« A quand le cannabis thérapeutique dans les pharmacies ? Ils l’ont déjà en Angleterre et au Canada ! » Cette réflexion goguenarde, c’est Damien, étudiant en troisième année à la faculté de Nancy qui la lance. Preuve, s’il en est, que les attentes des aspirants potards ne rejoignent pas en tous points celles des titulaires. Plus sérieusement, les études de pharmacie ont amorcé en 2003 leur métamorphose. Transversalité, professionnalisation, les facultés quittent petit à petit leurs « humanités » très XIXème pour se fondre dans les attentes d’une profession qui se complexifie et se responsabilise à grands pas. Et ce n’est que le début. En autorisant la prescription pharmaceutique de tous les médicaments – à l’exception des stupéfiants – le Royaume-Uni est-il parti à l’aventure ou seulement à l’avant-garde ? Pour l’instant, le modèle du pharmacien « à la française », libéral et accessible à tous, tient bon la barre malgré un déficit chronique d’image et de récentes tensions politico-économiques. Mais la profession lutte actuellement contre des courants contraires : n’être pas qu’un dispensateur anonyme et passif nécessite plus qu’une formation mais bien une véritable « conscience » professionnelle. Conscience née de la pratique du métier, certes, mais aussi de son apprentissage. Premiers concernés, les étudiants en pharmacie ne sont eux-mêmes pas à l’abri de certains clichés qui courent à l’intérieur de la profession, sur l’officine en général, et sur le titulariat en particulier.
« Faire pharma »
Chômage rôdant toujours autour de 10 %, croissance nationale en berne, tensions sociales à répétition, la pharmacie est comparativement un havre de paix pour les étudiants qui ont échappé à l’écrémage de la première année. Passé le concours, c’est l’autoroute pour le CDI… sur le papier, au moins. L’étudiant soucieux de son avenir se retrouve vite devant un embranchement à trois voies : internat, officine ou industrie? A moins d’une vocation spontanée ou d’une tradition familiale, le choix se fait aussi par défaut « Dans l’esprit des internes, l’internat représente certainement la voie royale, qui forme une certaine élite pharmaceutique. La filière industrie est plus difficile, plus compétitive, il faut se faire sa place. Cet esprit de compétition, qui interroge beaucoup les jeunes au fil des années, peut en inciter certains à se replier vers l’officine, où la compétition est moins forte et l’emploi assuré », remarque Michel Brazier, président de la Conférence des doyens des facultés de pharmacie. Les carrières en officine sont, il est vrai, parfaitement lisibles, certains diront trop prévisibles ou routinières : adjoint puis titulaire, et dans l’ordre, s’il vous plaît ! « Quand on entre à la fac, personne ne veut faire officine à moins d’avoir la vocation », témoigne crûment Alexandre, en deuxième année à la faculté de Nancy. D’autant que l’officine est également considérée comme un parachute par nombre d’étudiants, sur le mode « Pas maintenant, mais pourquoi pas plus tard ? ». L’explication réside peut-être dans la persistance de certains clichés. Premier d’entre eux, celui de l’épicier surdiplômé. « Quelque chose continue à me frapper : le pharmacien, personne ne sait qui c’est ! », déplore Hélène Gorria, étudiante en 4ème année. Le syndrome du « Ah bon ! Six ans pour vendre des suppos !? » est donc toujours vivace et il marque aussi, au moins en début de cursus, tous les étudiants qui ne se sont pas encore frottés à l’exercice professionnel. Si le grand public ne discerne pas bien le rôle du pharmacien, peut-être celui-ci en est-il le premier responsable. On ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure : les 23 000 pharmacies de France remplissent-elles si bien leur rôle que leur action est perçue comme normale, routinière voire ennuyeuse jusque dans les rangs de ses étudiants ? Certainement, si l’on constate les sincères évidences que la prochaine campagne de communication de l’Ordre sur l’hypertension artérielle (lire en p. 30) se doit de rappeler : le pharmacien est « au service de ses clients, solidaire de leurs intérêts, partenaire des autres acteurs de la santé, contributeur sur les enjeux de santé publique ». Il faut relever que ces objectifs dessinent en creux l’image du métier. Creux dans lesquels trébuchent les étudiants au moment crucial de leur choix de carrière. L’Ordre relève d’ailleurs le paradoxe d’une profession à la fois « au coeur de la santé et aux marges du système ». « Il y a un problème d’image, c’est vrai, mais, paradoxalement, c’est le premier professionnel de santé que les gens viennent voir », confirme Hélène Gorria. Cruel rôle que celui du bon ami chez qui l’on vient prendre des tisanes, éploré, avant d’aller s’amuser ailleurs. Pourtant, le « contact client » est dans la bouche de tous les étudiants. C’est, selon eux, la meilleure partie du métier, la plus gratifiante : le coeur de l’officine. Ils en connaissent l’attrait et la difficulté. « Parfois, avec les personnes âgées, on a l’impression qu’elles connaissent mieux le traitement que nous. Il faut dire qu’elles le prennent souvent depuis dix ans », note Thibaut, en 4ème année.
