n°1205
décembre 2008
Actualité
Interview
« Il faut résister au maximum »
Officines et laboratoires d'analyses, même combat ? Au lendemain de la perquisition de la Commission européenne à l'Ordre des pharmaciens, son président Jean Parrot répond aux questions du Pharmacien, sans langue de bois.
Les relations entre les pharmaciens et la Commission européenne sont décidément très tendues ! Qu'est-ce que les enquêteurs de la Commission venaient chercher à l'Ordre des pharmaciens ?
Ils voulaient apporter des preuves de la soi-disant entrave que nous aurions fait à des entreprises voulant investir dans le domaine de la biologie. Il n'y a jamais eu la moindre obstruction de notre part. Nous avons juste souhaité faire respecter le Code de la santé publique : quand des montages financiers nous y semblaient contraires, effectivement, on a demandé des explications.
On se souvient que Sanofi-Aventis s'était vu perquisitionner dans une autre affaire mais une intervention dans un Ordre professionnel est plutôt extraordinaire. Ça en dit long sur la motivation de la Commission à régler le contentieux avec les pharmaciens…
Ils sont restés deux jours et demi et avaient même amené des perceuses et des pieds de biche… comme si nous allions résister ! Ils ont saisi des centaines de documents, on ne pouvait pas s'y opposer. Avec des méthodes de cette nature, ce n'est pas comme ça qu'on va faire aimer l'Europe aux professionnels de la santé. Ce n'est ni plus ni moins qu'une tentative de pression de la Commission pour faire évoluer les textes dans le sens d'une plus grande libéralisation. Selon elle, le modèle anglo-saxon doit s'imposer sans distinction de l'Europe du Nord à l'Europe du Sud. Mais nous ne sommes pas d'accord !
Certains laboratoires en France sont devenus de simples lieux de prélèvements sans accompagnement du patient… L'ouverture de leur capital va-t-elle réellement entraîner une baisse du service rendu en termes de santé publique ?
Oui. Les pays du Nord ont par exemple une biologie très analytique, au contraire de la nôtre, beaucoup plus clinique et très interventionnelle : c'est le même site qui prélève, analyse et rend le résultat en France, il n'est pas rare qu'il y ait contact entre le laboratoire et le clinicien. Tout un aspect d'expertise scientifique est développé, ce qui n'existe pas ailleurs. Dans le Nord de l'Europe, il n'y a aucun contact entre patient et laboratoire. Les résultats sont envoyés directement au médecin, qui, souvent, réclame des analyses complémentaires. Résultat : les actes de biologie ne sont certes pas chers mais il y en a beaucoup plus, parce que le clinicien les fait refaire plusieurs fois.
Que l'on ouvre le capital des LABM à 100 % alors qu'il l'était déjà à 25 %, qu'est-ce que cela change sur le fond ?
Il y aura une perte de pouvoir accrue des professionnels au profit des fonds financiers qui les contrôlent. Même avec une ouverture à 25 %, compte tenu des arcanes financières, les biologistes se retrouvent parfois confrontés à des montages si complexes qu'ils s'accaparent de fait tout le résultat financier du laboratoire ! Les financiers font n'importe quoi, c'est parfois tellement compliqué que nous-même à l'Ordre n'arrivons pas à les comprendre en détail, surtout lorsqu'ils viennent de l'étranger où, de surcroît, nous n'avons aucun moyen d'investigation ! Je vais vous donner un exemple : Generali santé est une société italienne qui investit en France depuis son pays d'origine. Je suis certain que cette société n'a de « biologiste » que le nom mais je n'ai aucun moyen d'en être sûr. Comme je ne peux pas enquêter directement en Italie pour savoir qui ils sont et quels sont les propriétaires de ce groupe, ils peuvent nous mettre de la poudre aux yeux comme ils veulent.
Les 12 et 13 novembre derniers, une douzaine d'agents de la Commission européenne et de la DGCCRF ont mené une perquisition musclée dans les locaux de l'Ordre des pharmaciens
Le sort des LABM a été scellé par le gouvernement qui les a en quelque sorte « donné » à la Commission en gage de bonne volonté. Défendre les biologistes ne risque-t-il pas finalement d'affaiblir les officines dans leur propre contentieux avec la Commission ?
Je m'arc-boute sur cette défense de la biologie parce qu'il ne faut rien céder et passer cette épreuve en attendant que la Commission européenne agonise, ce qui sera fait dans six mois. On sait qu'elle ne sera pas reconduite dans sa configuration actuelle : la répartition des commissaires va changer, on aura beaucoup moins de risques de se faire administrer par les salopards libéraux qui sont actuellement à sa tête. Il faut résister au maximum, ne pas la laisser maintenant marquer des points qui mettront en danger notre futur.
Le devenir du capital des LABM et celui des officines est donc lié, selon vous ?
Même si le gouvernement me dit l'inverse, il y a un risque de contamination. La ministre nous dit : « Ne vous en faites pas, c'est la part du feu » [Un sacrifice nécessaire, NDLR]. La part du feu ? Moi je dis « niet ! » : rien, rien, rien ! Ni les officines, ni les laboratoires. Nous devons continuer à posséder nos outils de travail. Je ne vois pas pourquoi on devrait travailler avec des financiers qui seraient plus inspirés d'aller placer leur fric ailleurs, dans les subprimes ou autres. Ils n'ont rien à faire dans le domaine de la santé : l'argent de la protection sociale n'a pas à terminer sa vie dans la poche des financiers pour s'acheter des bateaux et faire des croisières en Méditerranée.
Est-ce qu'il reste malgré tout quelques raisons d'être optimiste ?
Les futurs résultats de la Cour de justice européenne, s'ils nous sont favorables, seraient de très bon augure. J'espère en outre que nos législateurs vont refuser de se laisser instrumentaliser par de telles pratiques d'intimidation et que les professionnels sauront rester indépendants, non seulement pour leur propre protection mais aussi pour celle des patients.
Propos recueillis par Laurent Simon
Photo Miguel Medina

Jean Parrot, président de l'Ordre national des pharmaciens.