n°1197
fevrier 2008
Actualité
Automédication
Libre accès, pas libre-service
La décision a été entérinée le 15 janvier au ministère de la Santé : au cours du premier semestre, les spécialités soumises à prescription médicale facultative pourront passer devant le comptoir.Il va falloir s’y faire.
Qu’on soit favorable ou non à la mesure, d’ici le mois d’avril, une première salve de spécialités passera à portée de main de la clientèle. Officiellement, l’enjeu serait de faire bénéficier le patient d’une baisse des prix en faisant jouer la concurrence. Au ministère de la Santé, où l’on met en avant la « démarche de santé publique », on se défend de vouloir « faire du volume » et de banaliser le médicament. Selon Roselyne Bachelot, la baisse des prix – en plus d’agir sur le pouvoir d’achat – est un argument fort pour le maintien du monopole. « Même si nous n’avons jamais cherché à pousser cette mesure, nous l’accompagnerons, la ministre ayant affirmé sa volonté de conforter le monopole de l’officine. Du coup, ne pas appliquer cette mesure une fois le décret publié risquerait d’être contre-productif, avertit Philippe Gaertner. Libre accès ne signifie pas libreservice ! Le dispensateur doit quand même apporter l’ensemble des conseils nécessaires. » Être pragmatique et s’adapter au mieux à la situation, voilà en substance la consigne du président de la Fédération, alors que certains y voient au mieux une manoeuvre détournée pour jugu-ler le déficit de la Sécu, au pire une brèche dans laquelle la grande distri-bution pourrait s’engouffrer. « Le passage devant le comptoir étant laissé au choix du titulaire, celui-ci reste libre de l’organisation de son officine. Une fois la mesure mise en place, vu ses objectifs, si seule une petite minorité de pharmaciens s’y pliaient, ce serait pris comme un refus de la profession de faire évoluer les choses. Certains y voient au mieux une manoeuvre détournée pour juguler le déficit de la Sécu, au pire une brèche dans laquelle la grande distribution pourrait s’engouffrer. Même si nous n’avons pas souhaité cette nouvelle donne, il faut s’y adapter. S’y opposer donnerait des arguments à ceux qui voudraient aller plus loin », prévient Philippe Gaertner. Allusion directe aux appétits de la grande distribution, Michel-Edouard Leclerc s’étant publiquement prononcé mi-janvier pour la commercialisation des médicaments en grande surface, dans le droit fil des recommandations de la commission Attali, du rapport Beigbeder et de la Commission européenne. Libre accès, d’accord, mais la vigilance sera bel et bien de mise quant aux critères de passage devant le comptoir et à la liste des produits visés. Suite aux discussions engagées en octobre dernier entre le ministère et tous les acteurs concernés, la réunion du 15 janvier avenue de Ségur a marqué de nombreuses avancées. Les spécialités retenues devront ainsi remplir les critères d’éligibilité de l’Afssaps – conditionnement adapté à la posologie e t à l a durée du traitement, contenu adap-té de la notice du patient, conditionnement muni d'un dispositif permettant de s'assurer de son inviolabilité... Pour l’instant, 200 spécialités y répondent, soit 3 000 produits potentiellement éligibles. Il s’agit essentiellement d’antalgiques, d’antitussifs, de traitements ORL, dermatologiques ou de spécialités indiquées en gastro-entérologie, en ophtalmologie mais aussi des produits de sevrage tabagique. Cette liste s’enrichira progressivement, pour atteindre 1 000 à 1 500 spécialités par la suite.
Le vignetté en débat
Reste à arrêter le débat du passage devant le comptoir de certains médicaments vignettés. « Qu’ils soient remboursables ou non n’a pas été le critère de sélection ; ce sont des critères de sécurité sanitaire qui nous ont guidés », a souligné Roselyne Bachelot. La Fédération serait favorable à un libre accès à certains médicaments vignettés lorsqu’il existe pour la même molécule des présentations non vignettées. Selon Philippe Gaertner, « il n’est pas envisageable que pour deux produits identiques, l’un puisse être devant le comptoir et l’autre, derrière ». Autrement dit : pour une même DCI, le médicament ne peut être soumis à deux règles distinctes en fonction de son caractère remboursable ou non. Problème : ayant un prix réglementé, le produit vignetté risque d’être moins cher que le produit dont le prix ne l’est pas, d’où l’intérêt d’harmoniser les prix pour une plus grande lisibilité du dispositif.