Trop polis pour la politique« Le pharmacien, personne ne sait qui c’est »
Profession de proximité par excellence, l’officine semble ne pouvoir s’autoriser la fièvre des débats. « Les étudiants ont davantage un esprit de corps qu’un esprit politique », résume Chantal Finance, doyenne de la faculté de Nancy. Ce que confirme Gérald Catau, responsable des stages, de la façon suivante : « Si vous faites un micro-trottoir, les étudiants vous diront ‘‘ je me prépare au métier de pharmacien’’. En littérature, sociologie ou sciences, ces mêmes étudiants répondront qu’ils préparent tel ou tel diplôme, sans savoir ce qu’ils vont réellement faire plus tard, ce sera davantage dû au hasard. » Comme ses statuts le prévoient, le diplôme est un et indivisible : on « fait » pharmacie. Fortes de cette identité, les facs n’accueillent aucun syndicat d’étudiants « généraliste », de type Unef (gauche) ou Uni (droite)... Les soixante-huitards le savent, le goût de la contestation se forge sur les bancs de la fac. Or, en pharma, on laisse les pavés à leur place : à l’image de l’ensemble des facultés de pharmacie, celle de Nancy n’est pas du tout politisée. « La seule structure où s’investir ici, c’est l’AAEPN [Association amicale des étudiants en pharmacie de Nancy, ndlr]», résume Charles de la Personne, son président. « Les membres de l’association participent beaucoup à toutes les actions de communication (portes ouvertes, stands avec enseignants, sessions de présentation des études dans les lycées) », ajoute de son côté Chantal Finance. L’esprit de corps n’empêche néanmoins pas l’individualisme. « Ce sont les mêmes personnes qui sont motivées pour tout », constate, un peu dépitée, Hélène Gorria, elle même cumularde puisqu’elle est à la fois membre de l’AAEPN, du Conseil de fac et responsable du tutorat. Un système pour préparer la première année, d’ailleurs adopté par la grande majorité des facultés de pharmacie. « A Nancy, il fonctionne bien, 341 étudiants de première année sur 465 bénéficient de ce soutien et des colles hebdomadaires. Certains cumulent tutorat et cours privés. L’an dernier, sur 116 reçus au concours, 77 étaient inscrits au tutorat. En tout, une équipe de 35 tuteurs issus de 2ème, 3ème et 4ème années sont recrutés à chaque début de semestre ». Voilà pour apprendre la solidarité.
