n°1179 avril 2006
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Actualité Dossier Paris brûle-t-il ?
Être titulaire dans la plus belle ville du monde n’est plus une sinécure. Marges, cession, personnel, relations entre confrères… Histoire d’un paradis perdu.
Il y a trop de pharmacies à Paris, c’est un fait entendu. « 300 à 400 », selon Jean-Pierre Lamothe, ex-président du Syndicat des pharmaciens de Paris et actuel vice-président de la FSPF. La petite ceinture est bien serrée et les officines y étouffent. Il faut dire que la loi de répartition date d’après-guerre, quand la capitale comptait presque trois millions d’habitants, contre à peine plus de deux millions aujourd’hui. En 2002, une analyse sectorielle du Greffe du tribunal de commerce avait déjà tiré la sonnette d’alarme : à l’époque 10,3 % des officines « rencontraient des difficultés pour régler leurs cotisations sociales et fiscales obligatoires », et 56 d’entre elles, « défaillantes », faisaient l’objet d’une procédure collective. Elle est loin la période où l’on pouvait emprunter la totalité de la somme nécessaire à l’achat d’une pharmacie – souvent plus de 100% du CA, il y a dix ans – et la rembourser en douze à quinze ans. Apport personnel : tel est aujourd’hui le leitmotiv des banquiers.
Pour Reine Masson-Diarra, directrice du Centre de gestion agréé des pharmaciens d’officine, « il n’y a pas photo, les pharmacies à Paris sont moins rentables ». L’excédent brut d’exploitation y est plus faible qu’en région parisienne – 9,8 % contre 10,8 % – et à plus forte raison qu’en province, où l’EBE culmine à 11,8 %, selon les données partielles du panel des pharmacies CGA. Il est vrai que les charges sont beaucoup plus élevées, fait imputable à un marché immobilier en hausse vertigineuse et à des salaires partis sur la même lancée. Un adjoint débutant se négocie aux alentours du coefficient 500, rarement moins... et souvent plus. Marie-Armelle Vanot, présidente du syndicat parisien, souligne en outre qu’on ne trouve plus un préparateur « à moins de 1500 € net par mois ». Si les charmes de la capitale attirent les diplômés en nombre suffisant, le coût de la vie parisienne fait flamber les salaires. Pour ajouter au casse-tête de la gestion du personnel, les amplitudes horaires sont grandes : une officine ouvre ses portes, de manière générale, avant 8h30 et ferme vers 19h30. Une seule équipe à temps complet ne suffit donc pas. En revanche, les plannings de garde pour les nuits, les week-ends et les jours fériés ne posent pas trop de problèmes. « Une soixantaine de pharmacies se sont engagées à rester ouvertes tous les dimanches, "Il n'y a pas photo,
les pharmacies à Paris
sont moins rentables"
plus deux pharmacies vingt-quatre heures sur vingt-quatre », précise Jean-Jacques des Moutis, président du Conseil régional de l’Ordre des pharmaciens : l’une sur les Champs-Elysées, l’autre plus au nord, place de Clichy. « Certaines officines ouvertes 365 jours sur 365 sont d’office inscrites au tableau de garde. Mais quand elles n’ont dans leur effectif qu’un préparateur et un pharmacien, il est impossible qu’à un moment ou à un autre, elles ne soient pas dans l’illégalité », déplore Jean- Pierre Lamothe. Autre particularité de l’économie parisienne : la grande part que semble prendre la sortie de la réserve hospitalière dans les comptes des officinaux. Anne Ivaldi, trésorière du syndicat, avance du bout des lèvres un chiffre effarant : environ 50 % de la SRH au niveau national serait écoulée à Paris. Pas crédible pour la Caisse primaire d’Assurance maladie de Paris, pas plus que pour sa tutelle nationale. En revanche, l’Ordre des pharmaciens trouve l’estimation « cohérente ». Plusieurs explications pourraient être avancées : la présence à Paris de nombreux CHU de renommée nationale, à l’avant-garde de ces traitements, mais aussi le fait que les médecins parisiens, par imprégnation, sont certainement moins timorés lors de la prescription ou du renouvellement de ces molécules. Et ce n’est pas sans conséquences. « Globalement, ça augmente les chiffres d’affaires, mais les marges en euros sont sensiblement les mêmes. Or, ce sont des produits techniques qui demandent des investissements plus importants. Il faut par exemple former le titulaire et l’équipe à intervalle régulier, au rythme des sorties… », constate Anne Ivaldi. « En plus, renchérit Marie-Armelle Vanot, ces médicaments sont très mobiles : on en a un pendant un mois, puis il disparaît le mois suivant, on ne peut pas construire une activité là-dessus ». Plus de dépenses pour un taux de marge moindre ? Pour les élus officinaux, le cercle vicieux n’est pas loin. « Il ne faut pas tout voir en noir, tempère cependant Jean-Jacques des Moutis. « Ce n’est pas ça qui va sortir la pharmacie parisienne de sa précarité, mais si la profession négocie bien ce virage, c’est un créneau nouveau ».

