n°1235
decembre 2011
Santé
ENQUÊTE
Vous avez dit audioprothèse ?
Moins chère et disponible sans ordonnance en pharmacie, la nouvelle aide auditive Octave fait bondir les spécialistes. Bonne idée ou danger public ?
Depuis qu’Octave a débarqué en officine, on n’entend plus parler que de lui. Octave ? Un « assistant d’écoute prêt à l’emploi », préréglé pour les gênes auditives légères dues à une presbyacousie, vendu sans ordonnance et à un prix défiant toute concurrence. Le rêve ? Pas sûr. Si un appareil auditif à 299 euros TTC est forcément tentant au vu du prix des prothèses, qui « varie de 1 500 à 2 000 euros par oreille » selon l’UFC-Que Choisir, éviter le parcours de soins ne présente pas que des avantages.
Libre-arbitre
Habituellement, un patient dont l’audition décline consulte un otorhinolaryngologiste (ORL), lequel effectue un audiogramme afin de déterminer ses seuils auditifs pour différentes fréquences. Si le port d’une prothèse s’avère nécessaire, le patient se rend chez un audio- prothésiste, l’audiogramme en main. L’ORL s’assure aussi de l’absence de pathologie. Un rôle déjà mis à mal par les tests d’audition gratuits proposés sur Internet ou par téléphone. « Quel ORL n’a pas eu à déplorer de voir appareillés, parfois depuis des années, des otites séromuqueuses, des otospongioses manifestement chirurgicales ou d’authentiques neurinomes de l’acoustique ? », s’inquiète le Pr Tran Ba Huy, chef du service d’ORL du groupe hospitalier Lariboisière- Fernand-Widal, à Paris, et également codirecteur du diplôme d’État d’audioprothèse de Paris. Un simple bouchon de cérumen peut aussi expliquer une gêne de l’audition ! “ On veut transformer les pharmaciens en sous-audioprothésistes. ”
Luis Godinho, vice-président du Syndicat national des audioprothésistes « Certaines zones peu médicalisées » subissent un « déficit démographique en ORL », admet le professeur mais le pharmacien est-il à même de diagnostiquer une presbyacousie ? Sonalto, le fabricant d’Octave, s’en défend : « Il n’y a pas de diagnostic à établir. Octave n’est justement pas une prothèse auditive ; c’est un produit de confort. Et, en France, prévaut la liberté de commerce, rappelle Maxence Petit, l’un des deux fondateurs de la startup... Tout en prenant quelques précautions : « Nous avons choisi le réseau officinal pour distribuer Octave, car ce produit nécessite un accompagnement. Les pharmaciens ont besoin de valoriser leur rôle de conseil ; Octave y répond très bien. Ils sont formés à sa délivrance et peuvent prêter gratuitement un exemplaire de démonstration. Ils doivent aussi poser une série de questions et recommander une consultation ORL. » Puis vendre ou non un ou deux Octave, en leur âme et conscience de professionnels de santé. À la question du risque, Maxence Petit rétorque : « On peut aussi avoir une tumeur au cerveau et acheter du Doliprane ! En aucun cas, Octave n’est une solution dangereuse. Elle vise à rendre plus accessible une première solution d’appareillage. » Une étude OpinionWay montre, en effet, que le coût constitue le premier frein pour les patients. Octave ferait donc office de « passerelle » : « Nous n’avons pas pour intention de concurrencer un marché mais de faciliter la démarche. Nous sommes dans la philosophie des lunettesloupes », souligne Maxence Petit. À tel point qu’Octave se vend aussi directement en ligne, sur le site Happyview.fr, et sans aucun conseil…
Démédicalisation
