n°1189 avril 2007
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Actualité Francois Bayrou « Il faut renforcer votre rôle »
Tout le monde aura constaté combien la santé était absente du débat présidentiel. Les enjeux colossaux du vieillissement de la population, de la désertification médicale, du rétablissement des comptes sociaux... sont étrangement relégués dans les coulisses de la lutte élyséenne. Les pharmaciens l’ont bien compris, et c’est pourquoi la FSPF a décidé de monter au front, en organisant à Paris, le 27 mars, un grand rassemblement national où les principaux candidats sont invités à venir présenter leurs projets. D’ores et déjà, nous sommes allés demander aux quatre « poids-lourds » de cette élection – Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Jean-Marie Le Pen – de répondre aux questions qui vous taraudent, et de réagir aux très nombreux courriers que vous nous avez adressés.
 Déjà candidat en 2002 (il avait obtenu 6,24 % de voix), le président de l’UDF réalise cette fois-ci une étonnante percée dans les sondages, et vient faire jeu égal avec les candidats de l’UMP et du PS.

Le Pharmacien de France : La consultation que nous avons lancée auprès de nos lecteurs révèle un fort sentiment de malaise dans la profession. L’avez-vous également constaté ?


François Bayrou : Le groupe Santé de l’UDF a établi un questionnaire destiné à l’ensemble des pharmaciens d’officine, abordant tous les volets de la pratique officinale. Ces derniers ont été très heureux d’être consultés car ils ont beaucoup à dire sur l’organisation, la formation, la rémunération, et ils ont l’impression de ne pas être écoutés, encore moins associés à des décisions qui les concernent. Ils se veulent acteurs de notre système de santé. Les pharmaciens ont l’impression que la profession est aujourd’hui dévalorisée et qu’ils sont insuffisamment reconnus. A 87 %, ils considèrent que leur profession s’est dégradée. Pour eux, la réforme de l’Assurance maladie n’est qu’un plan de plus. Son volet médicament et génériques est, pour 76 % d’entre eux, sans commune mesure avec les enjeux du déficit de l’Assurance maladie.

Vous n’avez pas voté le dernier Projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Allez-vous réformer la réforme Douste-Blazy ?


Nous nous sommes opposés à la réforme de l’Assurance maladie. En effet, elle comportait un premier défaut majeur, celui de reporter les déficits considérables sur nos enfants en prolongeant la durée de vie de la CADES [Sorte de banque de la Sécu, cet organisme gère la dette accumulée au fil des années, NDLR]. Pour nous, chaque génération doit financer ses propres dépenses. Le deuxième défaut majeur est qu’elle ne résolvait aucun des problèmes majeurs de notre système de santé : l’absurde séparation entre prévention et soins, ville et hôpital, sanitaire et médicosocial. Enfin, elle conduisait, avec la mise en place d’une convention complexe, à un parcours de soin incompréhensible et à une médecine à plusieurs vitesses. Le résultat est une étatisation quasi complète de notre système de santé déresponsabilisant. Nous préconisons une régionalisation de la santé permettant une politique de santé de proximité et une meilleure prise en compte des besoins. C’est pour nous la seule manière d’aboutir à une réelle maîtrise médicalisée des dépenses de santé en associant les acteurs en amont aux décisions et en aval à la gestion. De plus, il conviendrait de revoir le financement pour qu’il dépende moins de l’emploi et pèse moins sur le coût du travail grâce à un financement mixte mêlant CSG et TVA sociale.

Plus précisément, comment compte-vous mettre fin aux déficits à répétition ?

Les dépenses vont continuer à augmenter en raison du vieillissement de la population et de l’amélioration technologique. Il convient de veiller à l’efficience en responsabilisant tous les acteurs pour que chaque euro dépensé le soit à bon escient. Les recettes doivent être adaptées. 92 % de nos concitoyens disposent d’une complémentaire, or reporter la charge sur les complémentaires conduit à augmenter les cotisations. Accroître le reste à charge n’est pas non plus la solution, c’est toujours le même qui paye pour la CSG, pour la cotisation, pour le reste à charge. La solution, c’est la meilleure utilisation des dépenses, l’évaluation des bonnes pratiques, la responsabilisation de tous. La réforme a conduit à une médecine à plusieurs vitesses et a déjà institué un forfait d’un euro par acte, le forfait de 18 euros... Le principe de la franchise Sarkozy ne fait qu’aggraver cette situation. Modeste au début et ensuite ? Nous préconisons :
– le contrat passé entre le médecin et son patient sur les bonnes pratiques ;
– le remplacement de la CMU par une aide personnalisée à la santé inversement proportionnelle au revenu, pour financer la complémentaire de son choix ;
– la caution remboursable pour la complémentaire, déjà mise en œuvre avec succès depuis plusieurs années par France Mutuelle, qui responsabilise l’adhérent, ne comporte pas de malus et a permis de baisser la cotisation de tous.

