n°1217 Février 2010
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Actualité DISTRIBUTION Roche prend le pouvoir
Coup de tonnerre dans le circuit de distribution. Pour assurer la bonne disponibilité de ses produits en ville, Roche Pharma s’apprête à sélectionner le ou les grossistes-répartiteurs qui répondront à son cahier des charges.

Voilà un courrier dont se souviendront longtemps les acteurs français de la répartition pharmaceutique. Datée du 8 janvier, la missive de Sophie Kornowski- Bonnet, présidente de Roche Pharma France, n’a rien d’une carte de voeux. Le laboratoire, troisième au classement français, leader à l’hôpital, s’y plaint des dysfonctionnements constatés dans la distribution de ses spécialités en ville. Arguant des précautions particulières qui entourent la majeure partie de ses produits, souvent de prescription initiale hospitalière, thermosensibles, de faible rotation, requérant une information appropriée des pharmaciens, Roche annonce sa volonté « de réorganiser la distribution de [ses] médicaments en ville dans l’objectif d’en améliorer l’efficience, pour un service optimal rendu au patient ». Et pour ce faire, le laboratoire n’hésite pas à employer les grands moyens : « Nous lançons un processus de sélection d’un ou plusieurs grossistes qui non seulement souhaitent s’engager sur l’amélioration de la distribution de nos produits, mais présentent également toutes les aptitudes pour mettre en oeuvre un tel partenariat. » En clair, le 1er juillet prochain, ceux qui n’auront pas répondu et remporté l’appel d’offres lancé par le labo en seront pour leur frais : « Cet appel d’offres, précise Roche, débouchera nécessairement à la fin de nos relations commerciales pour l’ensemble de nos spécialités avec ceux des grossistes-répartiteurs qui soit auront décidé de ne pas répondre à cet appel d’offres, soit n’auront pas été sélectionnés à l’issue du processus. »

Stupeur et tremblements

Depuis ce courrier, une chape de plomb semble s’être abattue sur la répartition. Aucune des entreprises que nous avons contactées n’a souhaité commenter cette décision, sinon sous couvert d’anonymat. Même mutisme à la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique (CSRP), qui se refuse à tout commentaire.  
Il faut dire que le moment est mal choisi pour s’indigner du procédé : assorti d’une clause de confidentialité, l’appel d’offres instaure un climat de prudence proche du couvre-feu. Climat qui alimente toutes les spéculations : en vertu d’une logique d’excellence, Roche impose à ces entreprises des règles draconiennes tenant au maintien d’un stock minimal de produits, au respect d’une traçabilité quotidienne et détaillée, à un service et une information sans faille des officines, à un encadrement rigoureux des ventes et des achats de produits Roche effectuées à l’étranger.
« On n’a pas pour objectif de précariser le modèle économique des grossistes répartiteurs. » Jean-François Chambon « Avec Roche, on est pourtant allé très loin dans la transparence, on n’a jamais exporté leurs produits », se désole en off un responsable de la répartition, qui se dit « surpris par la démarche » et estime que « cette forme de sélectivité dans la distribution écornera la liberté des pharmaciens ». Contacté par Le Pharmacien de France, le directeur des Affaires publiques et de la Communication de Roche, Jean-François Chambon, défend sa mesure : « L’objectif n’est pas d’exclure un certain nombre de grossistes-répartiteurs, mais de définir avec notre ou nos partenaires futurs un cadre de travail qui nous paraît juste dans l’intérêt des patients. On est confronté depuis plusieurs années à un problème croissant d’indisponibilité de nos produits délivrés en ville. Il s’agit de médicaments qui posent des problèmes à la répartition car ils concernent un nombre de patients restreint, des volumes limités, et représentent des charges importantes en termes d’immobilisation. À chaque fois qu’on a ce problème, l’information nous remonte, et on a toujours corrigé de façon scrupuleuse ces ruptures, ce qui nous a obligé à assurer nous-mêmes l’approvisionnement en direct et en urgence. » Interrogé sur les conséquences qu’entraînerait pour les pharmaciens la disqualification d’un ou plusieurs répartiteurs, il déclare : « Je ne connais pas beaucoup de pharmaciens qui travaillent avec un seul répartiteur. »