Fossé générationnel« Les étudiants ont davantage un esprit de corps qu’un esprit politique » Chantal Finance, doyenne de la faculté de Nancy
Quant aux syndicats professionnels, les étudiants qui se tiennent au courant ont la dent dure. Comme Julien, en 5ème année Industrie à la faculté de Dijon, surgi comme un diable de sa boîte en plein milieu d’une conversation sur les récentes négociations sur les TFR et le PLFSS qui ont agité la rentrée : « Les marges sont réduites, l’officine est morte. Dès qu’il y a des économies à faire, le gouvernement tape sur les pharmaciens », analyse-t-il. Et de continuer : « La profession n’est pas respectée, les syndicats sont des planqués ». Clément, également étudiant à Dijon, tente une comparaison de derrière les fagots : « Les médecins, eux, n’ont même pas besoin de manifester dans la rue, ce qu’ils demandent, on le leur accorde ». Où plongent les racines du mal ? « C’est dommage parce que c’est une belle profession mais tout le monde est dans son coin et travaille juste pour son compte sans se préoccuper des autres. Les titulaires ne voient pas plus loin que le bout de leur nez », regrette Julien. Du côté syndical, on accuse le coup et on déplore un état de fait pas vraiment nouveau : « Les syndicats et les groupements ne comprennent pas que les étudiants représentent un vivier intéressant, avance Dominique Gorria, trésorier de la Chambre syndicale des pharmaciens de Meurthe-et-Moselle. « La faculté propose aux étudiants de 6ème année la participation à un atelier réunissant des membres du Conseil national de l’Ordre, des représentants de groupements, de syndicats… Mais il y a un mouvement global de lassitude. C’est aussi le problème d’un syndicat de titulaires, dont la moyenne d’âge est trop élevée. » Il y a en effet plus de 25 ans d’écart entre les étudiants et la moyenne des pharmaciens titulaires, dont la Drees (Direction de la recherche, de l’évaluation et des statistiques) estime qu’elle se situe autour de 50 ans. Le fossé est donc générationnel, certes, mais pas seulement… Si l’installation est unanimement considérée comme une finalité par les étudiants, personne ne se leurre : ça ne va pas être une partie de plaisir. « Le message universitaire indique qu’il est très difficile de s’installer comme titulaire, un message négatif qui en a certainement dissuadé une bonne partie, regrette Dominique Gorria, à défaut de pouvoir s’installer, par manque d’apport personnel, les étudiants n’élaborent pas de plan de carrière. On ne motive pas nos jeunes et on ne valorise pas suffisamment le métier. » A contrario, les groupements d’officine, qui permettent de jumeler exercice libéral de la profession et soutien d’une structure extérieure, sont perçus positivement. Pour Hélène Gorria, c’est très clair : « Soit le titulaire travaille en groupement et bosse cinq fois plus et cinq fois mieux, soit il reste dans son coin. Un titulaire qui travaille seul ne peut pas avoir toutes les bonnes idées ». Le côté loup solitaire du titulaire « à l’ancienne » est décrié : la génération montante privilégie le participatif et l’exercice en communauté. Ce qui ne va pas sans quelques paradoxes : l’exercice en milieu rural, pourtant plus isolé, ne subit pas le désamour. Il est perçu comme plus proche du coeur de métier. A savoir le contact avec les patients, la proximité, le conseil… Un rôle de « référent santé » finalement proche de celui, toujours envié, du médecin.
Tous pros !
Transversalité des enseignements, stages d’application, pharmacies « virtuelles » disponibles dans certaines facultés… en un mot : pro-fes-sio-na-li-sa-tion. Ajoutez à cela une majorité d’étudiants consacrant leurs samedis et/ou leurs vacances à l’officine, et le portrait qui se dessine est celui d’une génération de cadors. Qui sauront monnayer leurs compétences. « Les étudiants en pharmacie ont des facilités à travailler : ils ont la disponibilité et la compétence. Quand ils arrivent sur le marché du travail, ils sont déjà pratiquement opérationnels, avec une approche de la vente cohérente et une bonne formation pratique », détaille Henri Beaune, directeur général de Pharmappel, une société d’intérim pharmaceutique. « Comme ce n’est pas évident de trouver un adjoint, la majorité des jeunes diplômés demandent un coefficient 500 alors que le salaire de base est de 400. Pour Paris, c’est même coefficient 600 ». Trois explications prévalent : « Les offres d’emploi sont plus nombreuses, le coût de la vie est plus élevé et il y a davantage de concurrence ». Si aucune révolution ne couve, mesdames et messieurs les titulaires, la génération montante a en revanche ses exigences, et elle vous fera payer ses toutes nouvelles compétences. Cash.
