n°1219 avril 2010
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Actualité EN COUV Economie : ça va MAL
La dernière enquête sur la trésorerie des pharmaciens révèle qu’une officine sur deux est actuellement dans le rouge. Les procédures collectives explosent, et le moral des pharmaciens est au plus bas. Le moment pour les syndicats de franchir un cap dans l’affirmation de leurs revendications.  
Il semblerait qu’un nouveau pas soit franchi dans le constat d’érosion économique que dénoncent, depuis des années, les pharmaciens d’officine. Avec sa nouvelle enquête trésorerie*, la FSPF démontre les implications concrètes de la baisse de marge et de l’atonie économique sur les liquidités des officines. Près de 4 300 questionnaires ont été analysés cette année – contre 3 372 l’an dernier – et les résultats traduisent les difficultés quotidiennes des titulaires, en butte à un manque de liquidités, à une contraction des délais de paiement, à la difficulté de faire face à leurs échéances bancaires. Le chiffre le plus frappant de cette enquête, qui porte sur l’exercice 2009, est celui des déclarations de trésorerie négative. Au 31 décembre 2008, 36 % des titulaires se déclaraient dans le rouge en termes de trésorerie ; un an après, ils sont 48 %, soit près d’un pharmacien sur deux. Si l’on considère l’exercice fiscal dans son entier, on découvre là aussi une augmentation des situations déficitaires : 11 % des pharmaciens déclaraient sur 2008 un exercice fiscal déficitaire ; ils sont 15 % dans la nouvelle enquête. Des chiffres qui rendent compte d’une tension accrue sur les trésoreries et augure mal de la capacité des pharmaciens à envisager avec sérénité leur activité, leurs investissements et leur politique d’embauche.

La FSPF est sur le pied de guerre. Philippe Besset, président de la commission Économie de la Fédération, nous explique le changement de ton adopté face aux pouvoirs publics, et le sentiment d’urgence qui dicte l’agenda syndical.

La dégradation économique des officines franchit un nouveau cap, avec un titulaire sur deux qui se déclarait en trésorerie négative au 31 décembre dernier. Que se passe-t-il ?

Il se passe que notre profession va mal, très mal, et que cette réalité ne peut plus longtemps être niée par les pouvoirs publics. Sur notre première enquête de trésorerie, réalisée sur l’exercice 2008 avec le concours de Celtipharm, un gros tiers des confrères avouaient une trésorerie négative en fin d’année. Là, c’est près d’un titulaire sur deux, et cela confirme que la situation économique de la profession réclame des mesures d’urgence. Nous accusions déjà les effets de la lente dégradation de notre économie, due à l’empilement de mesures de maîtrise comptable au fil des ans et aux modifications profondes de la structure du marché du médicament. S’y ajoutent à présent les conséquences de la loi de modernisation de l’économie, dite loi « LME », qui modifie les délais de paiement et contracte des trésoreries déjà mal en point. Mais au-delà de cette mesure, c’est la dégradation générale qui se poursuit et qui devient insupportable. On constate que, pour faire face, les pharmaciens continuent à diminuer leurs prélèvements pour préserver les emplois de leurs salariés. Le problème, c’est que quand on tire sur la corde, elle finit par casser, et c’est ce que l’on constate sur les données transmises par Interfimo, qui notent une augmentation très importante des liquidations judiciaires (cf. graphique en page suivante, NDLR). Si la tendance se poursuit en 2010, ce sont entre 200 et 300 confrères qui se retrouveraient en procédure collective. C’est du jamais vu !

Comment expliquez-vous que certains observateurs aient une analyse beaucoup plus optimiste de l’économie du secteur ?

Il y a une grande différence entre l’analyse du marché de la santé sur le long terme, et la grande incertitude économique dans laquelle vivent, aujourd’hui, les pharmaciens. Certes, la reconnaissance de nos fondamentaux, notamment au niveau européen, les tendances démographiques, les perspectives ouvertes par la loi HPST, sont autant d’indices encourageants sur le moyen et le long terme. Mais encore faut-il tenir le coup jusque là ! Et pour un nombre croissant de nos confrères, c’est cette viabilité sur le court terme qui est en cause. Prenons par exemple les chiffres diffusés dans la presse par IMS : on y constate qu’il y a 2,5 points d’écart entre la croissance de l’activité et la croissance de la rémunération de la profession. Cela signifie que, du fait de l’effet structure lié à l’augmentation des prix des médicaments chers à faible marge, il faut 2,5 % d’augmentation de chiffre d’affaires pour que la rémunération reste stable. Si effectivement l’année 2009 a été en très légère croissance du point de vue des chiffres d’affaires, elle est en diminution en marge en euros. Notre marge n’est tout simplement plus adaptée à la structure du marché. 

