n°1215
décembre 2009
Actualité
INTERVIEW
"Notre profession a des atouts"
Place du pharmacien dans le parcours de soins, projet de loi de financement de la Sécu, attaques de Leclerc sur le monopole… Au lendemain de l’Assemblée générale de la FSPF, son président fait le point sur les sujets qui fâchent et sur ceux qui boostent.
La FSPF vient de mettre fin à un long suspense, en acceptant in extremis d’apporter sa signature au rapport sur l’avenir de la profession, remis dans la foulée à la ministre de la Santé. Pourquoi cette décision ?
Vous parlez de suspense, je parle quant à moi de démocratie. Nous avons, depuis le début, activement collaboré aux discussions préparatoires à la rédaction de ce rapport. Avec toutes les composantes de la profession – et même avec celles qui ne jouissent d’aucune représentativité syndicale –, nous avons voulu faire avancer la réflexion sur le rôle que nous devons, demain, occuper dans le parcours de soins. Des points importants de ce rapport reprennent nos propositions, et nous n’avons jamais renié notre participation active à ce travail unitaire. D’ailleurs, beaucoup des données exploitées dans ce rapport – notamment des données économiques – sont « estampillées » FSPF. Après, il est vrai que nous avons tardé à apposer notre signature au bas de ce document, et ce pour une raison simple. Je ne reviendrai pas sur des questions de forme, et notamment sur le fait que le rapporteur – Michel Rioli – n’a jamais reçu de lettre de mission, comme cela nous avait été annoncé. Le vrai motif de notre attente résidait dans les statuts de la FSPF, qui font obligation au président de la Fédération de requérir l’avis de son conseil d’administration pour certaines décisions, et de son assemblée générale dans des cas de grande importance. Je voulais que l’ensemble des présidents de syndicats départementaux agrégés à la FSPF puissent, après avoir pris connaissance du rapport, en débattre et voter. Ce débat a eu lieu – je ne vous cache pas qu’il a été passionné – et c’est à l’issue d’un vote démocratique que m’a été confié le mandat de signer ce rapport.
Cependant, votre signature comporte une condition : qu’une résolution soit annexée au rapport. Pourquoi ?
Comme je viens de vous le dire, les débats ont été passionnés, ce qui veut bien dire que le projet, en l’état, ne pouvait obtenir une majorité des suffrages. C’est pourquoi notre assemblée générale a voté une position intermédiaire. Certes, beaucoup des propositions de ce rapport sont communes à l’ensemble des parties : il est par exemple heureux de constater que l’ensemble de la profession est d’accord pour promouvoir le rôle de professionnel de santé du pharmacien. Cela dit, il y avait dans le rapport final, de notre point de vue, des lacunes ou des imprécisions qu’il convenait de rectifier. Certaines propositions ne pouvaient rallier notre adhésion en l’état, tandis que d’autres devaient être rectifiées.
« Les titulaires doivent être majoritaires en capital et en droits de vote dans l’officine où ils exercent, condition d’un exercice indépendant et de qualité.$»
Vous savez, nos demandes n’ont rien d’exorbitant : nous avons par exemple voulu que toutes les officines du réseau puissent avoir le choix et les moyens de réaliser les nouvelles missions rendues possibles par la loi HPST. Nous avons aussi demandé que soit réévaluée la rémunération de la dispensation du médicament, indispensable au maintien d’un service de santé de proximité en tous lieux du territoire. Enfin, nous avons voulu que soit réaffirmé un principe qui nous est cher, et que nous défendons pied à pied, parfois dans un grand isolement d’ailleurs : si l’on veut être en cohérence avec le jugement de la Cour européenne de justice de mai dernier, qui se prononçait sur l’opportunité d’ouvrir le capital des officines, il nous fallait réaffirmer que les titulaires doivent être majoritaires en capital et en droits de vote dans l’officine où ils exercent, condition d’un exercice indépendant et de qualité. Ce point n’a pas recueilli l’accord de tous les autres signataires du rapport, et nous ne voulions pas y renoncer. C’est pourquoi il doit figurer en annexe, ce qui constitue le moyen pour nous, syndicat majoritaire, de permettre l’unité de la profession sans renier nos responsabilités.
Vous indiquiez que la lettre de mission de Roselyne Bachelot, longtemps promise par le rapporteur Michel Rioli, n’était jamais arrivée. Pourtant, les réunions préparatoires avaient bien lieu dans l’enceinte du ministère. Comment interprétez- vous cette ambiguïté ?
Je ne sais pas bien où se situe l’ambiguïté, pour dire vrai, ni qui en est responsable. Ce qui est sûr, c’est que la FSPF considère que les services de l’État doivent être réellement partie prenante dans l’élaboration de ce travail. Un travail qui, je le rappelle, doit mettre en oeuvre les missions du pharmacien à la suite de la loi Hôpital, Patient, Santé et Territoire. Au-delà de ce rapport, notre but est d’établir avec l’État un contrat pour la pharmacie d’officine de demain. Souvenons-nous du contrat qui avait été élaboré et signé avec Martine Aubry, alors ministre de la Santé, en 1998 ! De la même manière, nous appelons de nos voeux un nouveau contrat Étatofficines qui permettrait de définir les besoins de nos patients ainsi que les moyens nécessaires à l’accomplissement des missions des pharmaciens.
Revenons à la question du capital : le différend qui vous oppose aux autres composantes de la profession a éclaté récemment lorsque vous avez marqué votre opposition à la proposition de Sel à trois officines faite par l’Ordre. Qu’en est-il ?
