n°1215 décembre 2009
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Santé Contrefaçon La mort sous blister
Pharmacie parapluie, pharmacie gazon, pharmacie de rue… Beaucoup de termes pour décrire une même réalité : la revente de médicaments falsifiés hors des circuits sécurisés est un fléau mondial.
Tout est affaire de symbole. Quand le 12 octobre dernier, Jacques Chirac lance solennellement son appel de Cotonou, il est encore bien seul. Au pupitre de signature se succèdent les officiels africains (Bénin, Mozambique, Burkina Faso, Liberia, Mali, Mauritanie, Tanzanie…), le ministre de la Santé laotien, mais pas un seul chef d’État en activité de pays dits « industrialisés » ni de représentants de premier ordre des instances internationales. Cotonou serat- il le Kyoto de la contrefaçon ? Entre réchauffement climatique et médicaments contrefaits, les parallèles sont nombreux : pays riches très vaguement concernés, enjeux économiques majeurs… La réalité est cruelle : la falsification des médicaments est pour l’instant un problème de pauvres, 70% des antipaludéens distribués dans le monde sont sous-dosés et 200000 décès pourraient être évités par l’administration des vraies spécialités. Le triste marché fait pourtant beaucoup d’heureux, puisque près de 10 % des produits pharmaceutiques circulant dans le monde seraient faux, pour un total de 45 milliards d’euros, selon les chiffres fournis par la Fondation Chirac. Le taux monte à 40% dans les pays en voie de développement.

Gros sous

Avec une rentabilité très supérieure au trafic de drogue, un risque de détection faible et des sanctions pénales symboliques, le jeu en vaut la chandelle pour les criminels qui se lancent dans ce commerce de mort. Triste nouveauté, la falsification s’est récemment étendue aux produits administrés en intraveineuse : anticancéreux, antifongiques, anesthésiques, antibiotiques.En 1995, au Niger, des vaccins frelatés ont fait 2 500 victimes. « On a retrouvé majoritairement de l’eau dans certains médicaments distribués dans nos hôpitaux ! Ils étaient même parfois infectés par des bactéries : imaginez le risque de septicémie », s’insurge Ziad Nassour, référent contrefaçon au sein de la Conférence internationale des pharmaciens francophones, qui avait précédé la Fondation Chirac en lançant dès 2006 la déclaration de Beyrouth. Comment recruter des troupes ? Au début, « nous avions même des difficultés à motiver les acteurs de la chaîne pharmaceutique : les laboratoires étaient frileux à communiquer sur le sujet, puis c’est devenu une préoccupation majeure et ils sont même devenus demandeurs. Le problème est que nous nous battions contre des autorités compétentes ou des confrères qui parfois bénéficiaient eux-mêmes des retombées de ce marché », se souvient Jean Parrot, ancien président de l’Ordre des pharmaciens français.

Déni international

Pour les laboratoires, le calcul est aussi économique : se lancer dans la lutte anticontrefaçon est hors de prix car les contrefacteurs ont beaucoup d’imagination et de moyens. En juillet dernier, un faux sirop au paracétamol a tué 24 enfants au Bangladesh…Comme on le voit sur les photos ci-dessous, leur reproduction des packagings est presque parfaite. Quant aux instances internationales, elles font carrément la sourde oreille. Il faut dire que l’Inde et la Chine, principaux producteurs de ces médicaments falsifiés, représentent à eux deux plus d’un tiers de l’humanité… et un poids politique considérable. C’est d’ailleurs à l’Organisation mondiale de la santé que Marc Gentilini (voir encadré ci-contre) réserve ses piques les plus acerbes : « Cela me rappelle les débuts de l’épidémie de Sida quand l’OMS était en plein déni. Le problème est qu’elle ne peut pas parler à la place des États, l’institution doit être aiguillonnée en permanence pour agir. Nous sommes là pour ça, quitte à la provoquer violemment. » Des provocations, il en faudra certainement de nombreuses avant que le sujet soit résolu. Rendez-vous en 2010 pour la Conférence mondiale contre la contrefaçon à Genève.

Laurent Simon  
Photo Miguel Medina
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3 QUESTIONS À…
Marc Gentilini, ancien président de la Croix-Rouge, délégué général de la Fondation Chirac


« Les pays riches ne se sentent pas concernés »

Plutôt que de prévenir l’utilisation de médicaments contrefaits dans les pays concernés, pourquoi ne pas stopper leur production directement en Chine ou en Inde ?
Ce sont des pays puissants et très proches de l’actuelle directrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Margaret Chan. La situation sur les médicaments falsifiés est proche de celle que l’on peut connaître sur le climat. Comment peut-on amener la Chine à la raison et lui faire se rendre compte qu’elle a intérêt à produire « propre » ? L’évolution se fera pour des raisons économiques et non humanitaires. Outre les pays producteurs, de nombreux pays de transit profitent de ce système. Il faut donner à tous ces gens des moyens de subsistance autres que ce trafic.

On voit apparaître de plus en plus des médicaments « de niche » contrefaits. Y a-t-il un marché pour cela dans les pays en voie de développement ?
C’est en effet nouveau : le système se perfectionne. Autrefois, les anticancéreux n’intéressaient pas les pays pauvres : les gens mouraient de cancer sans même qu’un diagnostic ait été posé. Mais avec les progrès dans la détection de cette maladie, de nombreux patients se ruinent pour obtenir ces traitements, que ce soit en les achetant en France ou en Italie, si l’on prend l’exemple algérien, ou en recourant à des filières qui leur vendent le plus souvent de faux médicaments.

L’industrie pharmaceutique a longtemps été très réticente à se lancer dans le combat contre la contrefaçon…
C’était vrai il y a encore quelques années, mais elle a évolué sur ce point et nous collaborons de plus en plus avec elle. De nombreuses sociétés ont maintenant un budget alloué spécifiquement à la contrefaçon et des employés qui se consacrent totalement à cette lutte : il faut arriver à dépasser ces freins, quitte à lui forcer un peu la main. Au niveau international, la vraie préoccupation ne devrait certainement pas être la grippe A. Or tout le monde ne s’occupe que de cela à l’OMS ! Quand la pandémie aura fait tous les morts qu’elle doit faire – ou mieux, quand elle ne les aura pas fait – nous pourrons lui dire de s’occuper des vrais problèmes de la planète. 

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L’Europe à l’abri ?
Royaume-Uni, juin 2007 : des lots de Plavix contrefaits sont découverts dans le réseau de soin anglais. Ces lots provenaient d’importateurs parallèles qui avaient reconditionné des produits achetés dans des pays (Europe du Sud…) où le prix des médicaments est moins élevé et avaient réussi à s’introduire dans le National Health System. Les contrefacteurs avaient poussé loin la reproduction puisque le faux numéro de lot correspondait à de vrais médicaments, distribués au même moment en France. Contrairement à la France, le Royaume-Uni est régulièrement touché par des problèmes de falsification. Le système hexagonal est d’ailleurs montré en exemple dans une future directive qu’élabore la Commission européenne sur le sujet.