L’Elysée veut reprendre en main la maîtrise des dépenses. Ça vous inquiète ?

Non, bien au contraire ! Nous sommes même disposés à prendre au mot l’ex ministre des Comptes publics, Eric Woerth, quand il disait vouloir récupérer l’écart de dépenses constaté entre les objectifs votés chaque année par le Parlement au travers de l’Ondam, et les dépassements constatés. Cet Objectif national des dépenses d’Assurance maladie a été mis en place pour la première fois en 1997. Nous avons calculé depuis cette date l’évolution des Ondam votés, celle des Ondam effectivement réalisés par les acteurs de soins, et nous avons comparé ces évolutions avec celle de la rémunération du réseau. Or, on constate, depuis 2005, un véritable décrochage de l’évolution de notre marge en euros par rapport à l’Ondam. Si notre rémunération avait, comme elle l’aurait dû, suivi l’évolution de l’Ondam voté, nous aurions enregistré un gain de marge de 550 millions d’euros. Un manque à gagner qui atteint près de 1,4 milliards d’euros si l’on se réfère à l’Ondam effectivement observé !

Comment expliquez-vous ce phénomène de décrochage ?

Notre marge n’est tout simplement plus adaptée à la structure du marché. Cela fait bientôt trois ans que nous sommes parvenus à démontrer cette inadaptation, et notre assemblée générale nous a mandatés à plusieurs reprises pour réclamer aux pouvoirs publics une modification de la rémunération. Nous avons systématiquement porté cette revendication lors de nos contacts avec le ministère de la Santé, et je dois vous dire que je suis particulièrement ravi de voir que d’autres organisations syndicales nous suivent aujourd’hui sur cette voie. Nous sommes parvenus ces dernières années à conforter les fondamentaux de notre exercice. Maintenant, la seule chose sur laquelle nous n’avons jamais été entendus, c’est l’économie, et c’est le combat d’aujourd’hui. Nous demandons qu’une étude soit immédiatement confiée à la Direction de la Sécurité sociale, mandatée par le gouvernement, afin de déboucher sur une revalorisation du seuil de la première tranche de marge. Nous sommes également ouverts à l’étude de nouveaux types de rémunération qui tiennent compte des nouvelles réalités de notre exercice.

La profession avait obtenu il y a dix ans une nouvelle marge, la « marge Aubry », en contrepartie du droit de substitution, et donc de l’engagement de la profession de soutenir le développement du générique. Verriez-vous aujourd’hui un poste d’économies sur lequel les pharmaciens pourraient s’engager afin de contrebalancer le gain de marge que vous demandez au gouvernement ?

Il est certain qu’il y a des économies à réaliser sur une meilleure prise en charge du patient dans le cadre des soins de premiers recours, ce qui impliquerait le transfert d’un certain nombre d’actes de l’hôpital vers la ville. Cela doit être fait en coordination avec les médecins car c’est là, à l’évidence, que résident de grandes sources d’économies. Dans ce cadre-là, il faudra qu’il y ait une enveloppe pour les pharmaciens d’officine, qui sera forcément moins lourde pour les comptes sociaux que ne le sont les journées d’hospitalisation que nous permettrions d’économiser. Il faut refaire tout basculer : l’hôpital ne doit pas être le premier recours. Or, il l’est devenu. S’il n’y a pas de réponse à ce niveau-là, nous irons à n’en pas douter vers un embrasement du monde libéral, et le gouvernement se retrouvera avec les médecins, les pharmaciens, les infirmiers dans la rue. La situation économique de la profession réclame des mesures d’urgence. 

Quand le ministère renvoie le financement des nouvelles missions à des négociations locales avec les Agences régionales de santé, à des accords avec des complémentaires, voire à des actes directement payés par les patients, est-ce que cela vous inquiète ?

