n°1207
fevrier 2009
Santé
Profession
Les patients cancéreux ont besoin de vous
Dispenser des anticancéreux sans se former, ni collaborer avec les équipes hospitalières ? Possible, mais tellement moins bien... pour le patient. Et totalement à contre-courant !
La dispensation de traitements anticancéreux occupe aujourd’hui une part numériquement marginale de l’activité officinale. Alors, à quoi bon se former, anticiper sur les stocks, et perdre un temps déjà trop rare ? Tout simplement parce que les patients ont plus que jamais besoin des pharmaciens ! «La situation est dramatique, estime le Dr Sophie Moreau, oncologue à la clinique Galien de Quincy : il y a de plus en plus de cancers, de moins en moins de cancérologues et l’on dispense par voie orale avec toutes les complications que cela entraîne : effets secondaires, observance, détresse psychologique, problèmes sociaux... D’autant que les traitements sont devenus plus efficaces et qu’il faut accompagner le patient dans le temps. » Titulaire d’un diplôme de psycho-oncologie et soins palliatifs, cette spécialiste attend beaucoup des officinaux. « On a besoin d’aide, ils ont un vrai rôle à reconquérir. » Un constat implacable.
Des formations en nombre insuffisant
Or, la formation des officinaux en cancérologie est essentiellement liée aux médicaments sortant de la réserve hospitalière. Donc lente et progressive. En outre, quatre facultés seulement dispensent des DU(1) d’oncologie appliquée à la pratique pharmaceutique : Paris, Montpellier, Lille et Nancy. A raison de 20 ou 30 pharmaciens hospitaliers, officinaux et industriels par fac, on dispose d’une centaine de diplômés par an. Plus accessibles, les précieuses formations organisées par l’Utip, ou encore celles des réseaux de cancérologie – à condition évidemment d’adhérer à ces derniers. Il existe également des initiatives villehôpital, comme l’association Ph@re, incluse dans le réseau Pharamed à Nice. De leur côté, les laboratoires commencent à s’investir dans ce domaine : ainsi Roche qui parraine le Réseau de formation des pharmaciens en cancérologie (RFPC), une association d’hospitaliers impliquée, au niveau national, dans la formation des officinaux. Au travers de toutes ces initiatives, une idée domine : créer des réseaux informels de proximité, qui soient plus confortables pour le malade et moins chronophages pour l’officinal.
Un manque de coopérations
« Il n’y a pas assez de liens entre les acteurs, déplore Cyril Boronad, pharmacien à l’hôpital de Cannes et secrétaire général de Ph@re, le malade est laissé dans la nature avec ses ordonnances. Vers 2005, il y a eu beaucoup de sorties de la réserve hospitalière : nous avons mis en place des informations en direct via notre site, pharemed.com.
« Il faut faire sauter les cloisons, tisser un lien entre les établissements oncologiques et les pharmaciens d’officine » Au moment de la deuxième délivrance, nous donnions au malade une lettre de liaison, un document récapitulatif, une fiche produit et un contact de pharmacie. » L’association Ph@re propose des formations régulières aux officinaux et en conçoit spécialement quand l’actualité le nécessite. En juin 2009, une formation sur le cancer est prévue à Nice, avec des focus sur les produits délivrés, notamment les formes orales et les soins de support, animée par un pharmacien hospitalier et un oncologue. Mais auparavant, en mars, Ph@re accueillera une formation de deux jours proposée par le Réseau de formation des pharmaciens en cancérologie (RFPC). « Il faut faire sauter les cloisons, tisser un lien entre les établissements oncologiques et les pharmaciens d’officine, » soutient Daniel Roncalez, pharmacien chef à l’Hôpital civil Pasteur de Colmar et président du RFPC. Son association élabore des modules et supports de formation et les dispense en région. « Nous fonctionnons par cooptation : 15 à 20 pharmaciens d’officine par séance dans un esprit de convivialité », préciset- il. Totalement conçu pour le comptoir, le programme profite aussi aux hospitaliers : « Nous apprenons beaucoup des officinaux, notamment en matière de médecines douces et de nutrition. On s’aperçoit, par exemple, que les malades ne prennent pas les compléments alimentaires parce qu’ils ne les aiment pas. Or les officinaux, qui connaissent les goûts de leurs patients, sont bloqués par la prescription. Il faut savoir leur laisser la main. » L’objectif est de créer des échanges fluides, pour anticiper la sortie du patient et assurer la continuité de la chaîne de soins. En outre le RFPC milite pour que les pharmaciens adhèrent aux réseaux anti-cancer, ce qui leur permettrait d’accéder aux données relatives à la prise en charge du patient. « Ça leur simplifiera la vie », conclut Daniel Roncalez.
