n°1187
fevrier 2007
Actualité
Automédication
Le débat est (enfin) lancé
Clarifier le marché, limiter les dépenses de l’Assurance maladie et responsabiliser le patient, tel est le triple objectif du rapport sur l’automédication.
C’est un véritable état des lieux de l’automédication doublé d’une réflexion sur son développement qui a été remis à Xavier Bertrand, le 10 janvier. Commandé en juin 2006 afin de clarifier et d’organiser les pratiques de l’automédication en France, ce rapport, co-écrit par le Pr Alain Baumelou, praticien hospitalier et président du groupe de travail sur l’automédication de l’Afssaps, et Alain Coulomb, ancien directeur de la Haute autorité de santé, constitue une première étape. « Ce n’est pas un rapport qui clôt, mais un rapport qui ouvre le débat », estime Claude Le Pen, économiste de la santé, mais bien l’amorce d’une réflexion de fond. « Je me félicite qu’il ait réaffirmé les principes de monopole pharmaceutique et d’unicité du médicament. Il n’y a pas de “sous-médicaments”, et cela suppose de prendre en compte l’AMM pour ce qu’elle est : un critère de qualité, qui distingue le médicament, quel que soit son mode de prise en charge ou de prescription, des produits qui n’en sont pas. Cela posé, nous revendiquons pour ces médicaments la même cohérence de soins que pour les produits prescrits », précise Pierre Leportier, président de la FSPF. Reste à définir à qui profitera son essor, et à concilier les intérêts de chacun, industriels, officinaux, médecins et patients. De fait, le consensus sur la politique à mener semble encore difficile à trouver. Ce mouvement ne se fera pas si les médecins ont le sentiment d’être lésés. Ils accompagneront cette démarche « s’ils ont le sentiment qu’on ne cherche pas à les spolier de leurs revenus et de leur pouvoir », note Dinorino Cabrera, président du Syndicat des médecins libéraux. Maintenue en marge du système de soins, l’automédication correspondrait à une attente partagée par l’immense majorité des Français, selon Alain Coulomb : « Tout est fait pour que ça ne marche pas, mais 91 % des Français s’automédiquent », ajoutant : « La ligne Maginot du comptoir des pharmaciens mérite d’être interrogée […] Dès lors qu’un phénomène existe, il vaut mieux tenter de l’organiser que de le subir ».
Un marché en stagnation
S’inspirant en partie des exemples européens, son rapport note que le succès de l’automédication relève d’habitudes de consommation médicale. En France, ce marché se distingue des autres pays européens par sa faible importance, en valeur comme en volume, et par sa faible dynamique. Avec moins de 10 % de médicaments délivrés sans ordonnance, il stagne au cinquième rang européen, derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne. « De nombreux pays assimilent totalement ou largement prescription médicale facultative et médicaments non remboursables », souligne le rapport. Faut-il chercher à modifier cette tendance hexagonale ? La partie n’est pas gagnée, tant les Français sont habitués à être remboursés pour tous les actes médicaux et les dépenses pharmaceutiques qui en découlent. Dans un souci de cohérence, le rapport préconise un « déremboursement homogène et cohérent de certaines classes thérapeutiques », arguant que « la cohabitation dans la même classe de produits remboursables et de produits non remboursables constitue un obstacle à la lisibilité du marché pour le patient et nuit globalement au marché du non remboursable ». Les auteurs du rapport citent l’exemple de l’aspirine et du paracétamol, pris en charge uniquement s’ils ont été prescrits. Or l’immense majorité des médicaments à prescription facultative sont remboursables. En conséquence, « une harmonisation progressive du panier de soins remboursables et non remboursables doit être entreprise ». Reste à éviter que ces déremboursements ne se traduisent systématiquement par une explosion des prix concernés. Pour cela, le gouvernement devra participer à la mise en place d’une concurrence plus saine et transparente entre les officines. « Pour les produits prescrits, la mise en place du dossier médical doit permettre d’éviter le nomadisme et la iatrogénie. Les pouvoirs publics doivent avoir les mêmes égards et la même rigueur en ce qui concerne le non remboursable, en instaurant un certain encadrement des prix, à l’exemple de ce qui se fait sur le livre. C’est seulement à cette condition – une politique de prix plus homogène – que nous pourrons fidéliser les patients et les responsabiliser sur ces traitements en développant un suivi et un conseil personnalisés », analyse Pierre Leportier.
Réactions mitigées
Les auteurs proposent également de favoriser le délistage : « A l’heure où le Royaume-Uni rend les statines et les triptans disponibles en automédication, la Pharmacopée française, exempte de prescription médicale, paraît très restreinte. » Il suggère également d’abandonner enfin la notion mal comprise de SMR « insuffisant », au profit de celle de médicaments « non prioritaires », de disposer de médicaments adaptés en termes d’indications, de rédaction des notices, de conditionnements adéquats à l’usage en automédication, en l’occurrence des traitements de courte durée, ainsi que d’en faciliter l’accès au sein des pharmacies et de renforcer l’information des patients. Facile, en théorie. Mais ce dossier, sensible, divise. Si, pour l’Assurance maladie, il représente un gisement potentiel d’économies de plus de deux milliards d’euros par an, côté patients, cette évolution est moins évidente, qu’il s’agisse des effets secondaires des autoprescriptions ou de son impact financier. Gain de temps ? Solution au problème de la démographie médicale ? Comment mesurer l’intérêt de l’automédication pour le patient ? Apprendre à se soigner seul, pour des petits maux du quotidien, sans être remboursé ne va pas de soi, face à des habitudes solidement ancrées. Un scepticisme que partage Jean Parrot, le président de l’Ordre national des pharmaciens, lorsqu’il déclare : «L’Ordre n’est pas volontaire pour cautionner cette dérive qui contournerait le conseil éclairé des professionnels ». Depuis la remise du rapport à Xavier Bertrand, les travaux se poursuivent, en concertation avec l’ensemble des acteurs concernés – dont les associations de patients – afin de lui soumettre des propositions concrètes d’actions. En attendant d’annoncer ses décisions, d’ici la fin février, Xavier Bertrand a d’ores et déjà fait savoir qu’il comptait « assurer une meilleure gestion du prix de ces médicaments avec un engagement clair et durable des industriels », histoire de garantir une plus grande transparence sur les prix publics, et qu’il n’envisageait pas de déremboursements massifs. Au moins un point sur lequel les patients auront été entendus.
Fanny Rey
Photo Miguel Medina
Ce qu’il faut retenir
• Xavier Bertrand s’est vu remettre le 10 janvier un rapport dressant un état des lieux de l’automédication en France.
• Afin de désengorger les cabinets médicaux et de permettre à l’Assurance maladie de faire des économies, il préconise de développer cette démarche « responsabilisante ».
• Déremboursement de certaines classes thérapeutiques, abandon de la notion de SMR « insuffisant », accès direct aux médicaments concernés et délistage sont les principales pistes explorées.
• Le ministre de la Santé fera part de sa décision d’ici la fin février.