n°1209
avril 2009
Actualité
En Couv’
Trésorerie en berne
Délais de paiement raccourcis, banques sur la défensive, économie chancelante… la trésorerie des officines accuse le coup.
Les officines françaises ne sont pas cotées au Cac 40 et n’entretiennent que de lointains rapports avec la finance internationale. Pourtant, elles n’ont pas attendu Madoff ni la crise des subprimes pour découvrir l’angoisse des lendemains. Les enquêtes économiques annuelles de la FSPF ont précisément décrit la fragilisation de l’économie officinale, et il n’y a que la Cour des comptes qui n’ait pas remarqué la baisse continue, depuis sept ans déjà, des revenus du pharmacien. Tout cela, on le savait. Mais quid de la trésorerie des officines ? Les pharmaciens disposent-ils des liquidités nécessaires pour faire face à leurs échéances, investir dans leur outil de travail, conduire une politique salariale dynamique, bref « mener leur barque » sans trop d’encombres ? La morosité du climat ambiant, la brutale frilosité des banques, la contraction des délais de paiement aux fournisseurs… tout cela plombe la trésorerie des pharmacies, et rend problématique la gestion de son entreprise par le titulaire. C’est pourquoi la Fédération a décidé, avec Celtipharm, de « sonder » l’ensemble des pharmaciens et de voir en quoi, précisément, la situation économique en France et les différentes mesures de maîtrise des dépenses d’Assurance maladie suscitaient des tensions sur les résultats d’exploitation du secteur officinal.
Radiographie comptable
Les résultats, présentés en exclusivité dans ce dossier, sont éloquents. Premier constat : les pharmaciens se sont sentis massivement concernés par les questions qui leur étaient posées. Pas moins de 3 372 réponses ont été retournées par les titulaires, ce qui représente 15% du parc officinal français. « L’échantillon est non seulement large, mais aussi représentatif régionalement, en termes d’effectifs et de chiffre d’affaires, ou de type d’implantation », relèvent les auteurs de l’étude. Les résultats de l’exercice 2008, détaillés ici, sont sans appel : 11 % des officines, soit plus d’une pharmacie sur dix, déclarent des pertes sur cet exercice fiscal. Quoique mieux loties, 29 % déclarent une rentabilité nette inférieure à 4% (graphique 2). Le profil de l’officine déficitaire se dégage des résultats. Ainsi, les officines de centreville sont celles qui souffrent le plus : elles sont 16 % à avoir déclaré un exercice 2008 déficitaire (versus 11% en moyenne nationale). Sans surprise, sont également touchées les officines à faible chiffre d’affaires : 65 % des officines déficitaires ont un CA inférieur à 1,5 millions d’euros, alors que ces officines ne représentent que 51 % du parc officinal. Sans surprise également, des officines avec un titulaire endetté venant de s’installer : 22 % des titulaires installés depuis moins de cinq ans ont déclaré des pertes en 2008. Enfin, le problème n’ignore pas la géographie : sont particulièrement touchées, les officines situées en région Poitou-Charentes, en Auvergne ou en région Paca (graphique 1).
LA SITUATION DE TRESORERIE DES OFFICINES EN 2008
Plus de trois officines sur quatre déclarent que leur trésorerie s’est dégradée en 2008 et plus d’un tiers des officines déclarent avoir une trésorerie négative. Entre 2007 et 2008, on note une diminution des officines ayant une trésorerie supérieure a 4 % du chiffre d’affaires. Au contraire, on note une forte progression des officines à trésorerie négative. 19 % des officines qui avaient une trésorerie négative en 2007 ont réussi à améliorer leur situation. En revanche une pharmacie sur trois qui avait une trésorerie tendue (entre 1 et 3% du CA) est passée dans le rouge en 2008.
Les officines dont la trésorerie s’est dégradée :
■ Ce sont les officines de centre ville qui ont le plus déclaré une dégradation de leur trésorerie (84% d’entre elles, contre 77% dans la population globale).
■ Les officines à faible chiffre d’affaires (inférieur à 1M€) ont plus souvent déclaré une dégradation de leur trésorerie.
■ Les officines dont le titulaire est installé depuis plus de 5 ans et moins de 15 ans ont vu plus souvent leur trésorerie se détériorer : sans doute un effet collatéral de la fiscalité des emprunts à partir de 7 ans.
Les officines qui ont une trésorerie négative :
■ La région géographique la plus touchée est le grand Sud-Est (dont la Corse).
■ Les officines de centre-ville sont les plus touchées, 47 % d’entre elles ayant une trésorerie négative.
■ Les officines qui ont un chiffre d’affaires inférieur à 1M€ ont plus souvent une trésorerie négative.
■ 44% des officines qui ont un effectif composé entre 1 et 3 équivalents temps plein déclarent une trésorerie négative.
