n°1229
Avril 2011
Actualité
INTERVIEW
Xavier Bertrand face aux pharmaciens
De retour au ministère de la Santé, Xavier Bertrand a choisi de recevoir Le Pharmacien de France pour parler du réseau officinal, de rémunération, des e-pharmacies, des nouvelles missions et même d’élection présidentielle. Tout un programme...
Le 9 février dernier, vous avez missionné l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) pour enquêter sur les pharmaciens d’officine. Pourriezvous nous en expliquer les raisons ?
Ce n’est pas une enquête. Le but de la mission Igas est précis : répondre à la question « Quel type de rémunération demain pour les pharmaciens ? ». Cette mission n’a pas vocation à mettre à jour les difficultés des pharmaciens mais bien à trouver des solutions. Les pharmaciens sont aujourd’hui inquiets compte tenu de l’évolution des marges et de la consommation des médicaments. C’est justement parce que je les connais que j’ai entendu ce message d’inquiétude, qui m’a d’ailleurs été relayé par de nombreux parlementaires. Ce que j’ai précisément demandé à l’Igas, c’est de proposer une évolution du mode de rémunération, d’identifier les missions de service public qui pourraient bénéficier de rémunérations directes supplémentaires et les outils pour optimiser le réseau des officines.
Une fois ce rapport remis, quel sera le calendrier ?
Des discussions suivront dès le début de l’été pour pouvoir notamment être au rendez-vous du PLFSS [Projet de loi de financement de la Sécurité sociale, NDLR] et y prendre les mesures adéquates décidées avec la profession. Ce calendrier est totalement compatible avec les évolutions souhaitées. La question de la rémunération n’est pas le seul enjeu, il existe aussi une question plus structurelle : j’ai bien conscience que la plus grande maîtrise des dépenses remboursables des produits de santé – médicaments ou dispositifs médicaux – entraîne des changements de contexte économique pour les pharmaciens. C’est pour cela que je voudrais que la rémunération de la profession soit moins dépendante de ces dépenses. Cela permettra davantage de clarté, de lisibilité et de confiance pour les professionnels. D’ailleurs les remarques qui m’ont été faites suite à la lettre de mission me laissent penser que nous avons bien reçu le message envoyé par les pharmaciens et que ces derniers ont bien reçu le nôtre. “ La profession reconnaît elle-même qu’il doit y avoir des restructurations. ”
Pour les négociations à venir, le terme «d’enveloppe constante» – comprendre à coût égal – est souvent employé. Concernant les pharmaciens, quelle est cette enveloppe ?
L’enveloppe, c’est l’Objectif national de dépenses de l’Assurance maladie (Ondam). Et je tiens à rappeler qu’il progresse plus vite que la croissance dans notre pays. Beaucoup aimeraient le voir progresser encore plus rapidement mais je préfère un Ondam « seulement » en progression de 2,8 % plutôt que de devoir un jour assumer une baisse de 2,8 %.
Si l’on en revient une dernière fois au texte de cette lettre de mission, il y est fait état de « surdensités » d’officines. Que doit-on comprendre : qu’il y a trop d’officines en France ou qu’il faut simplement les disposer autrement ?
Attendons les conclusions de l’Igas ! Mais vous connaissez le point de vue de la profession qui reconnaît elle-même qu’il doit y avoir des restructurations. La question est de créer les bons outils pour qu’elles ne se fassent pas dans les endroits où les pharmacies sont les moins indispensables. Disons les choses clairement : quelles sont les officines dont l’équilibre économique – je n’aime pas le terme de rentabilité – est le plus avéré ? Elles ne sont pas forcément là où on le croit. L’enjeu est double : il faut maintenir l’équilibre économique de l’officine tout en préservant le maillage territorial. Je ne veux pas me retrouver avec des déserts médicaux ou pharmaceutiques en France. J’attends de voir ce que proposera l’Igas, puis les concertations seront ouvertes avec les professionnels et je ne serais pas étonné que nous aboutissions ensuite rapidement à un consensus. Il n’y a pas de guerre de tranchées entre les différents acteurs. J’ai passé l’âge d’être un rêveur : il ne s’agit pas de paroles mais d’actes, qui interviendront dans les mois qui viennent.
Comment les services du ministère ont-ils été alertés sur la situation des officines ?
Les chiffres, on les connaît : sur les redressements judiciaires, on est passé de 16 en 2006 à 67 en 2010. Sur les liquidations judiciaires, la hausse est également avérée : de 28 en 2007, on est passé à 38 aujourd’hui. Sur la sauvegarde, on constate aussi une augmentation : 2 en 2007, 32 en 2010. Une telle évolution – même si elle doit forcément être relativisée par rapport au nombre d’officines en France, à savoir 23 500 – nous donne un signal fort : nous ne devons pas laisser les choses empirer. Les pharmaciens n’ont pas besoin de paroles apaisantes, ils ont besoin de mesures de bon sens, qui ne leur donnent pas seulement une garantie pour les mois qui viennent mais plutôt pour les années à venir. D’ailleurs, je viendrai à leur rencontre lors du prochain salon Pharmagora. Je ne manquerai pas ce rendez-vous essentiel.
