n°1217 Février 2010
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Actualité EN COUVERTURE OTC, la guerre des nerfs
Brocardés par Leclerc, surveillés par les associations de consommateurs, les pharmaciens sont sous pression. Pour défendre leurs positions sur la médication familiale, ils devront se battre. Voici comment.
C’est une technique de communication que connaissent bien les vieux routiers de la politique : ressassez une idée iconoclaste, et elle finira un jour par paraître évidente. Une vieille technique que Michel-Édouard Leclerc emploie depuis vingt-deux ans (voir encadré page de droite) avec la patience d’un coureur de fonds. Sa nouvelle déculottée judiciaire ? Une simple péripétie. L’interdiction, pour la deuxième année consécutive, de sa campagne pour la vente de médicaments « à prix Leclerc », dont il a fait appel du jugement, lui permettra encore de se poser en héraut du pouvoir d’achat opposé aux lobbies conservateurs. Mais Leclerc ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. Les associations de consommateurs, les publications consuméristes de type Que choisir?, les médias d’une manière générale s’intéressent de près au médicament familial et à ceux qui les délivrent. Comme si la « non-remboursabilité » de ces spécialités et la liberté de choix des patients, renforcée par le libre accès, en faisaient un enjeu particulier, tant en termes économiques qu’en termes sociétaux.
Contrer Leclerc, défendre l’image de la profession… le médicament familial a donné des sueurs froides aux pharmaciens.Pour preuve, une enquête Ipsos commanditée en octobre dernier par Leclerc indique que « la question du prix des médicaments non remboursés n’est pas sans effet sur les pratiques thérapeutiques ». Un résultat d’ailleurs confirmé par un sondage Celtipharm- Le Pharmacien de France mené auprès de 400 pharmacies (cf. Le Pharmacien, no 1216, p. 23), qui révèle que 18% des pharmaciens constatent que, pour des affections bénignes nécessitant des soins non remboursés, « les patients renoncent à se soigner dans certains cas ». Bref, un marché qui intéresse tout le monde et qui mobilise les syndicats professionnels : « L’évolution du marché de la médication officinale est nulle en 2009, observe Philippe Besset, président de la commission Économie de la FSPF. C’est pourtant ce segment de l’activité officinale qui aura eu la plus forte actualité cette année. » Une actualité liée à l’obtention « de haute lutte, par la Fédération, d’un accord sur les conditions de paiement dérogatoire à la loi de modernisation de l’économie », explique le responsable syndical, « ainsi qu’à la nécessité d’accompagner le déploiement difficile du libre accès en faisant vivre la charte signée avec l’industrie du médicament ».

 

Résolution
Outre ces « affaires courantes », il y a donc eu Leclerc qui, une fois de plus, a sonné la charge l’automne dernier avec une nouvelle campagne où l’on aperçoit un pharmacien, grimé en artiste de cabaret, jouant à faire tourner les étiquettes de prix. Une campagne qui intervient quelques semaines après qu’une enquête assassine, parue dans Que choisir ?, eut jeté une ombre sur le professionnalisme des pharmaciens. Contrer Leclerc, défendre l’image de la profession, le médicament familial a donné des sueurs froides aux hommes – et aux femmes – du médicament. « Suite à cette campagne provocatrice, raconte Philippe Besset, la FSPF a rencontré les services du ministère du Budget et de l’Élysée, ce qui nous a permis de vérifier que le monopole de compétence des pharmaciens en officine, réaffirmé par Roselyne Bachelot, était plus que jamais d’actualité. » Il reste que la compétence des pharmaciens, leur engagement dans le conseil associé à la délivrance, leur valeur ajoutée dans la dispensation de spécialités de médication familiale, ont besoin, plus que jamais sans doute, d’être montrés au grand jour. « On ne peut pas laisser les choses en l’état, convient André Kuypers, en charge du dossier Exercice professionnel à la FSPF. On ne peut pas ignorer certains indicateurs, certaines enquêtes. Quoi qu’on pense de ces pratiques et des biais méthodologiques qu’elles comportent, leurs résultats constituent un signal d’alerte sur nos pratiques de dispensation. » Une préoccupation que partage Philippe Besset, qui en fait même une résolution : « Pour 2010, à nous de mériter la confiance des Français en maintenant une qualité de dispensation optimale et en gagnant le combat de l’accessibilité pour tous au médicament au travers de la création des centrales d’achat et de nouveaux contrats avec l’assurance maladie complémentaire. »

