n°1196 janvier 2008
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Actualité Polémique Le rapport de trop
Les principes fondamentaux de la pharmacie d’officine seront-ils sacrifiés sur l’autel de la croissance et du pouvoir d’achat ? Certains le voudraient bien.

Simple loi des séries ou véritable lame de fond ? Les pharmaciens s’interrogent, et il y a de quoi : après la mise en demeure de Bruxelles, après la fameuse saillie du président Sarkozy sur les « rentes de situation », après les propos acides de Jacques Attali sur l’exemple « pathétiquement caricatural » donné par les officines en matière de monopole, voici une nouvelle charge. Elle est de loin la plus sévère. Charles Beigbeder, ancien banquier d’affaires, ex golden boy de la Net économie (il a fondé un florissant site de courtage en ligne), n’aime rien tant que casser du monopole. La viabilité de son entreprise, le fournisseur indépendant d’électricité Poweo, repose entièrement sur la levée du monopole d’EDF et sur la libéralisation du marché de l’énergie. Que cet avocat d’un libéralisme franc et décomplexé voie d’un mauvais oeil tout ce qui ressemble de près ou de loin à un marché réglementé, rien de surprenant. Mais qu’il entreprenne, dans le cadre d’une mission sur le « low cost » confiée par le secrétaire d’Etat à la Consommation, de préconiser la levée du monopole sur la médication familiale et d’ouvrir le capital des officines, voilà qui scandalise les pharmaciens.

Conservatisme

Le rapport avait été commandé à la rentrée par Luc Chatel, afin de nourrir les débats sur la stimulation du pouvoir d’achat et nul, dans le secteur du médicament, n’envisageait qu’il pût s’attaquer à ce marché. De fait, aucun représentant syndical ou ordinal, aucun expert du médicament, n’a été invité à éclairer la mission Beigbeder. Ce dernier a pourtant des idées très arrêtées sur la question, à commencer par la législation française « particulièrement conservatrice » de protection du circuit officinal. « Je ne comprendrais pas que les pouvoirs publics adoptent un virage aussi hallucinant »Un refrain que les pharmaciens commencent à connaître. « Il y a un phénomène de pensée unique, s’indigne Claude Baroukh, membre du Bureau national de la FSPF. Quand on veut imposer une idée, on commence à faire marteler la même chose par plusieurs personnes, et sous différentes formes. Les propos du président de la République, les fuites sur le rapport Attali, et maintenant le rapport Beigbeder : on a vraiment l’impression qu’on veut habituer les gens à l’idée que le médicament est un produit comme un autre ». Une analyse que complète Philippe Besset, en charge des affaires économiques à la Fédération : « Charles Beigbeder parle du médicament comme un produit manufacturé lambda. Nous répondons qu’il s’agit d’un produit à part, qui doit faire l’objet d’une réglementation spécifique. C’est une question de choix de société : la santé de la personne n’est pas une marchandise. » Le responsable syndical concède toutefois : « nous avons un problème de prix du médicament non remboursable. Or, depuis longtemps la FSPF préconise l’instauration d’un corridor de prix administrés comme pour le livre, mais elle n’est pas entendue. Pourquoi ce qui est possible pour la culture ne le serait pas en matière de santé ? A l’opposé de Beigbeder, je dis qu’il faut plus de régulation dans les prix. Le pharmacien est un professionnel de santé, et il doit être dégagé de la fixation d’une politique de prix, qui pollue sa relation de confiance avec le patient ».

Convergences

Ce qui inquiète ces pharmaciens, ça n’est pas tant le rapport Beigbeder lui-même, jugé outrancier, que l’accumulation, depuis la rentrée, de déclarations hostiles à la réglementation pharmaceutique. « Pour moi, assène Claude Baroukh, tout est orchestré. Nos dirigeants ont toutes les armes pour protéger notre système mais ils ne le font pas ! » De son côté, Philippe Besset veut garder confiance : « Je vois les actes : nous avons obtenu une nouvelle loi de répartition démogéographique qui sécurise le réseau, la France s’est portée en défense de l’Italie dans le procès européen sur la loi de répartition transalpine, et ce afin de permettre au modèle latin de résister, l’Etat vient de nous accorder une nouvelle marge qui sécurise et pérennise les conditions commerciales de l’officine, le décret sur le renouvellement de nécessité va bientôt sortir et renforcer notre rôle… Tout ça, ce sont des actes. Le rapport Beigbeder, ce ne sont que des mots. Je ne comprendrais pas que les pouvoirs publics adoptent un virage aussi hallucinant ». Une chose demeure certaine : les tabous sont tombés. « On fait partie intégrante du parcours de soins des patients, et tous nos actes répondent à des impératifs de santé publique, rappelle Claude Baroukh. C’est quand même terrible d’être obligé de marteler tout le temps ce message ». Terrible, oui, mais nécessaire.

Laurent Gainza
Photo Miguel Medina


LOW COST, DEFINTION
D’après un sondage récent, quand on parle de « low cost » à la télévision, 71 % des téléspectateurs entendent « holocauste ». C’est dire si le terme suscite peu l’enthousiasme parmi les foules. Qu’est-ce au juste que cette notion de « bas coût » ? Concept économique et marketing basé sur la pratique de prix plus bas que la moyenne du marché, le terme de « low cost » est surtout utilisé dans le domaine des services (hotellerie, transport aérien, location de voiture). Il s’agit un peu du hard discount des services.

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BEIGBEDER/BACHELOT : LE DESACCORD
On ne saurait être plus aux antipodes. Si l’on se réfère aux déclarations les plus récentes de la ministre de la Santé, et si on les confronte aux analyses de Charles Beigbeder, on se fait une idée assez juste de la distance qui sépare la Terre de Pluton. Démonstration.
LE MONOPOLE
Charles Beigbeder : « Le monopole sur les médicaments sans ordonnance limite l’entrée d’opérateurs efficaces et les baisses de prix. […] l’entrée de la grande distribution sur ce segment permettrait le développement d’une offre de produits pharmaceutiques OTC à bas prix ».
Roselyne Bachelot : « Le monopole pharmaceutique constitue un maillon indispensable de la politique intégrée du médicament que je souhaite mettre en oeuvre. […] L’accompagnement d’un professionnel de santé spécialisé, indépendant et dont la responsabilité personnelle est pleinement engagée, est de nature à protéger la santé des personnes ».
LE CAPITAL
Charles Beigbeder : « Il convient de mettre fin à l’indivisibilité de la propriété et de la gérance, qui apparaît comme un frein à la baisse des coûts de production ».
Roselyne Bachelot : « Je soutiendrai avec conviction le maintien de la détention du capital des officines par ceux qui les exploitent et en assurent la responsabilité pharmaceutique ».
LE MEDICAMENT EN OFFICINE
Charles Beigbeder : « La libéralisation du marché ne doit pas remettre en cause la présence d’un pharmacien diplômé sur le lieu de vente […]. Certains magasins comme Leclerc, pionniers dans la vente de produits parapharmaceutiques en supermarché, avaient déjà imposé la présence d’un pharmacien vendeur-conseiller dans leurs supermarchés ».
Roselyne Bachelot : « Seul un pharmacien est véritablement à même de délivrer le bon médicament au bon patient, de dispenser une éducation thérapeutique adaptée et d’orienter le cas échéant vers une consultation médicale. Cet impératif justifie que les patients – consommateurs ne puissent pas trouver de médicaments au milieu d’une suite de rayons de bonbons ou de lessive, mais uniquement dans un commerce dédié et professionnalisé ».