Notre convention pharmaceutique arrivera bientôt à son terme, et il nous faudra donc la renégocier avec l’Assurance maladie. Or, nous avons entendu le directeur de la Cnam-TS, Frédéric van Roekeghem, annoncer que les contrats d’amélioration des pratiques individuelles de médecins – les Capi – figureraient dans la nouvelle convention médicale. Les pharmaciens peuvent tout à fait travailler avec l’Assurance maladie à des contrats du même type. Du moment que c’est conventionnel et négocié nationalement, nous y sommes prêts si cela permet de limiter les hospitalisations sans léser les autres acteurs de soins libéraux. En attendant, et de façon immédiate, nous voulons une revalorisation de la marge et la prise en compte des difficultés liées à des conditions particulières d’exercices, comme les pharmacies de quartiers difficile.

Cette revalorisation de la marge, c’est une priorité politique pour la FSPF ?

Ça l’est depuis deux ans ! Ce qui risque de changer, c’est que nous n’allons plus attendre l’ouverture de négociations pour lancer des actions revendicatives. Être poli ne suffit plus.
 
Propos recueillis par Laurent Gainza

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L’explosion des procédures collectives Depuis la loi de sauvegarde des entreprises, il existe trois procédures pour le traitement judiciaire des difficultés. La procédure de sauvegarde permet à une entreprise d’anticiper sur ses difficultés et de se réorganiser pour éviter la cessation des paiements. Le redressement judiciaire (RJ) définit le moyen pour une entreprise qui n'arrive plus à régler ses dettes, d'apurer son passif. La liquidation judiciaire (RJ) met fin à l’activité de l’entreprise ou organise une cession globale ou partielle.

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TÉMOIGNAGES
L’enquête FSPF sur la trésorerie des officines, réalisée avec le concours de Celtipharm, a donné l’occasion à de très nombreux pharmaciens d’exprimer leur inquiétude. En quelques mots, parfois en quelques chiffres, ils y disent leurs incertitudes sur l’avenir, leur difficulté à tenir le cap, leur abattement ou leur pugnacité. Extraits.

«Combien de temps tiendrons-nous encore?»

« Mon CA et mon EBE baissent depuis début 2008 et j’ai été contrainte de faire des diminutions d’horaire de tout le personnel. »

« Je projette de licencier. Je n’avais jamais eu de tels problèmes de trésorerie. Heureusement que je n’ai plus de crédit à rembourser ! »

« Impôt sur le revenu 2008 : 26 000 €. Emprunt 2009 : 30 000 €, sinon c’était la faillite ! Résultat : je vends. »

«Vivement la fin de la 12e année. Je fais de gros efforts pour ne pas renoncer... Combien de temps tiendrons-nous encore ? »

« La pharmacie ne me procure aucun revenu. Je travaille pour maintenir le CA et payer mes cotisations retraite. Je vis avec les revenus de mon mari. Je suis exonérée d’impôts. A suivre...»

 « Les gros conditionnements sont une catastrophe pour notre marge. »

« Si rien n’est fait sur notre rémunération, l’officine court a sa perte. »

« A ce train-là, aucun jeune diplômé ne se risquera à se lancer dans l’installation faute d’une rémunération acceptable ! »

« En 40 ans d’exercice, voilà que je me retrouve depuis deux mois en trésorerie négative. »

« Chez moi, c’est la loi de modernisation économique avec diminution des délais de paiement pour le direct qui a signé le début de la dégradation de la trésorerie. »

« J’arrive à la retraite, que va-t-il se passer si je ne peux vendre mon officine ! La retraite est bien maigre ! Je pensais pouvoir capitaliser ! Qui va nous aider, après toutes ces années à faire 45 heures par semaine ? Actuellement je prélève 1 200 euros par mois pour vivre… »

« Procédure de sauvegarde le 26 juin 2008, plan de continuation le 31 juillet 2009, procédure judiciaire entre officine et banque en cours. »

« Il est très éprouvant de devoir licencier un pharmacien adjoint pour survivre. »

« Mes prélèvements personnels sont de zéro et j’ai même dû réinjecter 17 000 €en novembre. »

« J’ai repris une officine début 2009 et le chiffre s’est effondré aussitôt. La banque a refusé une nouvelle avance de fonds et commence à rejeter mes factures. J’ai dû remettre de l’argent personnel… Les salaires pèsent lourd. »

« Ma nouvelle angoisse : la réforme des Ehpad et la baisse de chiffre d’affaires qui va en découler. »

« La valeur moyenne des factures en tiers payant baisse depuis septembre 2009 (entre 3 % et 10 % selon les mois), alors que la quantité se maintient à + 1 % sur les 8 premiers mois de l’exercice. »