Nécessaires adaptations
D’ici avril, ce chantier implique toute une série d’adaptations. Concernant l’aménagement de l’officine, un espace réservé devra être clairement identifié à proximité des postes de dispensation des ordonnances,
Selon la ministre de la Santé, la baisse des prix est un argument fort pour le maintien du monopole. afin d’en permettre le contrôle par le pharmacien. Objectif : qu’il n’y ait pas de mélange, pas de confusion possible entre les médicaments et la parapharmacie. Par ailleurs, la ministre de la Santé a annoncé le 17 janvier qu’elle travaillait à un décret prévoyant la création d’un statut de centrale d’achats afin que les pharmaciens puissent acheter – et donc vendre – au meilleur prix. « Nous veillerons à ce qu’il s’agisse d’un établissement pharmaceutique », prévient Philippe Gaertner. Quant au projet d’observatoire sur les prix – qui doit permettre d’apporter la preuve que le passage devant le comptoir peut stimuler une baisse de prix de l’OTC du même que celle intervenue dans d’autres pays lors du passage de la vente de médicaments dans la grande distribution –, la Fédération y est favorable. « A partir du moment où la problématique recherchée est de permettre une baisse des prix, il est évident qu’il faut que cela puisse être mesuré, ce qui nécessitera au moins douze mois de recul », indique le président de la FSPF. Il faudra également adapter la réglementation en vigueur, via des modifications du Code de déontologie des pharmaciens, des textes règlementaires découlant de la loi CMU concernant l’agencement des locaux ainsi qu’en ajoutant un article au Code de la santé publique. Par ailleurs, qui dit davantage de lisibilité dit une information de qualité pour les patients. Reste donc à en formaliser les différents outils. Des fiches sont d’ores et déjà prévues concernant le bon usage du paracétamol, de l’ibuprofène et de l’aspirine, qui seront mises à disposition des patients dans l’espace dévolu à l’automédication. Reste une dernière inconnue, majeure : quelle sera la part des pharmaciens qui ne changeront rien à l’agencement de leur officine ? Selon un sondage*, plus de la moitié d’entre eux envisageraient de garder les médicaments derrière leur comptoir.
Fanny Rey
Photo Miguel Medina
*Celtipharm, novembre 2007

Réactions mitigées
• L’Ordre demande l’interdiction de la vente libre pour les produits potentiellement dangereux, l’adaptation des notices et du conditionnement, la surveillance permanente d’un pharmacien dans la zone de libre accès.
• L’UNPF, qui y voit une chance de sauver le monopole moyennant d’importantes baisses de prix, prône cette évolution depuis un an.
• Les « Pharmaciens en colère », pour qui le comptoir représente une barrière sanitaire symbolique, ne décolèrent pas. Selon Frédéric Abécassis, fondateur du collectif : « En faisant sauter ce verrou, l’Etat prend le risque plus tard de faire sortir le médicament de la pharmacie. Et là, ce sera tout bénéfice pour la grande distribution, avec les risques d’abus que l’on peut imaginer ».
• Le Collectif des groupements se montre réservé quant à cette décision, doutant que la prise de risques soit justifiée vis-à-vis des économies attendues par la Sécu. Selon Pascal Louis, son président, « le libre accès aux médicaments est loin d’être le seul et unique rempart face au risque de départ de la médication officinale en grande surface ».
• Pour le Leem, cette décision va « permettre aux personnes ayant des maladies bénignes de se soigner plus facilement, en n’hésitant pas à y recourir, avec le conseil de leur pharmacien d’officine.
Peu enthousiastes, les patients ?
A l’heure où se profilent de nouvelles orientations pour le système de santé, l’Ordre a tenu à rappeler combien l’opinion publique est attachée au rôle des officinaux en commandant une étude à l’Institut Ipsos Santé. Rendu public le 23 janvier, le Baromètre « Les Français et leur pharmacien » confirme qu’aux yeux des Français, le pharmacien est avant tout un professionnel de santé au rôle de conseil central. Mais si les médicaments venaient à être vendus en grande surface, 92 % des Français continueraient à les acheter en officine, à condition que les prix soient équivalents. Les Français jureraient donc fidélité à leur pharmacien, que 87 % considèrent comme un professionnel de santé et non comme un commerçant ordinaire. Trois sondés sur quatre estiment ainsi que l’achat de médicaments ailleurs que dans les pharmacies pourrait présenter plus de risques pour la santé. Au-delà de l’aspect économique, 97 % des personnes interrogées réaffirme que le médicament n’est pas un produit anodin, qu’il s’agit d’un « produit actif qui présente certains risques ». La moitié perçoit d’ailleurs le rôle de conseil du pharmacien comme « très utile », tout particulièrement pour éviter les interactions dangereuses, et près de la moitié de la clientèle féminine ressort d’une officine sans avoir acheté de médicaments. Les patients sont également très sensibles au fait d’être alertés sur d’éventuels effets secondaires ou de recevoir des conseils de bon usage. Ils sont 97 % à plébisciter sa proximité géographique : un sentiment partagé dans tous les milieux sociaux, en zone rurale comme en zone urbaine. Par ailleurs, la vente des médicaments uniquement en pharmacie est également perçue par la quasi-totalité des personnes interrogées comme une garantie dans la lutte contre le risque de contrefaçons. Enfin, la question de savoir s’ils sont « favorables au fait de pouvoir acheter certains médicaments en libre accès dans la pharmacie » ne recueille qu’une approbation minoritaire : 37 % y sont tout à fait (15 %) ou plutôt (22 %) favorables. A l’inverse, 62 % se disent plutôt pas (30 %) ou pas du tout (32 %) favorables à ce principe. La confirmation en pratique, dans quelques semaines…