Laurent Simon & Fanny Rey
Miguel Medina

Aurélie, 3e année« J’ai déjà travaillé en officine et j’y travaille actuellement tous les samedis. Pour une fille, c’est ce qu’il y a de mieux. J’avais aussi pensé à la répartition mais j’aime ce que je fais en officine, surtout la partie conseils aux patients, et puis je n’ai pas la volonté suffisante pour faire l’internat. Au final, je me vois bien titulaire. A la campagne, ce serait bien, c’est là que ça marche le mieux. »
Bruno, 4e année« L’officine, c’est plus court que la recherche, ça paie mieux et plus rapidement. La partie intéressante, c’est le comptoir. Pharmaciens et clients ne parlent pas le même langage, il faut s’adapter. Le mécanisme d’action de son médicament, ce n’est pas important pour le patient. Mon objectif est d’avoir une officine. J’aime bien tout ce qui est finances : la comptabilité, la gestion, finalement, c’est ça qu’on demande à un pharmacien. »
Elodie, 4e année« Je bosse en pharmacie chaque été depuis ma première année. J’aime le contact avec les patients. Il n’y a pas que le fait de donner la boîte. J’aimerais bien avoir ma propre officine, en ville de préférence. »
Alice, 4e année« Pour moi, c’est clair, ça a toujours été officine, sachant que, quoi qu’il arrive, il est toujours possible d’y revenir. J’ai toujours voulu faire ça, ma mère est pharmacienne et j’aime le contact direct avec la clientèle. Etre titulaire, c’est mon but. »
Audrey, 5e année« L’officine, c’est rébarbatif. De toutes façons, je pourrai toujours y retourner. Pour l’instant je me vois plus dans la production. »
Pierre, 4e année« J’aime bien l’idée de la continuité familiale » « Comme beaucoup d’étudiants, j’ai des parents pharmaciens. Pour moi, c’est un métier concret, que je connais depuis que je suis petit, et j’aime bien l’idée de la continuité familiale, même si ma famille ne m’a pas spécialement poussé dans ce sens. J’ai commencé mes études par deux ans de classes préparatoires aux écoles d’ingénieur, mais j’ai finalement opté pour des études de pharmacie. J’hésite encore entre l’officine et l’industrie : la filière “Pharmaplus Nancy” m’intéresse beaucoup, car elle offre des débouchés ouverts, sans compter que l’option industrie permet de revenir plus tard à l’officine. Je penche quand même plutôt pour la seconde option… peut-être, inconsciemment, pour ne pas décevoir mes parents. Si je deviens pharmacien d’officine, il serait logique que je reprenne celle de mes parents, mais je me verrais bien aussi exercer en milieu semi rural, dans une petite ville. Il faut être motivé pour exercer ce métier, qui n’a malheureusement pas une très bonne image. Les gens ne se rendent pas compte de l’utilité des pharmaciens parce qu’ils n’ont pas de problème particulier. La délivrance est une donnée particulièrement importante pour les personnes âgées et les ALD : c’est là que l’aspect conseil prend tout son sens. »
Anne, 3e année« Si on a une officine, on dirige une entreprise. Il y a beaucoup de papiers à faire. Ce n’est pas forcément simple mais les horaires sont flexibles. Les études sont sympas, tranquilles, pas comme en médecine, à condition de travailler beaucoup. Au moins je me paierai ce que je veux. » Simon, 4e année « Officine ? Au début c’était par défaut et puis on y prend goût. L’avantage des études est qu’elles ouvrent pas mal de portes. En plus, je travaille pendant l’été en officine. Au comptoir, la pharmacie rurale est plus intéressante et la clientèle est plus fidèle. Tout comme un pharmacien de quartier : il peut y avoir un vrai suivi des patients, on peut réellement apporter quelque chose. »
