n°1209
avril 2009
Actualité
Concurrence
Leclerc se refait une santé
Les pharmaciens bretons se sont battus jusqu’au bout, mais en vain. Le supermarché Leclerc de Pont-l’Abbé pourra bien vendre du matériel médical et pratiquer du tiers payant !
Ce que Leclerc admire le plus chez les pharmaciens, ça n’est pas leurs six années d’études, mais leurs marges. Après avoir obtenu la para, tenté d’obtenir le médicament, voilà que le géant de la distribution fait tomber le matériel médical dans son escarcelle. A l’origine, un important projet d’extension de la parapharmacie du centre commercial, que son directeur veut plus que doubler pour atteindre les 399 m2. Après avoir été unanimement rejeté par la Commission Le distributeur s’empare du matériel médical et pratiquera le tiers payant ! départementale d’équipement commercial (CDEC), composée d’élus locaux et de personnalités qualifiées, le projet est présenté devant l’instance nationale d’appel de ladite commission. Coup de théâtre, cette dernière donne, en novembre 2007, gain de cause à Leclerc ! Une catastrophe pour les pharmaciens situés dans la zone de chalandise du supermarché, qui décident, avec leur chambre syndicale, de déposer un recours devant le Conseil d’Etat, échelon suprême de la juridiction administrative. Lequel vient de confirmer la décision prise au national. C’est désormais certain : l’agrandissement se fera. « On est dans un combat purement administratif où on a perdu de vue la réalité de terrain », s’indigne Jean-Jacques Le Bian, co-président du syndicat des pharmaciens du Finistère.
La Vitale au supermarché
Ce qui heurte les pharmaciens, c’est l’intention affichée par Leclerc d’ajouter à son offre de parapharmacie la vente de matériel médical, et notamment de fauteuils roulants. Flirtant de plus en plus près avec les produits de santé, sans franchir la ligne blanche qui le sépare encore du monopole officinal, le super épicier se forge peu à peu une image de pharmacien. Mélange des genres ? Leclerc n’a pas ce genre de scrupules. « Ils ont même obtenu un agrément de la Cram [Caisse régionale d’Assurance maladie, NDLR], ce qui leur permettra de faire de la délégation de paiement », constate, navré, l’élu syndical. « Tout cela va asseoir la légitimité d’exercice de Leclerc… Dans l’esprit du public, il y a de moins en moins de différences entre un centre de parapharmacie et de matériel médical et une officine de pharmacie. C’est la porte ouverte à quelque chose qui va s’étendre à toute la grande distribution.»
Un mauvais signal
Une analyse que partage Philippe Gaertner, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France : « Le fait de voir la grande distribution s’intéresser à ce marché est un mauvais signal adressé aux Français, Le super épicier se forge peu à peu une image de pharmacien dans un temps où la maîtrise des dépenses de santé et l’efficience des soins deviennent des impératifs de société. Exposer du matériel médical dans une surface commerciale hyper fréquentée risque de créer un besoin chez des gens qui jusque là n’auraient manifesté aucun intérêt pour ce type d’équipements. Or, l’évaluation des besoins spécifiques du patient doit être faite par un professionnel de santé indépendant. » Les pharmaciens finistériens auront laissé quelque 15 000 euros dans cette bataille judiciaire, et ils voudraient bien que ces efforts aient au moins servi à alerter la profession. Jean-Jacques Le Bian y croit : « On a perdu un combat ici, mais on ne se sera pas battus pour rien si nos confrères prennent conscience qu’ils doivent absolument défendre le marché du matériel médical, et y appliquer la pertinence de leur conseil et la valeur de leur accompagnement.» Pour sauver le marché du matériel médical des griffes de la GMS, il faudra y aller avec les dents.
Laurent Gainza
Photo Laurent Simon
UN MARCHE JUTEUX
Ça n’est pas un hasard si Leclerc s’intéresse de si près au marché du matériel médical. Comme nous l’indiquions dans notre reportage mené l’an dernier sur place (cf. Le pharmacien n°1196, consultable sur notre site www.lepharmacien.fr) la zone de chalandise du Leclerc de Pont-l’Abbé comprend 43,64 % de retraités, soit 50 % de plus que la moyenne nationale, dont 11,14 % de plus de 75 ans contre 7,70 % en moyenne nationale… Le marché du matériel médical s’y élève à près de 3,7 millions d’euros si l’on tient compte du tourisme. Le distributeur viserait à peu près 10 % de captation du marché sur l’ensemble de la zone, soit tout de même plus de 300 000 euros. A répartir entre les vingt pharmacies de la zone de chalandise.