À l’instar des opticiens à l’époque des lunettes-loupes vendues en officine, ce sont cette fois les audioprothésistes qui attaquent en justice : « Nous ne sommes pas inquiets pour notre marché mais pour la marchandisation d’une partie de la santé publique », explique Luis Godinho, vice-président du Syndicat national des audioprothésistes (Unsaf), à l’origine de la plainte contre Sonalto. Le travail d’adaptation des audioprothésistes – qui explique la différence de prix – est long et méticuleux, insiste l’Unsaf. « On veut faire des pharmaciens des sous-audioprothésistes, alors que le métier existe déjà, renchérit Luis Godinho. C’est d’autant plus dommageable que les pharmaciens sont attaqués par d’autres ! Ils sont donc à même de comprendre. » L’association France Presbyacousie se montre plus neutre : « Le rôle des audioprothésistes comme des ORL est extrêmement important et les appareils sont aujourd’hui très performants mais un frein culturel persiste en France où le port d’une prothèse auditive est mal perçu, selon son vice-président, le Dr Philippe Lafosse. Cet effort qu’a fait Sonalto n’est pas illogique. À l’instar des lunettes-loupes, Octave peut dépanner. Mais s’il ne fonctionne pas, certains ne s’équiperont plus jamais. Il ne faut de toute façon pas croire qu’il remplacera une prothèse classique. » Le PDG d’Amplifon Richard Darmon admet aussi qu’« on ne peut pas dire qu’Octave n’est pas efficace. Il s’adaptera bien à quelques-uns, comme un tee-shirt de taille L. Mais à combien ? » Avec plus de 1 500 pharmacies le distribuant, le test grandeur nature a déjà commencé. ❙
Anne-Laure Mercier
Photo : Miguel Medina
Notabene
La presbyacousie est à l’oreille ce que la presbytie est à l’oeil : une perte progressive de l’audition – précisément de la perception des sons aigus – due au vieillissement. Elle touche l’ensemble de la population. Pourtant, moins de 20 % des plus de 45 ans ont acheté une aide auditive. Ce qui n’empêche pas le marché de l’audioprothèse d’attirer de nouveaux acteurs, le papy-boom aidant. Avant Sonalto s’étaient lancés Alain Afflelou, les opticiens Krys et Optic 2000 et même Leclerc. Estimé à 740 millions d’euros en 2009, avec 463 000 prothèses vendues, le marché devrait croître de plus de 8 % entre 2012 et 2015. Octave pourrait être distribué dans 2 000 officines d’ici fin 2011, le double en 2012, et être remboursé par une mutuelle à compter du 1er janvier. Sonalto envisage aussi de travailler avec des groupements.
À SAVOIR
Les réseaux traditionnels d’audioprothésistes se partagent environ 3 600 points de vente en France. Si le « contour d’oreille » se place derrière l’oreille (l’embout au creux de l’oreille), il en existe des miniatures qui se glissent dans le conduit auditif. Une audioprothèse se change tous les cinq ans. Durant ce laps de temps, son prix inclut tous les tests et réglages nécessaires. 
Conçu par un ORL et lancé en janvier après huit mois de tests cliniques, Octave a une durée de vie moyenne de 2,5 ans. Il assure amplifier « intelligemment » les sons, soit essentiellement les aigus.
Prudence !
Si Octave avait été un dispositif médical, les pharmaciens auraient pu le vendre en toute quiétude. Mais, d’après l’enquête de la FPSF, ce produit, qui n’a pas de code ACL, a été inscrit sur la liste des produits électroniques de grande consommation. De fait, il ne peut être considéré comme un dispositif médical à usage individuel et le pharmacien n’a a priori pas le droit de le vendre. Ce qui n’a pas empêché le Syndicat national des audioprothésistes de saisir en décembre 2010 le Tribunal de grande instance de Paris contre Sonalto. Le syndicat considère en effet Octave comme une prothèse auditive dont la délivrance, selon le Code de la santé publique, « est soumise à la prescription médicale préalable et obligatoire du port d’un appareil, après examen otologique et audiométrique tonal et vocal», par un audioprothésiste donc. Le verdict pourrait être rendu courant 2013.