Thibaut, 4ème année
«Officine ou recherche, je ne me suis pas encore décidé. L’officine, en tant que titulaire, c’est la liberté, on bosse plus mais au moins on peut choisir son emploi du temps. En fait que ce soit en recherche ou à l’officine, je veux être indépendant. »
Sophie, 4e année
« Je préfèrerais exercer en milieu rural »« J’ai toujours envisagé d’être pharmacienne, et d’exercer dans une officine, peut-être parce que ma mère le fait... Je voudrais quitter la Lorraine pour exercer plutôt en milieu rural, pourquoi pas dans les Alpes ? Du coup, je ne reprendrai pas l’officine familiale. Idéalement, j’envisage le titulariat, ce qui implique dans un premier temps de passer par l’assistanat, peut-être à mi-temps. Il faut pouvoir faire les économies nécessaires à un tel achat, trouver la bonne occasion, les bons associés… En cours, on nous parle du problème d’image dont souffrent les officinaux, mais nous sommes bien conscients qu’ils jouent un rôle fondamental. Ils sont indispensables au même titre que les médecins. Plus j’avance dans les études, plus je me rends compte de l’importance des pharmaciens. A eux – et à nous bientôt – de prouver que nous servons à quelque chose ! »
Interview
« On ne sort pas de la fac sans savoir lire un bilan comptable ! »
Gérald Catau [GC] et Pierre Labrude [PL], respectivement directeur des études et responsable de la pédagogie à la faculté de Nancy, décortiquent le nouveau cursus de pharmacie.
Dix jours de théorie, une semaine de pratique en officine : c’est l’un des changements qu’apporte la réforme de 2003. Qu’est-ce qui attend l’étudiant ?[GC] Outre le stage de découverte de six semaines effectué avant la deuxième année et le stage d’initiation à l’officine avant la troisième année, il y a maintenant les stages d’application au cours des troisième et quatrième années. Nancy a été une faculté pilote sur ce point. Il s’agit de travaux dirigés en officine. On demande à la fois à l’étudiant et au maître de stage de réfléchir sur des ordonnances, des dossiers thérapeutiques complets. Imaginons que vous êtes un étudiant en troisième année, vous allez par exemple vous occuper plus particulièrement de toutes les ordonnances touchant au système cardiovasculaire : pourquoi cette prescription, y a-t-il des thérapeutiques adjuvantes ? Il faut être curieux, voir si le patient est traité depuis longtemps pour le même type de pathologies… Une ordonnance bien analysée, ça peut occuper une demie-matinée ! On invite également l’étudiant à être au comptoir près de la personne qui dispense. Il n’est pas là pour déballer les cartons : le stagiaire n’est pas du personnel supplémentaire pour l’équipe officinale.
La réforme dessine également un nouveau statut du maître de stage…
[GC] À Nancy, nous avons décidé que les maîtres de stage habilités à recevoir les étudiants dans cet esprit nouveau doivent impérativement s’informer et se former au cours de journées organisées à la faculté. Il est, au même titre que nous, un formateur, cernant l’aspect pratique d’un enseignement coordonné qui a été dispensé quelques jours auparavant. Au sein de notre liste de maîtres de stage, nous avons une autre liste de pharmaciens qui se sont investis dans la compréhension de l’objectif de ces stages d’application. Nous avons entre 110 et 120 maîtres de stage labellisés « stage d’application » pour 90 étudiants.
Comment les étudiants perçoivent-ils la réforme ?
[PL] Les étudiants qui sont rentrés au milieu de la réforme l’ont moins bien vécu, car ils se sont vus imposer les stages d’application en cours de cursus.
