n°1235
decembre 2011
Actualité
Pascal Brossard : « Trop peu de molécules sont délistées »
À peine nommé à la tête de l’Association française de l’industrie pharmaceutique pour une automédication responsable (Afipa), Pascal Brossard présente un ambitieux projet pour doper un marché qu’il juge sous développé. Les pharmaciens en sont partie prenante.
L’Afipa a présenté en octobre un projet d’envergure visant à développer l’« automédication responsable ». Comment la définissez-vous ?
Elle consiste, pour les individus, à soigner leurs maladies grâce à des médicaments autorisés, accessibles sans ordonnance, sûrs et efficaces dans les conditions d’utilisation indiquées. C’est la définition de l’OMS, c’est également la nôtre.
Pourquoi présenter ce projet maintenant ?
Nous sommes convaincus que l’automédication est à l’aube d’un développement important et ce, pour quatre raisons. La première, c’est une demande d’autonomie des patients de plus en plus forte. La deuxième, une moindre disponibilité des médecins. La troisième, un réseau officinal parfait. Enfin, l’automédication est un moyen de diminuer le coût de la santé pour la collectivité en responsabilisant les citoyens.
Le marché de l’automédication vous paraît donc insuffisant aujourd’hui ?
Comparativement à l’Allemagne, à la Belgique ou à l’Italie, l’automédication est assez peu développée en France : 6 à 7 % du marché pharmaceutique total. Or des pays voisins affichent à peu près le double. La marge de croissance est très forte. Comment expliquez-vous ces écarts ? Le sujet est complexe mais les Français sont assez attachés au remboursement. Le déremboursement des mucolytiques le prouve : on a alors observé un transfert des prescriptions sur les sirops pour toux sèche. D’un point de vue médical c’est ridicule mais c’est pourquoi nous pensons que l’automédication est un peu sous-développée. D’autant que les patients vont se rendre compte que le remboursement est de moins en moins une réalité, comme les franchises l’ont déjà montré. Cela dit, des projets de prise en charge de l’automédication par les assurances complémentaires sont en cours et pourront, demain, lever ce frein économique.
L’Afipa travaille-t-elle avec les complémentaires ?
Nous avons des contacts avec les assureurs, encore marginaux, mais que nous allons développer.
Pour doper le marché de l’automédication, vos propositions ne s’en tiennent pas à une meilleure prise en charge de ces produits…
En effet, le marché en France est moins développé qu’ailleurs aussi pour des raisons rationnelles. Par exemple, nous avons moins de produits disponibles en automédication que dans d’autres pays. “ Nous voulons doubler le marché dans les cinq ans. ” Nous proposons donc d’élargir l’automédication au renouvellement par le pharmacien de traitements aujourd’hui sur ordonnance, après une première prescription. Pour une cystite simple non récidivante, diagnostiquée une première fois, on peut ainsi imaginer que les patientes se rendent directement à la pharmacie avec l’ordonnance datant d’il y a deux ou trois ans pour se faire délivrer l’antibiotique nécessaire après avoir répondu à un questionnaire. Idem pour la migraine, après une première prescription de triptan. Mais quand je parle d’un questionnaire, je parle d’un questionnaire officiel, validé par la Haute Autorité de santé (HAS).
Une sorte de référentiel ?
Oui, on peut très bien l’imaginer. Pourquoi ? Parce que, aujourd’hui en France, si on a une cystite ou une migraine à 16 h, on n’obtient pas de rendez-vous chez le médecin le jour même. Or la migraine et la cystite n’attendent pas.
Cette possibilité de renouvellement serait limitée dans le temps ?
Oui mais ce n’est pas à nous de le décider.
Vous souhaitez aussi élargir le champ de l’automédication grâce à des délistages européens.
Beaucoup de molécules ne sont pas délistées en France alors qu’elles le sont dans d’autres pays. Nous avons donc décidé d’observer ces expériences : les patients sont-ils satisfaits ? Les pharmaciens ? Les médecins ? Y a-t-il une recrudescence des cas de pharmacovigilance ? Si ces expériences s’avèrent positives, pourquoi ne pas les adapter !
À quelles molécules pensez-vous ?
Certains antifongiques, les vasoconstricteurs par voie locale, les triptans – mais c’est peut-être aujourd’hui un peu trop tôt – ou les statines comme en Angleterre.
Les statines pourraient donc être délistées un jour en France ?
Le rôle de l’Afipa n’est pas de juger quelles molécules doivent être délistées en France. On souligne simplement qu’il existe des molécules délistées dans des systèmes de santé proches du nôtre, comme c’est le cas pour les statines à faible dosage.
Mais quel intérêt pour le patient de payer de sa poche ce type de traitement chronique alors qu’il peut justement se faire rembourser en France ?
Ce n’est pas le meilleur exemple, certes. Le prix des statines est encore élevé en France mais aux Pays-Bas elles coûtent beaucoup moins cher. Notre proposition est plus intéressante pour des traitements ponctuels.