Je m’accorde évidemment sur le fait qu’il faut mettre nos structures, nos entreprises, en adéquation avec notre projet professionnel. Mais ce projet est celui d’un pharmacien d’officine, c’est-à-dire d’un professionnel de santé libéral. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, tout simplement que le patient que nous recevons dans notre officine est en droit d’avoir en face de lui un professionnel pleinement responsable, qui organise sans pression ni consigne extérieure le fonctionnement de son officine.
Dans votre question, vous faites allusion à une table ronde à laquelle participaient, notamment, la présidente de l’Ordre et moi-même. Madame Adenot y a effectivement évoqué les regroupements physiques et économiques, et défendu le projet ordinal de Sel à trois officines. J’ai répondu qu’à mon sens l’Ordre dépassait là son champ de compétence, dans la mesure où la justification de ce projet était d’essence économique, et non déontologique. Et puis ce qui me dérange, dans ce projet de Sel à trois officines, c’est que si vous avez un des trois titulaires qui détient 90% de la société, je ne donne pas cher de l’indépendance de ses associés, ni des possibilités de transmission de l’officine. Acheter une officine, c’est déjà difficile ; acheter 90 % d’un bloc de trois officines, c’est carrément impossible. Donc, pour la FSPF, les choses sont simples : le capital doit être majoritairement détenu par le pharmacien exerçant dans son officine.
Un mot sur la nouvelle campagne de Michel-Édouard Leclerc? Elle vous inquiète ?
« Nous accueillons la campagne de Michel-Edouard Leclerc avec sang-froid. Sur le terrain des arguments, pas sur celui du pathos. »
Disons qu’elle me déplaît, et que je soupçonne une fois de plus M. Leclerc de miser davantage sur le retentissement médiatique que nous pourrions donner à son attaque que sur ses seuls investissements publicitaires. C’est pourquoi nous accueillons cette campagne avec sang-froid, sur le terrain des arguments, et non du pathos. M. Leclerc évoque les prix : c’est oublier que « ses » supermarchés ne sont pas les siens, mais ceux de propriétaires indépendants au sein de l’enseigne, et que ces derniers ont tous leur politique tarifaire. Pour le prix bas et unique, on repassera ! Deuxièmement, un grand nombre de pharmaciens font le choix de pratiquer des prix bas sur certaines classes de produits, ce qui veut dire que cette pratique de ciblage n’est pas exclusive à la grande distribution. Enfin, nous avons les tarifs de l’automédication parmi les plus bas d’Europe. Au-delà des prix, qui sont une préoccupation réelle, nous attachons aussi de l’importance à la qualité de la dispensation. Mieux : nous la garantissons, notamment au travers de cet outil précieux qu’est le Dossier pharmaceutique.
L’examen du PLFSS s’est achevé au Sénat, et l’une de vos craintes se confirme, avec l’adoption d’un article autorisant les groupements de coopérations sociaux et médicosociaux à gérer une pharmacie à usage intérieur. Quelle est votre réaction ?
Cette décision, prise sans attendre les résultats des expérimentations lancées dans les Ehpad, nous laisse un goût amer. À chaque ouverture de PUI, c’est un pharmacien référent de moins ! Je m’interroge sur la cohérence et sur les intentions de nos interlocuteurs, et j’ai le sentiment d’une trahison. Je m’interroge aussi sur la manière particulièrement versatile dont on traite – au-delà même de nos personnes – les personnes âgées et leurs familles. Soyez sûr que la Fédération se bat pour la suppression de cet article.
Autre sujet qui fâche, dans ce PLFSS : un article prévoit que le montant des pénalités financières applicables aux professionnels de santé, en cas de versement de prestations indues par l’Assurance maladie, pourra s’effectuer sur la base d’un échantillon statistique, tout au moins pour ceux d’entre eux qui génèrent de gros volumes d’actes ou de prestations [lire notre article "Polémique"]…
Nous avons réagi en dénonçant un dispositif inique! La Fédération, je le répète ici, ne saurait tolérer un dispositif d’exception reposant sur une présomption de mauvaise foi uniquement fondée sur le fort volume de prestations générées par certaines activités de soins. Cet article a soulevé un vent de consternation et de colère quand il a été examiné par notre assemblée générale.
« Acheter une officine, c’est déjà difficile ; acheter 90 % d’un bloc de trois officines, c’est carrément impossible. »
La FSPF est aux côtés des pouvoirs publics dans la lutte contre la fraude, mais elle ne tolérera pas un dispositif dont l’application, en dehors des cas de fraude avérée, condamnerait à mort des structures essentielles au bon fonctionnement du système de santé. Si cette mesure devait être appliquée au-delà des seuls cas de fraude, la Fédération serait amenée à reconsidérer le partenariat qui la lie à l’Assurance maladie.
Entre une loi HPST qui engendre de grands espoirs au sein de la profession, et un projet de loi de financement de la Sécurité sociale qui, au contraire, vous irrite, comment « sentez-vous » cette fin d’année ?
J’ai une grande confiance dans notre profession, car elle est pleine d’atouts, et que les Français le savent. J’ai envie d’appeler mes confrères à se serrer les coudes – et c’est pourquoi, au-delà de nos points de divergences, j’attache une grande importance à notre unité professionnelle. La période est difficile pour les comptes de la santé, et nous devons tout mettre en oeuvre pour permettre au pharmacien, demain, de renouer avec la croissance. Dans le monde où nous vivons, tout à un prix. Or, le meilleur moyen pour nous d’avoir plus, c’est de faire plus pour le patient. C’est sur le plan de la santé publique que nous remporterons la bataille !
Propos recueilli par Laurent Gainza
Photo Miguel Medina

Philippe Gaertner,président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France.