LES PRINCIPALES DECISIONS DE GESTION DES OFFICINES EN 2008
L’an passé, les problèmes rencontrés par les pharmaciens en termes de trésorerie ne se sont pas ou très exceptionnellement traduits par des mesures directes sur la masse salariale. La première décision de gestion consiste, pour le titulaire, à diminuer son propre prélèvement. Une attitude qui se confirme dans les prévisions pour 2009, ainsi que nous le révélons en page 21, dans la rubrique Eco&Vous.
LES RELATIONS AVEC LES PARTENAIRES
■ Les grossistes : Les officines qui ont réalisé des bénéfices sur 2008 ont moins subi de raccourcissement des délais de paiement du grossiste principal. En revanche, celles ayant affiché un résultat inférieur à 4 % de leur chiffre d’affaires ont vu plus souvent les délais de paiement diminuer. Ainsi, plus de 90 % des officines qui ont vu leurs délais de paiement se rallonger sont des officines dont la trésorerie s’est dégradée sur 2008. Selon l’enquête FSPF-Celtipharm, 39 % des officines ont un délai de paiement compris entre 30 et 45 jours avec leur grossiste. Le délai moyen de paiement est de 34 jours. Seules 3 % des officines payent comptant. Le délai maximum relevé parmi les 3 372 répondants est de 120 jours, mais ces cas sont extrêmement marginaux.
■ Les banques : Les banques ont durci leurs positions sur les découverts pour la moitié des pharmacies accusant des difficultés de trésorerie. Les officines de centre-ville sont les plus concernées : 34 % d’entre elles ont vu le comportement de leur banque évoluer. Les officines de petite taille, dont le CA est inférieur à 1million d’euros, ont vu plus souvent les comportements bancaires évoluer. A l’inverse, les officines qui ont réalisé des bénéfices sur 2008, ont vu moins souvent le comportement de leur banque évoluer que celles qui ont réalisé des pertes. Près d’un tiers des officines ayant un résultat inférieur à 4 % du chiffre d’affaires ont vu le comportement de leur banque évoluer vis-à-vis des découverts bancaires. Les officines de centre-ville ont vu plus souvent le comportement de leur banque évoluer que les officines de milieu rural.
INTERVIEW
« La dégradation doit cesser »
Philippe Besset, président de la commission Economie de la FSPF, répond à nos questions.
■ Pourquoi avoir décidé de lancer cette enquête sur la trésorerie des officines ?
La FSPF réalise chaque année une enquête économique sur l’évolution des marges, du chiffre d’affaires… Mais c’est la première fois que nous commanditons une enquête spécifiquement axée sur la trésorerie. Et ce pour trois raisons. Tout d’abord, nous avons été de plus en plus alertés sur les difficultés que rencontraient nos confrères dans les régions. Deuxièmement, comme vous le savez, le bilan économique de l’année 2008 est extrêmement mauvais pour l’officine, avec une marge sur le médicament remboursable en chute libre. Enfin, la loi de modernisation de l’économie, en réduisant les délais de paiement des fournisseurs, a été la mesure de trop sur les trésoreries déjà tendues de nos très petites entreprises. Notre but au travers de cette enquête était d’essayer d’identifier les « malades » afin d’établir des typologies et de voir si nous pouvions apporter des réponses collectives à ces pharmacies particulièrement touchées.
■ Les résultats ont-ils confirmé les impressions que vous aviez sur la base des remontées de terrain ?
L’enquête, qui se base sur les réponses déclaratives de très nombreux confrères, confirme le ressenti que nous avions de la situation et le résultat est alarmant. Pensez donc : plus de 10% des officines déclarent un résultat négatif et 36 % un découvert bancaire ! Nous avons également eu confirmation d’une chose dont nous étions intimement convaincus : les pharmaciens sont des gens responsables qui, quand leur officine ne va pas bien, prennent la première décision de gestion qui s’impose : réduire leur train de vie. Mais ce type de solution rencontre vite ses limites et, en tant que syndicat professionnel, il est de notre responsabilité de veiller à ce que cette dégradation ne perdure pas.
■ Votre dernière enquête économique indiquait que l’officine était, pour reprendre vos termes, « économiquement à bout de souffle » et ne pouvait plus supporter de nouvelles mesures pénalisantes. Les alertes sur la trésorerie viennent-elles confirmer ce diagnostic ?
