n°1207
fevrier 2009
Actualité
Interview
« Leclerc ne lâchera pas prise »
Dans son livre Leclerc, enquête sur un système, Frédéric Carluer-Lossouarn revient sur les petites et grandes affaires du meilleur ennemi des pharmaciens. Parapharmacie, OTC... Au-delà des symboles, ces marchés sont pour le distributeur breton une question de survie économique.
Contrairement aux autres grands groupes de distribution gérés par des familles ou des actionnaires, Leclerc est une congrégation d’indépendants. Comment un système aussi fractionné peut-il tenir le haut du pavé depuis maintenant près de 60 ans ?
L’intérêt des adhérents correspond à celui du mouvement, qui est le même depuis 1949 : des prix bas. Sans cet argument, Leclerc aurait été balayé depuis longtemps par ses concurrents, comme Carrefour. Or ce n’est pas le cas, Leclerc a toujours trois points d’avance en termes de parts de marché, ce qui est phénoménal. Même si certains adhérents du mouvement n’appliquent pas cette politique et laissent filer les prix pour augmenter les marges, voire dérapent franchement, que ce soit avec les fournisseurs ou avec leurs propres salariés. Au départ, ces adhérents n’étaient que des commerçants qui possédaient un super puis un hypermarché et s’y cantonnaient. Mais depuis ces dernières années, ils sont de plus en plus nombreux à investir dans l’immobilier, à construire des centres commerciaux ou des immeubles locatifs. Ils deviennent des notables très puissants localement. On s’éloigne du système prôné par Edouard Leclerc.
Pétroliers, libraires... La famille Leclerc a réussi à affronter avec succès des lobbies extrêmement puissants en les faisant passer pour des rétrogrades. Les pharmaciens ne courent-ils pas le même risque ?
On peut s’appuyer sur l’histoire pour répondre. Je n’ai pas de parti pris mais quand on regarde avec un peu de recul ce qui se passait dans les années 80, on se rend compte que les pharmaciens se battaient avec rage pour conserver des produits qui semblent très anodins dans les rayons des supermarchés aujourd’hui, comme la vitamine C, les préservatifs ou les coucheculottes. Aujourd’hui, on peut dire que c’était un combat d’arrière-garde. Leclerc n’était pas seul à l’époque : Carrefour, Euromarché, Mammouth étaient aussi de la partie. C’est même Carrefour qui a lancé la bataille de la parapharmacie, et non Leclerc !
Leclerc va-t-il arriver à ses fins avec les produits OTC ? « Peut-être faudra-t-il trouver parmi les pharmaciens la perle rare, dotée des mêmes talents médiatiques que MEL »
L’avantage que je lui donne est sa formidable capacité à médiatiser son combat et à le rendre populaire. Son discours est simple : « Si on me laisse faire, je vous promets de faire baisser les prix de 20 % à 25 % ». En Italie, des magasins Leclerc délivrent d’ailleurs déjà de l’OTC et il affirme y avoir déjà baissé les prix. Toujours est-il qu’il a déserté ce thème depuis le milieu de l’année dernière, accaparé qu’il est par les négociations sur la loi Galland et confronté à l’opposition ferme de Roselyne Bachelot. Rappelons qu’elle était pharmacienne à Angers et à l’époque avait porté plainte contre Carrefour qui distribuait de la vitamine C ! Mais il reprendra le thème dans les mois ou les années à venir, c’est sûr. Il ne lâchera pas prise.
Judiciariser le combat sur l’OTC est-il la bonne solution ?