Des croix plein les yeux

De la place Clichy au nouveau quartier de Bercy, du Marais à Stalingrad, il n’y a pas deux rues qui se ressemblent : elles découpent la capitale en autant de villages, tous différents entre eux. « La typologie des officines parisiennes est assez marquée : la grande majorité sont des pharmacies de quartier, finalement pas si éloignées de l’exercice en milieu rural. A l’inverse, il existe une minorité très visible d’officines de grand passage beaucoup plus commerciales », précise Jean-Pierre Lamothe. Ce qui retentit naturellement sur leur prix de vente. « Vous avez de tout à Paris intra-muros, des prix de cessions très bas et d’autres très hauts. N’oublions pas que 77 % est une moyenne, ce n’est pas vraiment le reflet du marché global. Certaines se vendent 130 %, tandis que d’autres végètent sans acquéreurs. Alors qu’elles n’ont pas de frais fixes importants », analyse Pascale Bancilhon, spécialiste du marché officinal chez Interfimo. Surtout que la tendance est au titulariat en groupe, ce qui ne favorise évidemment pas la revente de petites officines, pas aptes à nourrir deux ou trois titulaires. La mode aidant, il y a donc une prime à la grosse pharmacie, qui permet en plus de s’accommoder des nouveaux goûts de la clientèle parisienne : service express, prestations complètes. Le tout à prix serrés. « On va vers plus de services au même prix, c’est très pragmatique de la part du client, analyse Pascale Bancilhon, à tel point que de nombreux titulaires font des travaux dans leur officine pour donner cette image. Ils sortent de l’esthétique traditionnelle pour aller vers le lumineux .» Signe des temps, les écrans plasma pullulent devant et derrière les comptoirs parisiens. Les croix vertes se montrent, les pharmacies s’affichent. Au risque de faire tiquer les instances pharmaceutiques, l’Ordre en tête. « Il y a un climat particulier avec des tentatives de commercialisation un peu « poussées », des tentatives de détournement de personnel, de sollicitations de clientèle… C’est Paris ! Ca fait bondir les confrères provinciaux. On essaie de maintenir quand même les choses, limiter le nombre de croix ou d’objets scintillants dans les vitrines », remarque Jean-Jacques des Moutis. « Isabelle Adenot [présidente du Conseil central A de l’Ordre, ndlr] elle-même était étonnée du nombre de dossiers que nous avions à traiter par rapport à la province. Avec les achats, les transferts et le disciplinaire, on a deux ans d’affaires en avance : on est débordés ! »