Effectivement. Cela renforce aussi le discours que nous tenons à nos interlocuteurs et nous conforte dans l’idée que ce qu’il faut changer maintenant, c’est l’attitude malthusienne de l’Etat sur le nombre de pharmacies. Prenez le cas des médecins : on s’aperçoit maintenant que leur nombre est insuffisant pour couvrir les besoins de la population, alors qu’il y a quelques années les experts affirmaient qu’il y en avait trop et qu’il fallait en mettre un maximum à la retraite. Eh bien il risque de se passer le même phénomène pour les pharmaciens ! Nous sommes de plus en plus impliqués, la loi HPST le confirme, dans un principe de délégation de tâches. Nous allons donc avoir besoin de « temps de travail pharmacien » pour faire face aux attentes de la population. Or, quand on dit à l’Etat que les officines vont mal et que certaines mettent la clé sous la porte, on sent très clairement que c’est le but recherché. C’est un état d’esprit qu’il faut faire changer.
■ Vous évoquez à la fois les nouvelles missions et le « temps de travail pharmacien » qu’il faudra dégager tout en préservant le maillage officinal. Comment tout cela pourra-t-il être financé ?
Il y a lieu de faire le distinguo entre les pharmacies et les pharmaciens. Nous pensons qu’il y a peut-être des marges d’efficience à trouver en regroupant des pharmacies ou en installant des pharmacies là où on en a besoin sur le territoire national. Nous pensons qu’à l’intérieur de structures adaptées des pharmaciens libéraux, propriétaires de leur outil de travail, sont les mieux à même de répondre aux besoins.
■ Pourquoi ?
Le professionnel libéral a un intérêt particulier au développement de son entreprise ; il y trouve donc sa récompense. Par exemple, il est capable d’une plus grande souplesse et d’une plus grande amplitude horaire, n’étant pas personnellement assujetti à des horaires de service stricts et à un temps de travail hebdomadaire maximal.
■ Vous disiez qu’un des buts de votre enquête était de dégager des solutions pour régler les problèmes de trésorerie. Quelles sont-elles ?
A partir des cas particuliers exposés dans l’enquête, nous voulons trouver des pistes de réponse collectives pour les pharmaciens en difficulté. Identifier des méthodes de gestion qui pourraient être améliorées, mais aussi analyser les facteurs de dégradation externes à la seule gestion des pharmaciens. Pour ces derniers, il faudra envisager des pistes qui seront forcément structurantes, comme des décisions de regroupements, de transferts ou de vente pure et simple. Et puis, bien sûr, à côté de ces conseils de gestion individuelle, le syndicat devra mettre en place des actions revendicatives, tant vis-à-vis des banques que des pouvoirs publics.
■ Comment analysez-vous, justement, l’attitude des banques et des fournisseurs ?
A priori, par rapport aux fournisseurs, nous n’avons pas noté de difficultés particulières en matière de délais de paiement. En revanche, le comportement des banques s’est considérablement dégradé. Encore une fois, je ne crois pas que ce changement de comportement soit spécifique à notre profession, mais il convient néanmoins de tirer la sonnette d’alarme. Il faudrait que les institutions bancaires nous fassent un peu plus confiance et nous accordent, dans les deux sens du terme, un peu plus de crédit qu’elles ne le font !
■ Au vu notamment de ces résultats, comment qualifieriez-vous la situation globale de l’économie officinale ?
Dans un contexte de crise globale de l’économie, il faut veiller à prendre en compte dans notre approche les problèmes de l’ensemble de la population française. L’officine va mal, comme les autres secteurs de l’économie, même si ça n’est pas pour les mêmes raisons. Mais ce contexte de souffrance économique générale nous pousse, tout en défendant la légitimité de nos demandes, à nous responsabiliser dans nos revendications.
Propos recueillis par Laurent Gainza


Les trois régions avec le plus fort taux d’officines accusant un résultat négatif sont le Poitou- Charentes, l’Auvergne et Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Une rentabilité inférieure à 4 % dans trois pharmacies sur dix, et inférieure à 8 % dans six pharmacies sur dix.

Plus de trois officines sur quatre déclarent que leur trésorerie s’est dégradée en 2008. Plus d’un tiers des officines déclarent avoir une trésorerie négative.

Les régions où la trésorerie s’est le plus dégradée sont Paca-Corse, Midi-Pyrénées, mais aussi l’Ile-de-France, le Nord-Pas-de-Calais et la Picardie.

Les régions où l’on relève le plus de pharmacies avec une situation de trésorerie négative sont le grand Sud-Est ainsi que le Poitou-Charentes.

La dégradation de trésorerie en 2008 a eu un impact sur la gestion de l’officine. C’est le poste « prélèvement des titulaires » qui est le premier touché.

Pour une officine sur sept, les grossistes-répartiteurs ont rallongé leurs délais de paiement. Une part moindre des pharmacies, 9 %, a vu ces délais raccourcis.

Pour près d’une pharmacie sur quatre, le comportement des banques a changé vis-à-vis des découverts bancaires.