L’équation des prix
De fait, la France n’a pas à rougir du niveau des prix de l’automédication. Ce dernier a connu une décrue régulière ces trois dernières années, et il est assez piquant de constater qu’un officinal français vend ses spécialités moins cher qu’un Leclerc italien, pays où l’OTC peut être vendu en grande surface. Ce qui cloche, en réalité, ce ne sont pas tant les prix que les écarts de prix entre officines. Une enquête parue dans le quotidien normand Liberté- Dimanche, dans son édition du 10 janvier, constatait ainsi des écarts de l’ordre du simple au double sur une boîte de Nurofen, ou encore des différentiels de deux euros sur une boîte de Fervex. « C’est un vrai problème qu’il nous faudra régler sur le fond, analyse Philippe Besset, et c’est pourquoi j’ai demandé au conseil d’administration de la FSPF un mandat d’étude des centrales d’achat. Ces centrales pourraient voir le jour dans le courant de l’année : j’en attends éventuellement un effet à la baisse sur les prix, mais surtout une réduction des écarts entre les pharmacies. » Qu’en disent les industriels ? « Tout le monde a conscience qu’on doit gommer ces différences de prix, assure Vincent Cotard, président de l’Afipa (industriels du médicament d’automédication), car il n’est pas logique qu’on trouve le même médicament deux fois plus cher dans deux officines voisines.

La mise en place des centrales d’achats avait un objectif, qui était justement de permettre une accessibilité en prix fabricant un peu plus lissée pour permettre au pharmacien d’éviter ces écarts. Après, il est vrai qu’il y a la politique d’achat du pharmacien : en achetant au fil de l’eau, les prix s’en ressentent forcément. Enfin, la politique de marges des titulaires a, c’est vrai, d’évidentes répercussions sur les prix. » « La notion de corridor de prix serait une bonne chose, souligne de son côté Karl Parance, directeur de la business unit OTC de Nycomed. 
Dans l’ensemble, tout le monde respecte un même niveau de marge sur ces produits, mais il y a ceux qui appliquent ce niveau au prix de vente, et ceux qui l’appliquent au prix d’achat.
« Le pharmacien a compris que, sur la médication familiale, son conseil était sa grande valeur ajoutée. » Vincent CotardMais il faut aussi que l’industrie pharmaceutique balaye devant sa porte en évitant de pratiquer d’énormes écarts de remises entre un pharmacien qui achète beaucoup et un pharmacien qui achète peu. Si l’industriel veut un corridor de prix, il doit renoncer à pratiquer une remise de 15% à l’un, et une remise de 50% à l’autre. » Et quid de la « qualité de dispensation optimale » évoquée plus haut par Philippe Besset ? Sur ce point, l’enquête de Que choisir ? aura eu l’effet d’un électrochoc. Déjà soucieuse de maintenir un haut niveau de compétence – l’exemple des formations Praq (pharmacien responsable assurance qualité) en est l’illustration –, la profession doit être irréprochable sur le plan du conseil. André Kuypers en est convaincu : « Nous devons réfléchir à des outils permettant à nos confrères de mieux remplir leur fonction de conseil dans le nouvel environnement que représente le libre accès. Des outils qui respectent la capacité d’initiative du pharmacien et l’adaptation de son conseil, car chaque patient est un cas particulier. »

 

Défendre son conseil

La compétence est là, et ne demande qu’à s’exprimer grâce à des outils adaptés, comme en témoigne Vincent Cotard, qui dirige également GSK Santé grand public : « Quand nous avons lancé Alli avec un plan de pharmacovigilance et de suivi de gestion du risque par l’Afssaps, les pharmaciens ont joué le jeu. Quand on donne des outils au pharmacien, quand il a compris qu’il avait un rôle de conseil, il s’implique. Le sevrage tabagique est pour moi un très bon exemple. Lorsque, dans les années 2000, les substituts nicotiniques sont passés en prescription médicale facultative, les industriels ont fait de la communication, les politiques ont fait des campagnes institutionnelles, et les pharmaciens ont reçu tous les outils pour conseiller les fumeurs. Résultat : on a constaté une baisse de 10% des prix moyens en dix ans et l’offre s’est énormément élargie. Le pharmacien a parfaitement joué son rôle de conseil et on a doublé la pénétration du nombre de fumeurs désireux de s’arrêter grâce aux substituts. Je reste convaincu que le pharmacien a compris que, sur la médication familiale, son conseil était sa grande valeur ajoutée, ce qui n’excluait pas, sur sa zone de chalandise, de se soucier de gommer des écarts de prix trop importants. » Cette volonté d’accompagner le pharmacien a également guidé le laboratoire Nycomed lorsqu’il a lancé en septembre le premier IPP conseil dans les brûlures d’estomac, Pantozol Control : « Nous avions constaté un mélange d’intérêt et de crainte de la part des pharmaciens, explique Karl Parance. Nous avons signé un partenariat exclusif avec la Société française de gastroentérologie pour valider un programme de formation auprès des pharmaciens, valider un arbre décisionnel pour l’aider à poser un conseil, et enfin une brochure pour les patients. Enfin, nous avons mis en place avec l’Utip un programme de formations. On ne souhaitait pas banaliser ce lancement, et on souhaite que ce médicament reste dans le conseil du pharmacien. » Bien outillé, formé, responsabilisé, le pharmacien s’impose, naturellement, comme un acteur incontournable : à lui de le faire savoir ! « Le pharmacien a plein d’atouts, constate Karl Parance. Sécurité, disponibilité, proximité. S’il porte bien ses produits, s’il soigne bien son conseil, il n’y a aucune raison pour qu’il soit contesté. »
Laurent Gainza