Sélection naturelle

Le problème, comme l’analyse un fin connaisseur du circuit de distribution, « c’est que ces règles du jeu risquent fort de rayer de la carte un certain nombre de petits répartiteurs, ce qui ferait d’ailleurs le jeu des plus gros, qui n’auront pas trop de mal à remporter l’appel d’offres ». « On n’a pas pour objectif de précariser le modèle économique des grossistes-répartiteurs, se défend Jean-François Chambon. D’autres dispositions ont pu être prises par d’autres laboratoires, ici ou ailleurs, qui pourraient faire l’objet de cette discussion, mais ça n’est pas notre cas. On est sur un tout petit nombre de produits, une part de marché extrêmement faible pour les répartiteurs mais très importante pour nous puisque les produits concernés représentent 80% de notre chiffre d’affaires en ville. »  
« Nous craignons un risque de déstabilisation de l’approvisionnement des officines. » Philippe Gaertner  Le directeur de la communication de Roche, qui dément, à l’instar de Pfizer en Angleterre, vouloir nouer un contrat exclusif avec un seul répartiteur, assure d’ailleurs que « toutes les parties prenantes autour de ce dossier ont été informées en amont de cette démarche, et aucune n’a émis d’objection à ce qu’on la mette en oeuvre ». Une précision qui étonne un des protagonistes de l’affaire, qui note ironiquement : « Tout dépend de ce qu’on appelle en amont ! » Quant au caractère légal de l’opération, Jean-François Chambon assure que « les dispositions qu’on propose, après analyse approfondie avec des spécialistes de ces questions et avec les autorités référentes, sont conformes à la réglementation française et à nos obligations légales ». Interrogée par téléphone, une porte-parole de l’Afssaps tempère cette assertion : « Nous avons été sollicités par Roche sur ce projet et nous sommes en train d’évaluer leur demande, et notamment sa faisabilité à tous les niveaux : logistiques et réglementaires. On pourra difficilement se prononcer avant plusieurs semaines. »

Questions en suspens

Derniers maillons de la chaîne, les pharmaciens observent la scène avec perplexité. « Aujourd’hui les répartiteurs ont l’obligation de détenir 90% de la collection, analyse Philippe Gaertner, président de la FSPF. Roche détient 3 à 4% du marché national, mais s’il venait à faire école auprès de deux ou trois autres laboratoires, qu’adviendrait-il des répartiteurs non retenus si, du fait d’initiatives individuelles, ils ne peuvent plus remplir leurs obligations légales ? Nous craignons un risque de déstabilisation de l’approvisionnement des officines. » La Fédération a d’ailleurs interrogé en ce sens la direction générale de l’Afssaps. « C’est un précédent qu’il y a lieu d’examiner avec précaution, car cet appel d’offres risque en outre d’augmenter les charges des répartiteurs. Cela pourrait avoir des conséquences sur nos conditions commerciales, ce que l’économie des officines ne pourrait pas supporter en ce moment. ». S’il concède que « la problématique des quotas est réelle pour l’officine et qu’il faut trouver une solution », Philippe Gaertner en appelle à « ce que les acteurs se mettent autour de la table ». Une manière d’éviter que d’autres, parmi les 337 laboratoires dont les répartiteurs acheminent les produits en France, se mettent eux aussi à édicter leurs propres règles. En attendant, Roche Pharma trace sa route : « L’ensemble du dispositif sera bouclé au cours du premier semestre 2010 et sera applicable au second. ». Fermez le ban !
Laurent Gainza  
Photos : Roche
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Cancérologie, virologie, maladies rhumatismales… les thérapies destinées à soigner des maladies sévères représentent plus de 85% du chiffre d’affaires de Roche.
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Leader à l’hôpital, Roche se plaint des dysfonctionnements constatés dans la distribution de ses spécialités en ville.

Des obligations de service public
Desservir toutes les pharmacies qui leur en font la demande sur « le secteur d’activité déclaré », voilà la principale des missions imposée aux répartiteurs selon le code de la santé publique. Une mission assortie de trois obligations de service public :
• référencer au moins les 9/10e des présentations des médicaments exploitées en France auxquelles s’ajoutent les accessoires médicaux ;
• avoir un stock permettant de satisfaire au moins deux semaines de consommation;
• livrer tout médicament du stock dans les 24 heures suivant la réception de la commande.
Source : CSRP