Dérive, mais ne coule pas


On rentre là dans la particularité la plus sombre de l’officine parisienne. Pour appâter le chaland, certains n’hésitent pas à afficher des messages « limites » jouant sur la fausse impression de gratuité que procure le tiers payant chez les assurés. « Médicaments gratuits » peut-on ainsi lire sur les devantures de certaines pharmacies. « Plus un pharmacien est en difficulté, plus il opte pour des solutions peu recommandables. Beaucoup de scandales viennent de Paris : l’affaire des hormones, celle des produits contre la stérilité avec des ordonnances surnuméraires, la revente de matières premières pour la fabrication d’ecstasy ou la fraude à la Sécurité sociale… On voit de tout », assène Jean- Pierre Lamothe. « Pour les anabolisants, c’était classiquement des petites pharmacies en difficulté qui tombaient dans le panneau. Une dizaine ont été épinglées il y a sept ou huit ans. », se souvient Jean-Jacques des Moutis. Outre les quelques escrocs multirécidivistes qui vivotent dans toutes les professions, au moins deux événements semblent avoir changé la donne entre confrères : la guerre avec les parapharmacies, entamée dans les années 90, et l’irruption de la marge dégressive lissée. Impression confirmée par l’Inspection régionale de la pharmacie, dont l’expérience de terrain confirme les difficultés que rencontrent certains pharmaciens, décrivant même des professionnels payant leur grossiste « au cul du camion ». Acculés, certains trouvent de l’argent « là où il n’y en a pas », pour reprendre l’expression d’Anne Ivaldi. Sur une période de cinq ans, le département de Paris représente à lui seul 40 % de la délinquance pharmaceutique dans toute la région Ile-de-France, pour seulement un quart des officines. La Seine-Saint- Denis, deuxième de ce triste classement, n’en totalise que 20 %.
Revente en gros de médicaments pour les trousses d’une compagnie aérienne, trafic de psychotropes – 7 233 boîtes de Rivotril délivrées à un seul patient sur dix huit mois, pour l’anecdote –, vente massive et répétée à une clientèle étrangère de passage... Paris regorge de contre-exemples. De la dérive à la stigmatisation il n’y a qu’un pas, d’autant que les officinaux parisiens jouissent malgré eux de toute l’attention des médias. Toujours en première ligne avec les journalistes… et avec les ministres. « Il y a eu une vague de contrôles suite à une visite inopinée de Jean-François Mattei [alors ministre de la Santé, ndlr] dans des officines près de l’avenue de Ségur, au moment du démarrage des génériques : il n’a trouvé aucun pharmacien titulaire », se rappelle Jean-Jacques des Moutis. «Ça a fait mauvais effet », ajoute-t-il d’un air matois. Autre exemple issu du scandale Cyclamed que rapporte Marie-Armelle Vanot : « l’équipe de Laurent Ruquier [dans le cadre de son émission On a tout essayé sur France 2, ndlr] a monté un canular en forçant une pharmacienne à revendre une boîte qui venait de lui être rapportée. Le Conseil régional de l’Ordre a porté plainte et elle a été relaxée. Mais l’Ordre national a fait appel et l’a condamnée à deux ans d’interdiction d’exercer. »

Courage, fuyons !


