n°1199 avril 2008
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Actualité Interview « Nous devons avancer ensemble »
Jean Parrot, président du Conseil national de l’Ordre, répond à nos questions.
On a assisté en février dernier à quelque chose d’assez rare : l’ensemble des organisations représentant la profession se sont jointes à vous pour présenter à la presse le livre blanc pour l’officine. Cela vous inspire quel commentaire ?
Il est vrai qu’il y a eu une assez belle unité sur les sujets abordés et sur les éléments de synthèse. On s’est tous approprié ce travail, et cela a été payant, puisque les grands médias nationaux ont très bien couvert cette initiative. Nous avions déjà publié un livre blanc il y a une quinzaine d’années, et avons entrepris il y a plus d’un an de rééditer ce travail. Or, cette étude s’est trouvée prête au moment même où notre profession subissait de tous côtés des attaques. Sans que nous l’ayons prémédité, ce nouveau livre blanc est donc tombé à point pour être utilisé comme un outil prospectif de défense professionnelle. A l’origine, le but était de faire une analyse de ce qui s’était passé ces quinze dernières années, et d’essayer de dégager des pistes d’avenir pour la profession, afin de nous réinscrire de façon très proactive dans le domaine de la santé avec les autres professionnels, en tenant compte des nouveaux besoins qui apparaissent, et du nouveau contexte économique.

Quels sont les recommandations les plus ambitieuses de ce livre blanc ?

La première chose, c’est la sécurisation de la dispensation, et c’est ce que nous visons avec notre Dossier pharmaceutique. Ce projet permettra de valoriser le pharmacien comme premier recours en matière de thérapies médicamenteuses puisque c’est lui qui aura l’historique et l’anamnèse de tout ce qu’aura fait le patient auparavant. D’autre part, nous allons développer un outil référentiel métier qui va nous donner une meilleure sécurité de nos dispositifs informatiques dans le cadre de l’exercice du métier, bien au-delà du DP, puisque ça nous servira notamment pour sécuriser la façon dont on recueille nos registres de stupéfiants, la traçabilité des lots, etc. Cela encouragera également les déclarations de pharmacovigilance des pharmaciens. Enfin, cela nous permettra à terme d’être encore plus rigoureux pour empêcher la contrefaçon d’arriver chez nous. " Nos vingt milliards d’euros de chiffre d’affaires aiguisent visiblement les appétits de ceux qui ne les partagent pas avec nous "Ensuite, il y a tous les nouveaux rôles du pharmacien, liés aux services à la personne, et qui permettront de valoriser les annexes à notre convention pharmaceutique nationale. Il faut que l’on rende de nouveaux services au patients, que l’on développe des programmes spécifiques – sortes de consultations pharmaceutiques – sur des sujets aussi divers que l’arrêt du tabac, le traitement des asthmatiques, le suivi des patients diabétiques ou le traitement de l’obésité. Au niveau santé publique, le pharmacien doit réellement être inclus dans les plans de protection civile sanitaire. On peut aujourd’hui être confrontés à des risques sanitaires localisés de type accident nucléaire, et notre rôle en la matière doit être clairement protocolisé. Même chose dans le cadre d’accidents ou d’actes de bioterrorisme, où il faut sortir de l’ère du scoutisme. Quand il y a eu des attentats dans le métro parisien, les pharmacies environnantes ont été au premier plan, sans aucune reconnaissance. Même chose à Toulouse lors de l’explosion d’AZF, où nous avons été les seuls à venir en aide aux officines touchées, qui avaient pourtant joué un rôle déterminant dans l’accueil des blessés. Je viens là d’évoquer des risques locaux, mais que dire du risque de pandémie lié à la mutation possible du virus de la grippe aviaire ? On évoque d’ores et déjà des conséquences potentiellement monumentales – entre 200 000 et 600 000 morts rien qu’en France selon l’OMS ! Il faut, sur ces questions, qu’on aille plus loin dans notre degré de préparation.