Comment concilier les demandes des pharmaciens et celles de toutes les autres professions de santé, médecins en tête ?
Je suis de retour depuis trois mois et demi dans ce ministère et j’entends certains me dire : « Vous vous occupez uniquement des médecins. » D’un autre côté, les médecins me disent : « Monsieur le ministre, vous n’allez pas assez vite. » Je ne suis pas le ministre des médecins qui oublierait les pharmaciens au passage : je suis avant tout le ministre des patients. À propos des patients, la publication par l’Afssaps de la liste des 77 molécules à surveiller a généré énormément d’inquiétudes chez eux.
La sortie de cette liste n’a-t-elle pas été précipitée ?
Le point de départ, c’est le Mediator, cette molécule prescrite pendant plus de trente ans sur le marché français et prise par près de cinq millions de nos concitoyens. Ma responsabilité est de faire qu’il y ait un avant et un après. Ne donnons pas l’impression que tout a commencé avec cette « liste des 77 ». N’oublions pas que la revue Prescrire avait annoncé que deux autres molécules devaient être retirées du marché, que L’Express avait donné une liste de 10 médicaments ou que, quelques semaines avant, Le Parisien avait publié et diffusé sur son site une liste de 59 médicaments… Des millions de Français ont repris ces informations. J’ai donc décidé de jouer la transparence. Je n’ai qu’un regret : que ce que j’ai demandé n’ait pas été pris en compte assez vite. C’est-à-dire que tous les acteurs de santé concernés – médecins ou pharmaciens – aient pu bénéficié en amont de toute l’information nécessaire : ce sont eux qui sont les premiers au contact des patients.
Devant l’ampleur de ce scandale, vous avez lancé les Assises du médicament le 17 février dernier. Pensez-vous qu’elles permettront aussi la réflexion des professionnels de ville autour de leur propre pratique ?
J’ai vu cette enquête CSA pour Le Parisien qui prouvait que 90 % des Français faisaient confiance à leur pharmacien et 94 % à leur médecin. Dans le scandale du Mediator, la responsabilité première et directe est celle du groupe Servier et des dysfonctionnements dans la police du médicament ont été prouvés. Que l’on ait ensuite des questions sur la prescription hors AMM ou sur le fait que la mention NR n’ait pas figuré sur les ordonnances, c’est naturel, mais je n’ai pas le sentiment que les dispensateurs étaient en première ligne. Ils n’ont pas produit de Mediator ni validé ses indications.
Quand agirez-vous ?
Les conclusions de ces Assises du médicament arriveront fin mai en même temps que celles des missions parlementaires et de l’Igas. Je disposerai également des propositions des professeurs Philippe Even et Bernard Debré que j’ai reçues la semaine dernière. C’est dès cette année que nous allons refondre ce qui n’a pas fonctionné dans notre système du médicament. Je n’hésiterai pas à prendre toutes les mesures nécessaires. Par son indépendance, la revue Prescrire a joué un rôle important dans le scandale du Mediator.
L’État a-t-il également un rôle plus important à jouer dans l’information médicale et scientifique ?
Je n’ai pas à qualifier le travail de Prescrire, ce n’est pas mon rôle. En revanche, je peux vous dire que je dois être le premier ministre de la Santé à être abonné à la revue. Les avis divergents – ceux des lanceurs d’alerte – devraient être mieux entendus dans le domaine de la santé. Prescrire a écrit un certain nombre de choses sur le Mediator avant les autres mais son avis n’a malheureusement pas été pris en compte. Évidemment, l’État a un rôle à jouer mais il faut avant tout permettre à d’autres acteurs de jouer leur rôle en matière d’information en toute transparence et indépendance. Ce sont les conditions indispensables au retour de la confiance.
N’est-il pas temps de relancer le projet de portail du médicament voulu par Roselyne Bachelot, qui regrouperait et vulgariserait les documents des différentes agences sanitaires ?
“Je vous annonce que les décrets sur les nouvelles missions viennent d’être publiés.” Encore une fois, attendons les conclusions des Assises du médicament. Certaines décisions ne peuvent pas être prises sans ces données, comme les décrets sur le Développement professionnel continu [le nouveau système de formation continue des professionnels de santé, NDLR], dont je retiens la parution pour ces raisons. Mai 2011, c’est demain. Aucun des sujets n’a vocation à être abandonné mais je ne peux pas préjuger de ce qui va être dit au sein de ces Assises.