Pour trancher le mal à la racine, la meilleure solution serait encore de réguler le nombre d’officines. Les dispositifs incitatifs existent mais ne sont guère utilisés : depuis peu, il est ainsi permis de transférer une officine parisienne dans toute l’Ile-de-France, soit l’ensemble des huit départements. Juste retour des choses : les pharmaciens franciliens ont profité de l’exode de la population parisienne, alors que l’exercice se compliquait pour leurs confrères de la capitale. Mais du propre aveu de l’Ordre des pharmaciens, cette disposition légale n’a pas eu beaucoup de succès. Jean-Pierre Lamothe évoque quant à lui l’existence d’un fond pour préempter la vente des officines surnuméraires. Quoi qu’il en soit, la régulation devra se faire bon gré mal gré, sinon la profession risque de compter ses morts. Le regroupement pourrait être une bonne solution. Néanmoins, « il y a un obstacle majeur, c’est l’immobilier » relève Jean-Jacques des Moutis. « Mettons que trois petites officines de quartier décident de n’en faire qu’une – ce qui serait l’idéal – il faudrait trouver un local plus important à proximité ». "Il y a un climat particulier
avec des tentatives
de commercialisation
un peu 'poussées', des tentatives de détournement de personnel, de sollicitations de clientèle...
C'est Paris !"
 Seulement, avec des baux souvent révisés à deux ou trois fois leur valeur initiale, beaucoup d’officines négocient déjà avec leur propriétaire le montant de leur loyer par avocat interposé. Et si l’on ajoute l’épidémie de déplafonnement des baux qui court les rues de la capitale, on constate que la moindre transaction tient de l’opération financière de haut vol. Phénomène typiquement parisien, il n’est en outre pas rare que certains pharmaciens cèdent leur droit au bail. La valeur de la transaction peut représenter le prix d’une officine ! Evidemment, tout dépend de l’emplacement, et certains sont éminemment recherchés. Le quartier de Saint-Germain est un bon exemple : une demi-douzaine d’officines ont laissé leur place à de magasins Swatch, H&M ou Armani. Inquiétant ? « Il y a dix ans, cela n’existait pas, cette remise en cause du système officinal est troublante », constate Pascale Bancilhon. Rassurons-nous, la densité officinale est telle qu’aucun patient ne sera laissé en déshérence. Les pharmacies ne font que suivre la tendance mercantile de certains quartiers ; une enseigne chasse l’autre. « Le seul vide relatif est celui que l’on observe dans le nouveau quartier de la grande bibliothèque François Mitterrand [dans le XIIIème arrondissement, ndlr] où il y aurait quelques pharmacies à pourvoir par transfert », note Jean-Jacques des Moutis.
Comme toujours, on peut resservir l’image du verre à moitié plein ou à moitié vide. Certains regrettent le temps des taux de marge confortables, l’immobilier à bas prix, des prix de cession au plafond et des confrères « bras dessus, bras dessous »… D’autres n’ont tout simplement pas connu cette belle époque, et n’en vivent pas plus mal.
C’est le cas de Mathilde David, jeune et énergique titulaire d’une officine gérée en SEL, installée dans un coin du IIIème arrondissement aux allures de petit village : « Je ne me plains pas ! La clientèle est sympa et elle a un gros pouvoir d’achat ». En une poignée d’années d’exercice, elle a pratiquement doublé son chiffre d’affaires. Tout reste donc possible. Quoi qu’il advienne, à la question « Y a-t-il encore une bonne raison d’exercer à Paris ? », on pourra toujours répondre, comme Jean-Jacques des Moutis, « le plaisir d’être à Paris ! »

Dossier réalisé par Laurent Simon
Photos Miguel Medina

Syndicat aux abois
L’affaire des « avances pharmaceutiques » reste toujours en travers de la gorge des syndicalistes. Petit rappel des faits : début 2004, la CPAM de Paris s’était servie directement sur le compte des pharmaciens pour récupérer ces fameuses avances, ce que le Tribunal des affaires sociales a ensuite jugé illégal. Il a condamné la caisse à les rétrocéder. Dix-huit mois après, rien ne s’est passé. Marie-Armelle Vanot et Anne Ivaldi, respectivement présidente et trésorière du syndicat des pharmaciens de Paris dénoncent d’une seule voix « un Etat dans l’Etat » aux allures de régime autocratique. Un audit interne de la Sécurité sociale, publié par l’Expansion en 2005, avait classé la CPAM de Paris à une place peu reluisante : soixantième et bonne dernière ! Entre les pharmaciens et leur CPAM, les griefs s’accumulent. Et le bras de fer n’est pas forcément à l’avantage des premiers, dont le syndicat ne peut compter sur une base forte : de 450 inscrits au début des années 90, il ne sont plus que 80. « On vu beaucoup de vrais syndicalistes partir à la retraite et les plus jeunes sont perdus entre les groupements et les syndicats », analyse Marie-Armelle Vanot. La brouille syndicale a en plus rendu complètement opaque l’identité de ses représentants pour le pharmacien de base : Aplus, Apus, UPRP, Uspo, FSPF… Pas facile d’assurer dans ces conditions la mission syndicale. Surtout que la motivation de la base n’est pas grande. « A Paris, un pharmacien est là soixante heures par semaine, quand il s’absente pour raison syndicale, il faut le remplacer et c’est difficile. Les gens tiennent quelques années et arrêtent ensuite. Ce n‘est pas compatible avec la marche de l’entreprise », complète la présidente. Paris est à reconquérir.

