n°1235
decembre 2011
Actualité
ENJEUX
Qui veut la peau des petites officines ?
Le réseau d’officines tel que les pharmaciens le connaissent depuis des années a-t-il vécu ? Beaucoup prédisent la disparition des officines de petite taille mais, malgré les diffcultés de leur exercice, les titulaires de ces pharmacies ne baissent pas les bras. Enquête et témoignages.
C’est une tribune plutôt innocente parue dans un supplément commercial du Monde appelé Le Monde de la compétitivité, en 2008, qui a mis le feu aux poudres. Une interview signée Jean Parrot où le président de l’Ordre des pharmaciens de l’époque l’affirmait : il y aurait 6 000 officines de trop. La sortie avait été très commentée. Tout comme celle de la Cour des comptes qui, dans son rapport de la même année, estimait les officines en surnombre à 5 172, soit pas moins de 23 % des effectifs. Dernier exemple en date, le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de juillet 2011 statuait que la future organisation du système conduirait « à des officines d’une taille nécessaire pour obtenir des effets d’échelle et développer de nouveaux services » et ajoutait : « On peut estimer que cette taille minimale actuelle correspond à un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros, soit environ la moyenne actuelle. »
Question d’échelle
La question est sur toutes les lèvres depuis de nombreuses années : les pharmacies sont-elles trop nombreuses ? Ce n’est que récemment que le discours a évolué : oui, il y aurait quelques pharmacies « surnuméraires », en particulier dans les grandes villes, Paris et Marseille en tête. Beaucoup le sentent : le réseau officinal tel qu’il existe depuis une soixantaine d’années et l’instauration du quorum à l’installation est en train d’évoluer. Et il le fait rapidement : 400 officines en moins sur les deux dernières années, d’après les données du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens. « En 2010, toutes les catégories de pharmacie voient leur prix moyen régresser, mais celles de moins de 800 000 euros enregistrent la plus forte baisse […]. 30 % des pharmacies en difficulté se situent à Paris ou en Île-de-France et 12 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur », selon le baromètre annuel édité par Interfimo. Une fois les données alignées, un portrait se dessine : l’officine condamnée serait de petite taille et majoritairement urbaine. « Les grosses pharmacies font plus d’offre de prix que d’offre de soins. »
Andrée Ivaldi, titulaire à Paris Pourtant, à bien regarder la situation au prisme des nouvelles missions, les choses apparaissent différemment : « Souvent les grosses pharmacies se sont développées grâce à l’OTC ou la parapharmacie mais pas avec le médicament ! De plus, la majorité ne fait pas d’offre de soins mais de l’offre de prix : files d’attentes, clients inconnus, pas de suivi des ordonnances… », analyse Andrée Ivaldi, pharmacienne à Paris. Interrogés, ces titulaires de petites officines soulèvent toujours le même paradoxe : ce seraient souvent elles qui offriraient le meilleur service au patient ! « Est-ce que livrer des tonnes de médicaments en maison de retraite sans connaître le malade est un acte pharmaceutique ? Est-ce qu’encaisser les produits empilés dans le chariot de supermarché est un acte pharmaceutique ? », s’insurge Jacques Ragot, titulaire à Sens (Yonne). « Je m’endette à titre personnel pour ne pas grever le budget de ma pharmacie. » Françoise Milton, titulaire à Saint-Vincent-des-Landes Avec les nouvelles missions se pose un autre problème, relevé par le rapport de l’Igas : « Il faut en géné ral disposer d’un espace de confidentialité et d’une équipe de pharmaciens diplômés suffisamment étoffée pour que l’un d’entre eux puisse s’isoler sans que soit mis en cause le contrôle effectif des activités de dispensation. Les nouveaux services pourront difficilement être prestés dans les petites officines où exerce un seul pharmacien. »
En mal d’emprunt
Comment résoudre la quadrature du cercle et donner à ces structures les moyens de rendre ces nouveaux services ? La solution la plus évidente, engager un adjoint, est la moins courue par ces pharmacies souvent en mal de trésorerie. Surtout que, comme l’affirme l’Igas, « si les nouvelles missions rendaient nécessaires le recrutement de pharmaciens supplémentaires en officine, elles n’amélioreraient donc pas leur situation économique ». « Je ne voudrais pas que mes patients soient juste des clients. »
Valérie Brieuc,titulaire à Hébécrevon
Reste le système « P », comme partage du temps. Beaucoup le disent : l’exercice officinal laisse des plages libres où les nouvelles missions, en particulier les rendez-vous phar maceutiques, pourraient s’exercer. Dans un courrier adressé à l’Assurance maladie, la FSPF précisait d’ailleurs que « présence effective du pharmacien ne signifie pas surveillance effective à chaque minute. » « Le problème est réel, se défend Francis Hazard, titulaire à Magnac-Laval (Haute Vienne), mais est-ce vraiment plus simple dans une officine plus grosse où les pharmaciens ne sont pas forcément tous présents au même moment ? D’autant que souvent le ratio nombre de patients/salarié est plus important dans une grosse structure ». À l’Igas, on doute tout de même de la faisabilité de ces rendez-vous, malgré l’évidente bonne volonté de tous les titulaires interrogés : « Tout dépend du volume ; s’il n’y a que deux rendez-vous à caser entre midi et deux ou après 19 h, ce sera possible au démarrage mais les choses se compliqueront par la suite ». « La défiance des banques remonte à une petite année. »