L’enseigne Leclerc ne semble pas effrayée par les procès à répétition : elle en a perdu pas moins de 437 pour libéraliser le prix de l’essence dans les années 80 ! Pour lui, c’est une caisse de résonance, un investissement. N’oubliez pas que l’existence de Leclerc dépend de sa capacité à véhiculer auprès des Français un message clair sur les prix et sur sa capacité à faire bouger les lignes là où des « lobbies », dixit Leclerc, l’en empêchent. Ils ne peuvent pas abandonner et devenir une enseigne comme les autres ! Or c’est un risque aujourd’hui : le comportement de certains adhérents, l’aspect des magasins le rapprochent de ses concurrents. Leclerc doit continuer à travailler sans cesse pour se différencier de Carrefour ou d’Auchan.
Après l’OTC, le réseau des Leclerc pourrait bien essayer d’investir le matériel médical à travers la vente ou la location de lits ou de fauteuils roulants. C’était en tous cas le projet d’un hypermarché de Pont-L’abbé (voir Le Pharmacien n°1196)...
Ça ne m’étonne pas, les Leclerc bretons sont très indépendants, ils peuvent avoir envie de tester des projets par bravade sans que cela agrée au niveau national. Mais de manière plus générale, toutes les initiatives des Leclerc, comme le Manège à bijoux par exemple ou le fameux Ticket Leclerc, sont nées des adhérents. Aujourd’hui ça marche : les Leclerc sont les premiers bijoutiers de France ! La même chose s’est produite avec les Espaces culture. Le système Leclerc fait que, si l’expérimentation capote, le réseau n’en souffrira de toutes façons pas.
Très désunie, la communication des pharmaciens sur le dossier de l’OTC a-t-elle eu un impact ? « C’est Carrefour qui a lancé la bataille de la parapharmacie, et non Leclerc »
Quelque chose me frappe : les pharmaciens se laissent enfermer dans la même machinerie médiatique qu’a utilisé Leclerc dans les années 80 avec les pétroliers ou les libraires. Ils sont sur la défensive, utilisent des termes techniques en donnant l’impression de lobbyistes accrochée à un pactole sans donner d’arguments suffisamment forts au consommateur. Leur communication est tournée vers les pouvoirs politiques, alors qu’il faut parler aux consommateurs : les politiques sont toujours influencés par l’opinion publique. Peut-être faudra-t-il trouver parmi les pharmaciens la perle rare, dotée des mêmes talents médiatiques que MEL…
Quel est son point faible ?
Il ne délègue pas du tout sa communication : on ne connaît que lui. Leclerc dit : « J’ai un rôle social », contrairement à Carrefour, qui est côté en Bourse. Mais je ne suis pas persuadé que tous au sein du mouvement Leclerc veuillent conserver cette ligne. Son successeur aura-t-il le même talent ? Pas sûr. Selon toute probabilité, ce sera un de ses adhérents : bien que MEL ait plusieurs enfants dont certains font des études de commerce, il n’en pousse aucun à lui succéder, pour l’instant.
Est-ce que le principal intéressé a réagi à la publication de votre livre, qui n’est parfois pas tendre ? Qu’en pense-t-il ?
Il y a effectivement des choses dans le livre qui égratignent son image un peu policée et nous en avons discuté ensemble mais il n’a jamais abordé avec moi les points qui fâchent. MEL est un fin politique : il sait très bien que s’il reprenait ces thèmes, d’autres journalistes s’y intéresseraient forcément. C’est typique du personnage : il n’introduira pas de lui-même la critique, à moins que cela serve ses intérêts ou qu’il y ait une polémique en cours. Par exemple avec les pharmaciens.
Propos recueillis par Laurent Simon
Photo Miguel Medina
AU COEUR du système
Journaliste à Linéaires, revue de référence dans le domaine de la grande distribution, Frédéric Carluer-Lossouarn a mené une enquête très documentée sur le système Leclerc. A ne pas confondre avec le Système U ! Provocante, dogmatique voire mystique, la dynastie Leclerc occupe le terrain médiatique depuis maintenant soixante ans sans discontinuer. Un succès qui ne se dément pas chez les consommateurs. Et pourtant : abus de pouvoir, méthodes d’achat musclées, népotisme local, tout n’est pas rose au pays des prix bas.