Les pharmaciens attendent également la publication de nombreux décrets cruciaux, en particulier les alinéas 7 et 8 de l’article 38 de la loi HPST. Les fameuses nouvelles missions…
Je sais que le décret de l’alinéa 7 était très attendu par la profession, je vous annonce qu’il vient d’être publié. L’alinéa 8 le sera après la remise du rapport de l’Igas. J’ajoute que le décret sur les PDA est également publié, tout comme d’ailleurs celui sur la convention Ehpad-officine. Il y a un autre engagement que je prends : celui que les conférences territoriales mises en place par les Agences régionales de santé n’oublient pas les pharmaciens sur toutes les questions liées à l’offre de soins. Les pharmaciens sont des piliers du système de santé et de la démocratie sanitaire. Ils contribuent à sauvegarder une dynamique dans nombre de villages, de villes, de quartiers… À cet égard, il est légitime qu’ils attendent des actes forts et pas seulement des paroles. Le monopole pharmaceutique doit par exemple être réaffirmé.
La loi Fourcade contenait également un texte excluant de fait les pharmaciens des Sisa, les structures où se pratiquent, avec d’autres professionnels, l’éducation thérapeutique du patient. N’est-ce pas contradictoire ?
Le texte adopté au Sénat permet à tous les professionnels de santé, donc aux pharmaciens, d’intégrer les Sisa. Sur ce sujet, je pense qu’il est important et nécessaire de mettre pharmaciens et médecins sur un pied d’égalité. Dans la lutte contre la désertification médicale, il faut absolument permettre aux pharmaciens d’être également acteurs dans ces sociétés.
Mises en place dans la loi HPST, les Agences régionales de santé soufflent leur première bougie. Quel bilan dressez-vous ?
Les ARS, c’est une avancée majeure ! À présent qu’elles sont en place, elles doivent se tourner vers les élus, les professionnels de santé et les établissements. Tous les mois avec Nora Berra, je réunis au ministère les directeurs de ces agences : je ne veux pas qu’elles se referment sur elles-mêmes, ce n’est pas leur vocation et ce n’est l’intérêt de personne.
Dans la lignée de l’arrêt européen dit « DocMorris », Roselyne Bachelot avait annoncé à Pharmagora, en 2010, l’ouverture de négociations concernant la vente de médicament OTC sur Internet, malgré une opposition farouche des pharmaciens. On sait ce que veut l’Europe… mais que veut la France ?
La qualité ! La France veut la protection des patients. Le Code de la santé publique aujourd’hui ne contient aucun principe d’interdiction ni d’autorisation de la vente de médicaments sur Internet. J’ai conscience qu’il y a des règles européennes mais il faut d’une part lutter contre ce fléau que sont les médicaments falsifiés et, d’autre part, encadrer voire restreindre l’accès aux médicaments par Internet. Un médicament n’est pas un bonbon : ils doivent être dispensés et vendus dans des conditions précises. Internet, les grandes surfaces… et puis quoi encore ? Aujourd’hui la Direction générale de la santé pilote un groupe de travail avec l’Afssaps, la Haute Autorité de santé, l’Ordre des pharmaciens, le Leem [le lobby des entreprises du médicament, NDLR] et les syndicats, de façon à trouver le cadre juridique approprié pour permettre aux pharmaciens d’officine qui le souhaitent de créer eux-mêmes des sites. Internet est une réalité : je préfère avoir un cadre législatif qui permette aux pharmaciens de créer un site plutôt que de se le voir imposé et de le subir.“Ce n’est pas parce que le libre accès existe qu’une officine ressemble à une grande surface.”
Qu’est-ce que ces sites internet actuellement en discussion mettront à disposition des patients ? De l’information, des médicaments ou les deux ?
Il faut mettre à disposition des patients de l’information avant toute chose. Les discussions en cours ne portent que sur cela.
Vous évoquiez à l’instant les grandes surfaces : on sait que Michel-Édouard Leclerc est le fer de lance d’un secteur qui veut absolument pouvoir vendre les médicaments OTC dans ses magasins. Les pharmaciens y sont évidemment très opposés. Ma question est simple : les soutenez-vous ?
On dit que seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, si c’est le cas, j’accepte le qualificatif. Ma position n’a pas changé. Un médicament n’est pas un produit comme un autre et ce n’est pas parce que le libre accès existe qu’une officine ressemble à une grande surface. Il y a du conseil, la présence de docteurs en pharmacie… Je crois au monopole et il n’y a aucune intention du gouvernement de libéraliser la vente de médicaments. C’est une question de principe. Le monopole pharmaceutique est avant tout une question de santé publique : il permet de ménager une porte d’entrée sécurisée dans le parcours de soins. Nul ne pourrait garantir le conseil comme le fait le pharmacien. C’est précisément pour cela que l’évolution de ses missions a du sens : elles ne pourront que renforcer sa place dans la chaîne de santé. Ceux qui disent que « les pharmaciens sont des commerçants » nient la réalité de la profession.
La santé aura-t-elle une place plus importante que d’habitude dans la présidentielle de 2012 ?
J’en suis persuadé et j’y contribuerai. On ne peut pas travailler que pour les quatorze mois qui viennent ; il nous faut prendre les bonnes décisions pour que le système français reste le meilleur au monde. Certes il est perfectible, il connaît des difficultés mais mon rôle est justement d’apporter les bonnes solutions.
Laurent Simon
© Miguel Medina