Des officinaux s’engagent
Certains pharmaciens d’officine s’engagent résolument dans la lutte. Alain Gaubert, par exemple, titulaire d’une grande officine près de l’hôpital Lariboisière à Paris, consacre beaucoup de temps et d’espace (une pièce dédiée) aux malades et plaide pour le décloisonnement ville-hôpital : « On ne peut pas laisser le pharmacien, seul en bout de chaîne. Les ordonnances sont extrêmement complexes. Il faut collaborer avec l’hôpital, ne serait-ce que pour anticiper les stocks : un fax, au minimum 48 h avant la sortie. » Philippe Minighetti, pharmacien à Arles, titulaire d’un DU d’onco-pharmacologie et d’un autre de cancérologie-soins de support, achève cette année un troisième sur la prise en charge de la douleur. Il consacre de longues « consultations » à ses patients (il en a quatre actuellement) et à leur famille. Il a édité, à ses frais, un cahier de relation qu’il remet à ses patients « très simple, avec une fiche d’identité, les coordonnées de tous les intervenants, les adresses utiles, et surtout une page sur les réactions aux traitements avec évaluation de la douleur et de la nutrition. » En février, il met en place une maison d’accueil à Arles, avec trois officinaux bénévoles en collaboration avec la Ligue contre le cancer. Qu’est-ce qui le fait courir ? «Intellectuellement, la discipline est passionnante. Humainement, j’aide mieux les patients, je les renseigne, j’essaie de leur apporter du réconfort. Et surtout, j’exerce mon vrai métier de pharmacien.» Aucun doute, le rôle des officinaux dans la prise en charge des patients cancéreux ne fera qu’augmenter. Êtes-vous prêts ?
Jacqueline Machu
Photo Miguel Medina
(1) DU : Diplôme universitaire
Prochaines formations en oncologie : la sélection de FPC-online
■ Médicaments de prescription restreinte sortis de la réserve hospitalière Dispensation et prise en charge des patients cancéreux UTIP 2 jours Paris : 5 et 12 fév, 12 et 19 mars Rens. : www.utip.fr
■ Prise en charge des patients atteints de cancer au comptoir Ecole de Formation des professions de santé de Sorèze 3 jours Grenoble : 2, 3 et 10 mars Autres villes : Perpignan, Le Mans, Dijon
■ Cancer : rôle de la pharmacie de ville dans la prise en charge du patient Hélène Prêcheur - Les Formations Pratiques 2 jours Orchies (59) : 16 et 30 mars Autres villes : Maubeuge, Toulouse, Lille, Narbonne, Gennevilliers
■ DU de pharmacie oncologique Faculté de Nancy De fév. à juin, 3 sessions d’une Semaine
Ces formations peuvent bénéficier de prises en charge FIF-PL et OPCA-PL

Gérer le face à face en officine
Comment faire face à la détresse des patients en officine ? Le Dr Sophie Moreau, qui a élaboré le module de formation en psychooncologie proposé par le RFPC, prévient : « Il n’y a pas de “truc’’ contre la détresse. Si vous êtes dans l’empathie, si vous êtes sincère, le patient le ressent. Il est submergé d’informations et vient pour être entendu et non pour entendre ; la parole fait sortir l’angoisse. Il faut savoir ne rien dire, juste écouter, même un patient en colère. Et faire comprendre qu’il n’est pas seul, qu’il y a des choses que vous pouvez faire pour l’aider à supporter le quotidien. Ce n’est pas nous qui avons peur, c’est lui. On ne vous demande pas d’être copain, mais de l’aider en tant que professionnel de santé sincère ».
L’information du patient
Une trentaine d’anticancéreux per os sont disponibles en ville et la liste va s’enrichir de huit nouvelles spécialités en 2009. Un livret de liaison a été imposé par l’Afssaps pour les nouveaux anticancéreux oraux mis sur le marché. Le conseil pharmaceutique doit accompagner la remise du livret de liaison. Ils concernent :
La manipulation des produits : porter des gants, ne jamais broyer les comprimés ni ouvrir les gélules – risque de dispersion dans l’atmosphère, d’inhalation ou d’irritation locale.
Manipulation des excrétats avec des gants (vomissements par exemple) ; ne pas les laisser à la portée de l’entourage.
Elimination des unités non utilisées (récupération et incinération).
Conseils spécifiques sur la tolérance et les effets indésirables...