Pour réaliser des économies – 750 millions d’euros en 2006 – le générique reste-t-il la bonne solution ?

Le médicament n’est pas un produit comme un autre. Il a pour vocation de soigner, si possible de guérir, et mieux encore de prévenir des pathologies plus ou moins invalidantes. Des progrès considérables ont été réalisés dans le traitement de nombreuses maladies, certaines ont quasiment disparu si bien que des économies non quantifiées en terme de mortalité mais aussi de durée d’hospitalisation et d’arrêt de travail ont pu être réalisées. Lorsque l’on parle du médicament, on oublie à tort ce volet important. Mais nous attendons encore des progrès indispensables, des découvertes de nouvelles molécules pour certaines maladies fréquentes et invalidantes dans nos pays développés pour des maladies orphelines mais aussi et surtout, nous sommes en attente pour les maladies dites tropicales qui touchent des millions de personnes chaque année.
Ce ne sont pas les génériqueurs qui découvriront les nouvelles molécules. Le seul intérêt du générique, mais il n’est pas négligeable, est d’être moins cher que le princeps. Il aurait été possible de baisser le prix du princeps lorsque la protection du brevet vient à son terme. C’est pourquoi il est indispensable d’établir des relations de confiance entre l’État et les industriels. Il est également indispensable de mettre en œuvre le bon usage du médicament et la notion d’efficience. Le bon usage du médicament doit conduire à utiliser le médicament adapté à chaque pathologie et à hiérarchiser la prescription en fonction de la gravité de la pathologie et de l’état du patient.

La tendance en Europe marque la fin du monopole des officines sur la vente de médicaments à prescription médicale facultative. Êtes-vous pour la vente de ces spécialités en grandes surfaces ?


Je le répète, le médicament n’est pas un produit comme un autre. Il existe des interactions avec d’autres médicaments, y compris l’aspirine. Le rôle de conseil du pharmacien est essentiel. Dès lors, comment accepter de s’en priver ? Il arrive même au pharmacien de corriger des erreurs de prescription. C’est pourquoi la mise à disposition en grande surface ou le développement de l’e-pharmacie doit inquiéter. Nous devons au contraire renforcer le rôle de conseil du pharmacien et favoriser la mise en place prochaine du dossier pharmaceutique en lien avec le DMP.

Dans le même ordre d’idée, comptez-vous ouvrir la possibilité à des agents extérieurs d’entrer dans le capital des officines ?

Aujourd’hui, Doc Morris propose en Allemagne des franchises à des pharmacies d’officine « physiques ». Il vend des médicaments par correspondance en Allemagne à partir des Pays-Bas et propose à des officines de devenir des relais de vente par correspondance. Le problème posé ici est celui de la vente par correspondance de médicaments. Ce type de relation commerciale n’est pas souhaitable. Seul le pharmacien, grâce aux vérifications qu’il effectue et aux conseils qu’il prodigue au moment de la délivrance, est le garant de la bonne qualité du traitement.

Croyez-vous à la prévention pour alléger les dépenses d’Assurance maladie ?

Bien entendu, il est nécessaire de développer la prévention et l’éducation à la santé. Si notre système de santé est performant pour le curatif, il est très médiocre dans la prévention. La loi de santé publique n’a rien amélioré, aggravant la séparation absurde entre soin et prévention en créant les GRSP [Groupements régionaux de santé publique, ndlr] présidés par les préfets, et en méconnaissant le rôle pourtant essentiel des hommes, des femmes, des associations de terrain. C’est pourquoi, nous prévoyons la désignation d’un responsable unique de la santé au niveau régional pour la prévention, le soin en ville comme à l’hôpital, et la formation des professionnels. Le pharmacien aura un rôle à jouer dans le conseil régional de santé mais surtout dans son officine : rôle de prévention et d’éducation, notamment pour les maladies chroniques. Bien entendu, ce rôle doit être reconnu et rémunéré.

Plus précisément, quelle place auraient les pharmaciens dans ces futures agences régionales ?