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Chiffres-clés
1059, c’est le nombre de pharmacies à Paris, selon l’Ordre des pharmaciens.
2 144 700 habitants à Paris intra-muros.
77 %, c’est la moyenne des prix de cession des officines à Paris, le marché le plus dispersé de France (60 % des officines entre 62 % et 86 %).
60/60 : bonne dernière, c’est la place peu enviable que la CPAM de Paris a occupé au classement des caisses françaises, publié par l’Expansion en 2005, d’après un audit interne de la Cnam portant sur la qualité et la quantité du service rendu.
1 124 000€, c’est le chiffre d’affaires moyen d’une pharmacie parisienne.
48%, c'est le taux de pénétration des génériques à Paris en janvier 2006.



City-pharma, l'hyper-officineImage
A deux pas de Saint-Germain-des-Prés et du fantôme de Boris Vian règne l’exception parisienne : City-pharma. Deux étages, l’un destiné à la parapharmacie et à l’esthétique, l’autre à l’OTC et à la diététique. L’équipe compte 45 personnes, dont 22 à 25 pharmaciens à temps plein, plus des préparateurs, des esthéticiennes et des conseillers en dermatologie. Les clientes, grandes bourgeoises exfiltrées du quartier des ministères, touristes en goguette, business women en pause déjeuner, viennent y trouver crèmes et onguents à prix serrés. Les cabas en plastique et les rayonnistes en gilet rouge donne à l’officine un air de supermarché. Cette ressemblance est voulue. La politique de la maison est claire : appliquer à la parapharmacie les prix « justes », en usant des techniques de vente des grandes surfaces. A savoir le sacrifice des marges sur certains produits pour attirer le chaland, et des prix d’achat négociés sur des gros volumes. Tout cela pour « sortir de l’image chère de la pharmacie ». Les clients – et particulièrement les clientes – y trouvent leur compte. Les titulaires également, puisque l’officine brasse environ 20 millions d’euros par an, dont une très large proportion réalisée sur la parapharmacie. Ce qui lui vaut régulièrement le premier accessit dans le classement des cent plus grosses pharmacies de France, publié tous les ans par Pharmacien Manager.
Mais l’ex pharmacie Fouhety – nom sous lequel la connaissent encore beaucoup de Parisiennes – reste une véritable officine. Et une moderne : un automate situé à l’étage supérieur distribue automatiquement les médicaments le long d’un petit toboggan. Si le préparatoire est réduit à la portion congrue, 2m2 dans une officine qui en fait 150m2, c’est plus le reflet d’une époque où le pilon et le mortier prennent la poussière. M. Elalouf, qui a récemment repris cette officine, rechigne à tout commentaire sur la gestion et la tenue de sa pharmacie, sachant pertinemment que la moindre de ses déclarations risque de lui attire des grincements de dents, voire des poursuites ordinales. « Pharmaciens bradeurs », entend – on ici et là. Les titulaires germanopratins réclament juste le droit à l’indifférence : City-pharma est une pharmacie comme les autres. Mais en plus gros.