Libre accès et conseil : ce qu’en pensent les Français
D’après une enquête Ipsos-Euro RSCG sur le libre accès publiée le 29 septembre :
• 2/3 des personnes interrogées déclarent que le libre accès est une bonne chose, mais à surveiller et à travailler… en effet, il reste 1/3 de Français sceptiques, déclarant qu’il s’agit « d’une mauvaise chose ».
• 75% des Français pensent que leur pharmacien est un relais indispensable entre eux et leurs médicaments, pour 54% qui estiment que le libre accès représente un facilitateur.
• Parmi ceux qui pensent que c’est au pharmacien de délivrer lui-même ses médicaments, 49% estiment quand même que le libre accès va leur faciliter la vie.
• Parmi les personnes qui pensent que le libre accès est « une mauvaise chose », 86% estiment que c’est au pharmacien, et à lui seul, de délivrer des médicaments.
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GMS-officine : 22 ans que ça dure !
« Comment les grandes surfaces remplaceront-elles le pharmacien de village disponible jour et nuit, les dimanches et fêtes, 365 jours par an ? Comment feront les personnes âgées, les économiquement faibles pour bénéficier de l’avance gratuite des médicaments tout près de chez eux, lorsque les pharmacies d’officine auront disparu au profit des hypermarchés ? »
Ces propos vous semblent d’actualité ? Ils ont pourtant été prononcés il y a vingt-deux ans. Nous sommes alors en 1988, et c’est le président de la FSPF de l’époque, Yannick Marzin, qui interpelle, dans un communiqué, le directeur de… Mammouth France. Oui, nous parlons bien de la fameuse chaîne d’hypermarchés et de son non moins fameux slogan « Mammouth écrase les prix », qui avait inspiré à Coluche une hilarante contrepèterie. Le mois précédent, ce même patron d’hypers, Jean-Jacques Fougerat, avait déjà interpellé le président de la Fédération dans une lettre ouverte (reproduite ci-dessus) pour défendre l’installation de pharmaciens dans les grandes surfaces. Quelques mois encore plus tôt, changement de décor : nous sommes sur le plateau de l’émission de Jean-Claude Bourret, Duel sur la Cinq. En face de Yannick Marzin, un jeune loup de la distribution, cheveux bruns et veste à carreaux : Michel-Édouard Leclerc. Ils sont tous deux des habitués de l’émission. L’animateur lance le débat : « Je vous propose tout de suite, Michel-Édouard Leclerc, de nous indiquer où on en est de cette menace que vous avez fait peser sur le monopole des pharmacies de contreattaquer en installant des pharmaciens chez vous et de vendre carrément cette fois des médicaments et non plus des cosmétiques moins chers. » Où l’on découvre comment, en partant d’une revendication initiale – vendre de la para en grande surface –, le jeune M.É.L. tire un fil qui le conduira à vouloir détricoter le monopole pharmaceutique : « Nous n’avons jamais contesté le monopole des pharmaciens pour vendre des médicaments. […]. Mais puisque certains laboratoires ont exigé que, pour être livré en grande surface, il fallait embaucher des pharmaciens, nous avons décidé, nous, quitte à avoir des pharmaciens, de leur faire vendre du médicament ! »
Réponse du président de la FSPF : « Aujourd’hui, Monsieur Leclerc veut franchir le pas à l’évidence de ce qui n’est pas le médicament vers ce qui est le médicament. Ce sera sa première faute car, à l’évidence, le système de distribution du médicament a été voulu par le législateur de façon très précise et il le sait très bien. » S’ensuit pendant près d’une heure un débat âpre, où se déploient deux versions définitivement irréconciliables du médicament, du service de santé et des attentes des patients. L’un parle compétence, l’autre répond prix. Le premier loue les valeurs du service, de la proximité, de la responsabilité, le second loue celles du prix, encore du prix, toujours du prix. Un vote par Minitel organisé à l’issue du duel indique que le débatteur le plus convaincant aura été Yannick Marzin, à 50% de votes contre 46% à Michel-Édouard Leclerc. La bataille médiatique est remportée d’une courte tête, mais la guerre est loin, très loin d’être finie. Elle durera encore longtemps, si longtemps que ni l’enseigne Mammouth ni La Cinq de Silvio Berlusconi ne seront encore là pour en témoigner.