La région est le niveau pertinent pour les complémentarités. Beaucoup de pays ont régionalisé leur système de santé et s’en portent bien. Le but est de revenir sur les séparations absurdes soin-prévention, ville-hôpital, sanitaire-médico-social, de permettre une politique de santé de proximité prenant en compte les besoins, de responsabiliser tous les acteurs en les associant en amont aux décisions et en aval à la gestion. Mais, à la différence des autres partis PS et UMP, nous ne voulons pas de préfets sanitaires. Les deux partis proposent une agence nationale présidée par le Ministre coiffant les agences régionales : bonjour la centralisation et la déresponsabilisation !
Dans notre proposition, au contraire, le Conseil régional de la santé est l’organe essentiel : tous ceux qui s’intéressent à la santé, professionnels et associations de patients notamment, y seraient représentés. Elus, pour la légitimité, par collèges pour qu’aucune profession ne puisse être en position d’imposer ses vues. C’est ce conseil qui définira les besoins, contrôlera l’exécutif et gèrera l’Ondam régionalisé. Les pharmaciens y auront toute leur place.

Au moment où les médecins désertent certaines zones, allez-vous « obliger » les praticiens à s’installer dans les zones sous-médicalisées, quitte à s’inspirer de l’exemple des pharmacies ?


La démographie médicale est un des problèmes majeurs auquel nous sommes confrontés – nombre de médecins, répartition selon les spécialités, installation sur le territoire. Ce problème est lié à la non prise en compte des réalités et à des mesures contre-productives comme la baisse du numerus clausus. Pour avoir demain des médecins en nombre suffisant, le premier devoir est de ne pas démotiver les futurs candidats et donc d’éviter tout discours misérabiliste et de redonner confiance aux professionnels en commençant par les écouter. Nous ne croyons pas aux mesures coercitives qui à terme aggraveraient la situation.
Ils ne veulent plus travailler seuls, être de permanence tous les jours... Il convient donc de proposer des maisons de santé, une par canton par exemple, rassemblant médecins, dentistes, infirmières, kinésithérapeutes, avec un secrétariat commun. Les rémunérations doivent tenir compte de la démographie prévoyant de mieux rémunérer ceux qui s’installent dans des zones difficiles. La régionalisation proposée par l’UDF permettra d’évaluer dans chaque région les besoins, de mettre en place un numerus clausus régional par spécialité pour répondre à ces besoins. D’autres mesures sont également intéressantes, notamment les bourses pour les études avec un engagement à s’installer dans une zone déficitaire.

Les pharmaciens réclament d’être plus impliqués dans la coordination du système de soins. Le renouvellement des ordonnances des malades chroniques est un premier pas, allez-vous continuer dans cette voie ?

Nous devons évoluer vers une meilleure coordination des soins en faisant évoluer le rôle des divers professionnels avec une délégation des tâches.
Les pharmaciens doivent être reconnus dans cette coordination dans le cadre du maintien à domicile notamment, ainsi que dans le cadre de réseaux soit géographiques, soit par pathologies. Bien entendu, ils doivent pouvoir avoir accès au dossier médical personnel pour ce qui les concerne.

Etes-vous favorable à une évolution de la rémunération des pharmaciens ?


Oui, nous y sommes favorables. Il n’est pas logique que cette rémunération soit basée sur une marge dégressive. Il convient de prendre en compte le rôle de conseil du pharmacien, et donc d’aller vers une rémunération mixte « marge + forfait », soit par acte soit plutôt par patient, à discuter avec l’ensemble de la profession, mais prenant en compte l’acte intellectuel et la responsabilité. Mais le plus important est de renouer des relations de confiance basées sur l’écoute, le dialogue, la concertation. Les pharmaciens jouent un rôle important dans le système de santé au service des patients. Sachons en tenir compte.

Propos recueillis par Laurent Simon
Photos : Miguel Medina
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Les points – clés
● Pas de remise en question du monopole, de la loi de répartition ni de l’exercice personnel.
● Possibilité d’une rémunération mixte « marge + forfait » pour les actes de prévention et de conseil.
● Régionalisation plus poussée du système de santé par la création de Conseils régionaux.
● Mécanisme incitatif à destination des médecins pour l’installation en zones déficitaires et mise en place éventuelle d’un numerus clausus régional.
● Création de maisons de santé rassemblant tous les professionnels de santé dans les zones rurales ou déficitaires.
● Accès limité à certaines données des pharmaciens au DMP.