Ordre et discipline
Ici on juge. Six affaires ce matin de février, une session unanimement considérée comme « normale » par les habitués des couloirs du 2 rue Récamier, siège du Conseil régional de l’Ordre. Entre les robes des avocats et les hermines des juges règne une ambiance de prétoire. Impression encore renforcée par le fait que ce sont maintenant des magistrats professionnels qui président aux débats des commissions de discipline : en l’occurrence Martine Provost-Lopin, conseillère à la Cour d’appel de Paris. Du coup, Nadine Weissleib, directrice de l’inspection régionale de la pharmacie, prend des airs de procureur de la République. Elle prend place à la table des plaignants pour la première affaire. Du lourd : un pharmacien du Blanc-Mesnil accusé de mauvaise gestion à répétition dans son officine. L’histoire d’une faillite financière et personnelle qui a déjà fait condamner Simon Mahfouda à cinq ans d’interdiction d’exercice pour de précédents détournements. Son siège est vide. L’énoncé des faits est long comme le bras : pharmacie sale, désordonnée, comptabilité des stupéfiants approximative, et même soupçon de vol pour deux caisses de médicaments comprenant du Risperdal et de l’Atacand apparemment tombées du camion, et « rapportées par les jeunes de la cité », selon les dires du titulaire lors de son audition. L’inspection a également rapportée de nombreuses traces de vandalisme et « une forte odeur d’urine ». La délibération ne traîne pas, et la sanction tombe : interdiction définitive d’exercer la pharmacie.
Les deux cas suivants n’en font qu’un : des plaintes croisées de Karim Loulidi et Michel Bodokh, tous deux titulaires à Pantin. L’un dénonce, l’autre riposte pour calomnie… L’affaire attendra, puisqu’elle est instruite en parallèle au parquet de Bobigny. Autre type d’indélicatesse, le litige qui oppose Mohammed Hamzaoui à Michel Cohen, dont les pharmacies voisines dans le centre commercial de Garges-les-Gonesses rejouent une version moderne de la guerre des boutons, à coup d’employés débauchés. L’avant-dernier cas de cette matinée oppose l’Inspection régionale de la pharmacie à Jacqueline Gauchon, épinglée lors d’une visite des émissaires de la Drass (Direction régionale des affaires sanitaires et sociales) pour divers manquements, dont l’absence de pharmacien, des médicaments avec AMM à portée du public ou des préparateurs sans badge. Venue sans avocat, l’ex-titulaire, maintenant adjointe en Dordogne, reconnaît l’intégralité des faits. Et les regrette, vacillant sous la solennité de ses accusateurs. Sa ligne de défense est claire : « j’ai été débordée, on ne m’y reprendra plus ». Vraisemblablement touchée par la bonne foi de la pharmacienne, la sanction du jury est plus douce : un mois d’interdiction d’exercer, assorti de sursis.
Le dernier cas, enfin, est d’une toute autre ampleur. C’est Jean-Jacques des Moutis, président du Crop, qui prend cette fois place à la table des plaignants. Il s’agit de plus de 230 000 € de dépassements tarifaires et de surfacturation à la Sécurité sociale dans le cadre d’un contrat avec une maison médicalisée. Catherine Trancart, la titulaire en cause, invoque un cercle vicieux : une grave dépression et le décès de sa grand-mère l’auraient fait sombrer dans ces fausses factures. Elle reconnaît intégralement ses torts et a d’ailleurs remboursé de son propre chef l’Assurance maladie, en hypothéquant sa maison et sa pharmacie. La tête dans ses notes, Jean-Jacques des Moutis est implacable, rejetant toute circonstance atténuante à ces dérives. Se levant à son tour, l’avocat de Jacqueline Trancart invoque la clémence du jury, sa cliente « a perdu la tête » et veut juste redevenir une adjointe lambda. La délibération est cette fois plus longue, Jacqueline Trancart se tord les mains dans les couloirs. Verdict : interdiction définitive d’exercer. La pharmacienne a un mois pour faire appel. Dura lex…