Crise oblige, l’Afipa mènera-t-elle une politique de prix en faveur d’une automédication moins chère ?
C’est un point qui nous préoccupe, cependant le prix moyen des produits d’automédication est seulement de 5,63 euros. Il a augmenté de 4 % en dix ans alors que l’inflation a augmenté de 16 %, le Smic de 37 % et la baguette de pain de 47 %. Ça veut dire qu’en euros courants nos prix n’ont pas cessé de baisser. Régulés par le marché, ils sont plutôt inférieurs à la moyenne européenne.
Autre volet de votre projet : l’éducation des patients.
C’est même notre toute première proposition : intégrer dans les programmes scolaires des modules d’éducation à la santé. Il y a bien à l’école des cours d’éducation routière ou d’instruction civique. Pourquoi pas des cours sur la santé ? La nutrition, l’hygiène, reconnaître des symptômes, quand aller consulter, quand aller chez son pharmacien, comment bien utiliser un médicament, apprendre à lire une notice… Les bons réflexes ! La santé est la préoccupation principale des concitoyens. C’est étonnant qu’on ne puisse pas l’enseigner dès l’école.
Ce sera au corps enseignant d’assurer cette sensibilisation ?
L’Afipa estime que ce n’est pas à l’industrie de le faire mais aux professionnels de santé, avec les enseignants. On pourrait imaginer que des médecins ou des pharmaciens y participent localement.
Et ce, dès le primaire ?
Plutôt au secondaire. Il faut une certaine maturité. Parallèlement, nous appelons à une campagne institutionnelle sur les bons réflexes de l’automédication, à l’instar de celles sur les antibiotiques ou la vaccination. Elle décrirait comment pratiquer une automédication responsable : par exemple, ne pas prendre dans son armoire à pharmacie un produit prescrit pour un autre membre de la famille, dans d’autres circonstances. “ La marque ombrelle est une garantie de qualité pour le patient. ” L’automédication responsable, c’est au contraire prendre, pour une pathologie bénigne bien identifiée, un médicament conçu pour cela. On éviterait ainsi des mésusages assez courants.
Utiliser des reliquats de l’armoire à pharmacie se fait beaucoup en France...
D’où notre souhait de clarifier l’offre d’automédication avec un packaging adapté : un recours aux marques ombrelles favorisé et un logo spécifique. Ces propositions suscitent beaucoup de réticences, notamment de la part des pharmaciens. Pour certains, le logo induirait un statut à part pour ces produits qui pourraient un jour changer de circuit de distribution. La crainte était la même au moment du libre accès mais nous pensons qu’en termes de santé publique ce serait une bonne chose. On souhaite en tout cas en débattre avec nos partenaires. La marque ombrelle est quant à elle une garantie de qualité pour le patient.
Le logo suffira-t-il à empêcher une banalisation du médicament d’automédication ?
Non, mais tout est lié : à partir du moment où on forme les gens, où on leur explique que les bons réflexes d’automédication, c’est d’abord de n’utiliser que les produits qui y sont destinés mais aussi que, même sur un produit d’automédication, il faut lire la notice, qu’un médicament reste un médicament, etc., l’ensemble est cohérent. Les mesures une par une ont peu d’intérêt. Et puis, au contraire, un logo clarifierait le rôle de chaque spécialité : le médicament de prescription d’un côté, le médicament d’automédication de l’autre. Quels sont les patients qui savent que le cadre vert ou rouge signifie « sur prescription uniquement » ? Très peu !
On laisserait donc la main aux patients ?
Les gens le font déjà ! Mais mal. Donc autant qu’ils le fassent bien et c’est là notre rôle. Par ailleurs, laissons les patients s’occuper eux-mêmes de leur santé, à condition de les éduquer, d’avoir une offre claire et le conseil du pharmacien. Laissons les gens s’automédiquer pour des pathologies bénignes.
Quid du pharmacien ?
Le médicament s’achète en pharmacie. Même en libre accès, il est près du comptoir. Donc on ne retire aucun rôle au pharmacien. Une nouvelle fois, il faut se ranger derrière l’évidence : les patients le font déjà. Ils vont reprendre des corticoïdes pour un banal rhume, parce qu’on leur en a prescrit un jour, ou ils reprendront les antibiotiques qu’on leur a donnés la dernière fois. Ce sont des comportements que nous voulons éviter.
Considérez-vous le conseil du pharmacien suffisant pour pouvoir accompagner cette automédication responsable ?
Il est parfois très critiqué. Il pourrait être plus développé. Certains confrères le font mieux que d’autres et c’est dommage car cela fait partie du métier non seulement actuel du pharmacien mais aussi de l’avenir de la profession. “ La façon dont sont décidés les déremboursements, c’est la pire des solutions. ” Avec la loi Hôpital, Patients, Santé et Territoires, le pharmacien se doit d’être à la hauteur. Nous sommes convaincus que l’automédication ne sera rien sans lui. Vous avez d’ailleurs écrit dans un précédent article : « Et le pharmacien dans tout ça ? » [voir Le Pharmacien de France, no 1234], mais le pharmacien est justement dans tout cela !
