n°1195 décembre 2007
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Actualité Société Les gardes, malgré les émeutes
Certaines y ont échappé, d’autres ont été touchées : les émeutes durant le week-end du 25 au 26 novembre à Villiers-le-Bel ont fait des dégâts dans les pharmacies. Témoignages.
Il ne reste que quelques stigmates : impacts dans les vitrines, abribus à terre, poubelles déformées par le feu... Une semaine après, dans l’avenue Pierre Sémard, l’artère commerçante qui relie Villiers-le-Bel et Arnouville-lès-Gonesse, il est difficile d’imaginer l’ampleur des troubles qui ont marqué le dernier week-end de novembre en voyant les poussettes et les passants faisant leurs courses dans le calme. Et pourtant : le commissariat que les émeutiers visaient est à un pâté de maison, le toit complètement brûlé. Parmi la demi-douzaine de pharmacies directement menacées sur la dizaine que compte Villiers-le-Bel, seules trois ont réellement subi des dégâts, d’ampleur diverse. C’est parfois une question de chance, souvent une question de matériel. Des officines qui possédaient un rideau de fer n’ont pas été touchées malgré leur position parfois très exposée sur le trajet des émeutiers. D’autres ont vu leur vitrine « descendue » à coup de pavés, malgré le double ou le triple vitrage. La pharmacie Vidal y a réchappé malgré sa localisation, à deux pas du poste de police : « L’épicier juste à côté de nous dans la galerie commerciale a eu la présence d’esprit de fermer les rideaux de fer à chaque extrémité de la galerie commerciale... Heureusement : sans lui, on y aurait eu droit, témoigne Jean-Jacques Vidal d’un ton flegmatique, ils ont dégradé certains commerces et pas d’autres, apparemment ils étaient pressés ». La pharmacie des Charmettes a, elle, été plus touchée. Son isolement, seul commerce en face des barres HLM et jouxtant une zone en chantier, n’a certainement pas aidé. Elle faisait une cible idéale.

Exercice périlleux

Encore marquée par les deux nuits d’émeute et les manifestations qui s’en sont suivies, sa titulaire est remontée : « Je râle depuis 15 ans, rien ne se passe. Mon mari a bradé sa propre pharmacie et est parti. Maintenant il est très heureux, moi je suis restée. Ils m’ont cassé les vitrines et détruit un petit meuble. En tout, j’en aurai pour 15 000 euros de travaux ». La peur, la colère et le ras-le-bol sont palpables. Tout comme à la pharmacie Mouginot, dont la titulaire regrette l’impression d’impunité des fauteurs de troubles : « Ils se croient tout permis, A Villiers-le-Bel, les stigmates des émeutes sont encore visibles. c’est la loi de la jungle. Moi, je préfère choisir ma clientèle : on ne va tout de même pas se laisser intimider ». Située en pleine zone pavillonaire à moins de 300 mètres d’une zone franche, l’officine s’est depuis dotée d’un vigile. « Même si l’assurance prend en charge on en a marre de subir les dégâts. C’est énervant : du gâchis, une perte de temps ». Le ton est différent à la pharmacie Gozlan, située sur l’avenue Pierre Sémard : plus enjoué, plus fataliste aussi. « Il n’y a pas eu de vandalisme mais ma vitrine était trop belle, c’était trop tentant : du pain béni pour eux ! On a fait le ménage tout de suite pour nettoyer les milliers de petits bouts de verre, il fallait tout remettre en état immédiatement. Le lendemain matin tout le monde était au boulot, on ne va pas se faire de mouron », confesse Fabien Gozlan avec une bonne humeur contrainte. Pour la majorité de ces titulaires et malgré quelques péripéties, ces déprédations étaient une première. Les deux communes n’ont rien de la jungle urbaine que le cliché laisse imaginer : Arnouville-lès- Gonesse et Villiers-le-Bel sont desservies directement par le RER D et il existe de nombreux commerces de proximité, en particulier dans l’avenue Pierre Sémard. L’habitat et la population sont mixtes : beaucoup de grands ensembles certes peu avenants, mais qui jouxtent des zones pavillonnaires à l’aspect plus tranquille. Pourtant, les titulaires interrogés décrivent une dégradation des conditions de vie et de l’ambiance de la cité, progressive mais réelle. « Le quartier est de plus en plus sensible, il était tranquille mais cela évolue malheureusement dans le mauvais sens », confirme Fabien Gozlan.

La colère a parlé

Il va falloir tenir son rang : « La préfecture a refusé notre demande conjointe avec le syndicat du Val d’Oise [présidé par Anne Montfageon, ndlr] de ne pas assurer les gardes pendant un certain temps », regrette Jean- Jacques Vidal, qui prend le premier tour après le dimanche des troubles. Responsabilité oblige : il est le représentant local de l’Ordre. « D’habitude, on fait les gardes à volets ouverts toute la journée, mais là exceptionnellement,« Je râle depuis quinze ans, rien ne se passe. Mon mari a bradé sa propre pharmacie et est parti. Maintenant il est très heureux, moi je suis restée. » on va fermer l’après-midi et le soir », confirme sa collaboratrice. Le cabinet du Préfet a néanmoins promis « un service de sécurité mobile permanent autour des pharmacies dont la liste lui a été communiquée ». De quoi sécuriser l’exercice... En tous cas pour Nicole Gobert, c’est très clair : « La police prévoit quinze jours de troubles. Pour moi pas question de dormir ici dans ces conditions pour délivrer une boîte de Doliprane. » Il y a tout de même quelques raisons d’être optimiste : la majorité des dégradations subies par les officines lors du funeste dimanche de représailles, l’ont été « en passant ». Seuls les commerces non protégés ont été touchés : magasins de chaussure, d’habillement ou l’agence immobilière. Même le bureau de tabac a vu sa vitrine s’étoiler. D’après un témoignage, il n’y avait apparemment pas de volonté manifeste de nuire : la quasi-absence de pillage l’atteste. Seule la colère et le sentiment d’injustice ont parlé, suite à l’accident entre la mini-moto et la voiture de police qui a coûté la vie aux deux adolescents. Comme en 2005, ce sont les symboles de l’Etat qui ont brûlé, en plus de nombreuses voitures : école, bibliothèque, commissariat... Mais contrairement à 2005, les heurts ont été réprimés très vite avec de gros effectifs. Pour éviter l’embrasement, un hélicoptère, un milliers de CRS et même le Raid sont intervenus. Des condamnations à la prison ferme ont plu dans les jours qui ont suivi. Même si elle est invisible en pleine journée, la tenaille policière ne s’est pour l’instant pas relâchée, ce qui fait craindre un nouvel embrasement. En attendant le retour définitif au calme, les pharmaciens n’ont donc qu’une solution : réparer les dégâts et exercer leur métier. Comme si de rien n’était.

Laurent Simon  
Photo Miguel Medina
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