Vous évoquiez à l’instant le Dossier pharmaceutique. Le déploiement national, prévu vers la fin 2009, sera-t-il vraiment possible, notamment pour les officines qui ne disposent pas de connexion ADSL ou pour celles qui ne pourraient pas investir dans une mise à niveau informatique ?
Ces investissements seront de toute façon obligatoire, et pas seulement à cause du DP, puisque le nouveau codage DataMatrix obligera les pharmaciens à investir dans de nouveaux systèmes. On sait qu’il y aura un gros effort à fournir et que plusieurs milliers de pharmaciens devrons consentir un investissement lourd faute de l’avoir fait avant, mais je ne veux pas en porter l’entière responsabilité. Ma décision a été de faire en sorte que nous élaborions nous-mêmes notre propre outil professionnel, à charge ensuite pour les syndicats de négocier ce qu’ils veulent dans le cadre de la connexion pour le DMP. Il y aura deux étages à la fusée : Un, sécurisation de la dispensation, qui ne concerne personne d’autre que nous. Deux, transparence à garantir dans le cadre d’un partage d’informations avec les autres professions de santé pour que l’utilisation au niveau santé publique devienne optimal. C’est dans ce second aspect du dispositif que les syndicats seront légitimes à revendiquer des aides pour les pharmaciens.

A ce propos, comment qualifieriez-vous la qualité du dialogue que vous entretenez avec les instances syndicales, et plus particulièrement avec la FSPF ?
Le dialogue est bon, même si nous avons des différences d’approche. Par exemple, Philippe Gaertner, président de la FSPF, souhaite que les différents développements professionnels que nous souhaitons mettre en oeuvre puissent être immédiatement accessibles à un minimum de 80 % de pharmaciens. Je partage ce souci très oecuménique, mais je trouve aujourd’hui préférable de fixer des objectifs d’excellence, quitte à ce qu’ils ne soient immédiatement accessibles qu’à une minorité, afin de forcer les autres à déployer de gros efforts pour élever le niveau général.

Dans votre livre blanc, vous évoquez les évolutions que devra connaître l’officine en tant qu’entreprise. Il faut y voir une réponse aux mises en cause de Bruxelles ?

Il va falloir que l’on se penche attentivement sur l’entreprise officinale, sur sa restructuration – ça permettra peut-être de répondre en partie aux voeux de l’Europe –, son capital et son mode d’exercice. Je ne suis pas complètement en dehors de toutes réflexions sur ce sujet, et je pense qu’il faudra essayer de voir comment l’Europe politique pourra réussir à assagir l’Europe des commissaires, car ces derniers sont aujourd’hui très frustrés de ne pas pouvoir traiter la santé comme ils le souhaitent. Ils agissent sous forme de mise en demeure, voire sous la forme de transmission de plaintes à la Cour européenne de justice, et ça n’est nullement satisfaisant car cela a pour effet de désarticuler les systèmes de santé au lieu de les rendre cohérents. Les attaques contre le modèle français ne viennent pas que de Bruxelles.

Que pensez-vous de l’accumulation de rapports hostiles à l’officine ?
Ces rapports ont atteint un tel niveau de nullité et d’incohérence qu’il va falloir finir par les mépriser. Vouloir mettre quelques médicaments dans des commerces de proximité, derrière un comptoir vitré, en expliquant que la personne qui aura à les vendre suivra quelques heures de formation avec un pharmacien, ça ne tient pas debout. Si l’on prenait quelques personnes au pied levé dans la rue pour leur demander leur opinion là-dessus, on ne serait certainement pas déçu des réponses ! Le problème, c’est que l’auteur de cette proposition est directeur du Crédoc, et cela en dit long sur la qualité des analyses que l’on peut élaborer à un certain niveau de fonction.

Il y a quand même une convergence entre ces différents rapports. Cela vous inquiète ?
J’en tire simplement la conclusion que nos vingt milliards d’euros de chiffre d’affaires aiguisent visiblement les appétits de ceux qui ne les partagent pas avec nous. Il va donc falloir qu’on soit très cohérent sur la façon dont on va concevoir notre business plan pour les années à venir, et j’invite fortement toutes nos forces vives économiques à être proactives pour trouver des solutions. Moi, je les accompagnerai au niveau législatif et réglementaire pour architecturer ce qui devra l’être. Il y a des domaines qui ne sont pas de ma compétence, et il revient à chacun d’assumer ses responsabilités. Il n’y a pas une minute à perdre : nous devons trouver les moyens d’avancer ensemble, pour le bénéfice du patient, de la santé publique, et de la profession elle-même.

Propos recueillis par Laurent Gainza
Photo Miguel Medina
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