Vous ne craignez donc pas la prochaine enquête UFC-Que choisir ?
La méthodologie est assez exécrable. Les directives données montraient bien que c’était plus une volonté de piéger que de faire une analyse objective. Cela dit quand on fait bien son métier, on n’a rien à craindre.
Vous allez plus loin que la nécessité du conseil dans votre projet : vous souhaitez « inciter » les professionnels de santé à conseiller l’automédication !
L’Afipa demande, d’une part, que des modules sur l’automédication responsable soient mis en oeuvre dans le cadre des études de médecine et de pharmacie et, d’autre part, qu’une réflexion soit menée sur le mode incitatif à adopter auprès des médecins et des pharmaciens. L’automédication est une stratégie thérapeutique à part entière. Le médecin pourrait conseiller à son patient soit d’aller voir directement son pharmacien, soit de prendre tel produit d’automédication.
C’est paradoxal : vous souhaitez aussi alléger ces consultations sur les pathologies du quotidien en responsabilisant le patient.
Le médecin doit se concentrer sur les pathologies plus sévères mais cela n’empêche pas que des patients viennent le voir pour des pathologies bénignes. Autant qu’il les oriente.
L’automédication pourrait donc figurer dans les objectifs de prescription et de délivrance demain ?
Oui, on pourrait imaginer aller jusque-là. L’automédication a l’avantage de faire faire des économies à la Sécurité sociale et d’alléger la charge des médecins, donc on pourrait très bien pousser un peu les médecins et les pharmaciens à l’utiliser davantage qu’aujourd’hui.
L’automédication ne paraît pas la solution la plus économique pour le patient en revanche…
Certains nous disent que c’est une démarche de riches. Mais on oublie les 50 centimes de franchise par boîte et l’euro de solidarité pour chaque prescription : quand vous consultez pour un rhume, vous payez déjà 1,50 euro. Il y a d’autre part des questions pratiques : ceux qui travaillent ne peuvent se permettre de patienter deux heures chez le médecin. L’automédication fait peut-être payer un peu plus mais il ne faut pas simplement tenir compte du prix facial. La prise en charge à 100 %, c’est fini !
Vous proposez de remplacer « service médical rendu insuffisant » (SMRi) par « soumis à une prise en charge individuelle ». Pourquoi ? Cette terminologie est plus claire et plus positive pour l’avenir des produits en automédication. Un SMRi donne une image négative du produit, alors que, la plupart du temps, la décision est prise parce que les pouvoirs publics ne veulent plus rembourser la pathologie. Ne soyons pas hypocrites. Disons clairement qu’il y a des produits soumis à une prise en charge individuelle et d’autres à une prise en charge collective.
Un déremboursement ne relèverait donc que d’une volonté politique ?
Oui, le plus souvent. Évidemment, on dit que les produits sont déremboursés en raison d’un mauvais rapport bénéfice/risque. Le grand public comprend, lui, que ce sont des produits inefficaces, ce qui est faux. Dans la notion de SMR se côtoient la gravité de la pathologie et l’efficacité du produit. On ferait mieux de les distinguer. La première relève d’une décision politique. L’efficacité du produit, c’est autre chose. Tout mélanger crée de la confusion et donne une mauvaise image aux produits déremboursés.
Cette proposition a trouvé un consensus ?
Comme beaucoup, Gilles Bouvenot, président de la Commission de la transparence à la HAS, pense que le SMRi n’est pas un bon terme, pour cette même raison. La façon dont sont décidés les déremboursements aujourd’hui, c’est la pire des solutions. La question des transferts de prescription doit se poser. Ils existent et risquent parfois d’augmenter le prix des prescriptions et, surtout, leur risque.
Le rapprochement de Procter & Gamble avec Téva augure-t-il d’une nouvelle diversification industrielle ?
Aujourd’hui, le marché pharmaceutique global en France décroît, tandis que nous avons pour ambition de doubler celui de l’automédication. Il y a un plus grand intérêt à présent des industriels sur les biotechnologies et les produits hospitaliers et, à l’autre bout du spectre, de plus en plus pour l’automédication. Une dichotomie se crée ainsi dans l’industrie.
Vous rêvez de voir votre projet mis en oeuvre à quelle échéance ?
On s’est donné comme mission de doubler le marché de l’automédication dans les cinq ans qui viennent, soit passer des 6 % actuels aux 12 ou 14 %, un taux qui existe déjà dans certains pays en Europe.
Cinq ans, c’est demain !
C’est très ambitieux. Même s’il y a beaucoup d’obstacles, on doit avoir des rêves.
Propos recueillis par Anne-Laure Mercier
Photo : Miguel Medina