[GC] Certains ont été obligés de s’éloigner de Nancy et de sa périphérie pour aller dans la Lorraine « profonde », là où il y avait des maîtres de stage. Ça n’a pas toujours plu. Mais maintenant, les stages démarrent en mars et ils sont tous casés sans problèmes.
[PL] Certaines facultés n’ont pas encore anticipé la mise en place de ces enseignements coordonnés. Quant à Nancy, notre première vague de pharmaciens « réformés » sera diplômée le 30 juin prochain. Les étudiants sont beaucoup mieux formés qu’autrefois, mais c’est plus difficile pour nous.
[GC] Au cours des stages, les pharmaciens sont parfois impressionnés par les compétences des étudiants sur le plan théorique. S’ils sont sortis de la faculté depuis des décennies, ils n’ont pas eu un enseignement aussi coordonné, aussi logique. Alors que là, sur dix jours, l’étudiant balaie la physiopathologie, la séméiologie, la biochimie, la pharmacologie, la chimie thérapeutique… le tout de manière transversale.
On fait souvent le reproche aux facultés d’orienter leurs enseignements sur la partie scientifique du métier, en négligeant le côté gestion et administratif auquel tout officinal est confronté. Que répondez-vous à cela ?
[GC] La personne qui se dirige en 5e année vers l’officine doit obligatoirement suivre des cours de gestion, de législation, d’informatique, de comptabilité. Un module est même intitulé « pharmacien, chef d’entreprise ». Je suis à la faculté mais je connais bien l’officine à travers celle de mon épouse. Il y a eu de sérieux efforts : en 5ème et 6ème années, les enseignants sont quasiment tous des professionnels.
[PL] J’ai moi-même un enseignement de maintien à domicile que je délègue à deux personnes l’une dont c’est le métier à 100 % et l’autre pour laquelle le MAD constitue une part importante de son activité. Et c’est vrai dans de nombreuses disciplines.
[GC] On ne peut pas dire – en caricaturant – qu’on sort de la fac sans savoir lire un bilan comptable. Quand j’étais moi-même étudiant, on ne m’en a jamais parlé ! Sans faire d’autosatisfaction, il y a eu ces dernières années, une professionnalisation de l’enseignement par rapport à ce qu’on a connu. On a, par exemple, intégré un enseignement de dermocosmétologie en sixième année, qui leur a été dispensé juste avant de partir en stage.
Si le rôle du pharmacien est amené à évoluer vers plus d’indépendance envers l’ordonnance du médecin, la faculté aura un rôle de premier plan…[GC] On ne peut pas être contre tout ce qui peut valoriser la place du pharmacien dans le système de santé et ne pas en faire un dispensateur passif.
[PL] Mais cela suppose de créer les enseignements adaptés : ne faudrait-il pas introduire de la thérapeutique, par exemple ?
[GC] Le droit de substitution a permis d’engager un dialogue avec les patients plus fréquemment. Il devient acteur de la dispensation, alors que pharmacologiquement, rien ne change, seulement la couleur de la boîte. Aujourd’hui le pharmacien intervient dans la prise en charge des toxicomanes, dans la contraception d’urgence avec le Norlevo. Tout cela est positif, mais rien ne doit être brusqué. Si vous interrogez des pharmaciens d’officine sur leurs relations avec le corps médical, je suis persuadé qu’ils vous répondront qu’elles sont bonnes, en tous cas bien meilleures que celles qui existaient il y a cinquante ans.
[PL] De manière générale, tout ce qui sort de la dispensation classique est important et le pharmacien doit s’y intéresser tant qu’il le peut. Moi qui enseigne l’orthopédie et le maintien à domicile, je peux vous dire que c’est un acte extrêmement valorisant que de dispenser une orthèse. De même, quand vous recevez une famille et que le patient doit avoir tout un matériel complexe chez lui. Lorsque vous avez tout installé, que le patient est conseillé, orienté éventuellement vers une infirmière, cela montre la compétence. Dans ce type de situation, le pharmacien intervient vraiment dans les soins.