Patrick Bordas, directeur associé chez KPMG Pour rester dans la course, les officines concernées devront investir et, pour certaines, avoir recours à l’emprunt. C’est peut-être là le vrai souci : « Dans le cadre des nouvelles missions, ma pharmacie doit se remettre aux normes, témoigne Françoise Milton, titulaire à Saint-Vincent-des-Landes (Loire-Atlantique). Je m’endette à titre personnel pour ne pas grever le budget de la pharmacie : 60 000 euros, soit 700 euros par mois de remboursement. Il est plus facile d’obtenir un prêt de 1 million d’euros pour une grosse officine que 60 000 euros de travaux dans une petite. Dans mon cas, il a suffi du décès de patients chroniques et d’une baisse de fréquentation pour créer un creux de trésorerie et me retrouver fichée à la Banque de France. » Ces petites structures n’ont pas les capacités d’emprunt des grandes… ni même la faveur des banquiers, selon les témoignages. « C’est un mouvement récent, qui date d’une petite année. Ne sont financés que les titulaires qui n’en sont pas à leur coup d’essai. Les banques ont compris que la marge du réseau ne pouvait plus augmenter et ont intégré la logique de la disparition des petites structures, surtout dans les grandes villes », analyse ainsi Patrick Bordas, directeur associé du cabinet d’expertscomptables KPMG. Longtemps favorisés grâce à un chiffre d’affaires adossé à la Sécu, les pharmaciens auraient-ils depuis perdu leur triple A ? « Nous n’en sommes pas là, nuance Patrick Bordas, mais je dirais que, comme la France, la profession est sous surveillance négative par les banques. »
Small is beautiful
Ajoutez à cela des règles d’octroi du crédit plus strictes (voir encadré ci-contre) et la boucle est bouclée. « J’ai sollicité quatre banques pour l’achat de ma pharmacie, témoigne Luc Rigaud, titulaire à Laplume (Lot-et-Garonne). Une n’a jamais répondu, une deuxième a refusé ma demande en prétextant que des investissements sur de petites officines [540 millions d’euros, en l’occurrence, NDLR] ne l’intéressaient pas. Le risque était, selon elle, beaucoup trop important. » Détail marquant : les deux banques qui ont répondu par la négative ont des systèmes de décision centralisés, au contraire de celles qui ont accordé son emprunt à Luc Rigaud, où les décisions d’octroi des prêts sont prises au niveau local. Preuve que la confiance reste le facteur clé. Emprunt compliqué, trésorerie parfois bancale, horaires à rallonge, le tableau semble sombre… et pourtant la très grande majorité des titulaires de petites officines n’y renoncerait pas : « C’est un choix d’exercice, commente Valérie Brieuc, titulaire à Hébécrevon (Manche). Je ne voudrais pas travailler dans une usine où les patients sont juste des clients qui passent. C’est peut-être une vision utopique mais je veux garder cette relation avec mes patients, connaître leurs enfants et petits-enfants ». Tout est dit.-
Laurent Simon
Illustration : D.R.
3 questions À...
Jean-Pierre Lamothe, président du Conseil de surveillance d’Interfimo
Comment s’est comporté le marché du prêt bancaire aux officines ces dernières années ?
Les petites officines intéressent moins les banquiers, une conséquence de ce que l’on peut lire dans la presse. Le dernier rapport de l’Igas préconise des officines de taille minimale. Il y a également un effet délétère du développement des sociétés d’exercice libéral (SEL).
Quel impact a le développement des SEL ?
Avant, les jeunes achetaient une petite affaire pour commencer mais à présent ils s’intéressent tout de suite aux grosses officines, ce qui entraîne un phénomène de concentration et de fermeture des officines existantes.
Une petite officine reste-t- elle une bonne affaire ?
Oui, une petite officine payée un prix raisonnable permet une grosse marge de progression. Et pourtant, elle n’aura pas forcément la faveur des banquiers. C’est paradoxal. 
Bâle, troisième du nom
Les accords de Bâle III, de nouveaux protocoles de réglementation bancaire, risquent de restreindre encore l’accès au crédit. « Le comité de Bâle, qui réunit plus de vingt banques centrales, se donne pour mission de fixer des règles de prudence pour les établissements bancaires afin d’assurer la régulation et la sécurité du système financier. Les nouveaux accords Bâle III, entrés en vigueur en décembre 2010, fixent des exigences plus élevées qu’avant pour les banques. Cellesci devront être plus regardantes dans l’octroi de prêts. Une partie plus importante de l’argent prêté devra venir de fonds propres », analyse Patrick Bordas, directeur associé et responsable national professions de santé chez KPMG, cabinet d’experts-comptables. Plus le prêt est considéré comme risqué, plus la part de fonds propres doit être importante. Objectif visé : diminuer l’accès au crédit pour éviter une nouvelle crise. L’opinion générale quant à la situation des pharmacies risque donc de ne pas jouer pour elles lors de l’octroi d’un crédit. À suivre.