n°1196 janvier 2008
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Actualité Reportage Leclerc contre Bigoudens, Acte I
Les meilleurs ennemis se retrouvent : Leclerc contre les pharmaciens, ça fait vingt ans que ça dure. La bataille porte cette fois sur le matériel médical.
Pont-l’Abbé, ses crêpes, son église, son manoir, son château… son Leclerc. Ouvert en 1970 par Edouard père en personne, la grande surface a beaucoup fait parler d’elle récemment en pays bigouden. Pas en bien : le Guilvinec n’est pas loin et le Breton, qu’il soit pharmacien ou non, a son franc-parler. Eric Barillec, qui y est titulaire, se rengorge : « Les Bigoudens sont solidaires et pugnaces dans leur combat. Ils l’ont montré pour la pêche, ils le montreront pour la santé ». Même le président de la République en a souvenir, lui qui a été très vertement accueilli par les pêcheurs du cru. La pomme (à cidre) de discorde, c’est le projet d’extension de la parapharmacie du centre Leclerc en question : 261 m2 supplémentaires, pour une surface finale de 399 m2. Après avoir été unanimement rejeté par la CDEC (commission départementale d’équipement commercial), composée d’élus locaux, d’un représentant des consommateurs ainsi que de la chambre de commerce et de celle des métiers, le projet a finalement été accepté fin novembre au niveau national. Incompréhensible pour les pharmaciens, qui craignent un tsunami sur le réseau commercial. Une analyse que partage d’ailleurs la DDCCRF(1), ce qui ne l’a pourtant pas dissuadé d’appuyer le projet d’extension de la grande surface. Pourquoi tant de bruit ? C’est que Leclerc ne compte pas y vendre que de la para – ce qu’il fait d’ailleurs déjà – mais aussi du matériel médical. Une première au niveau national. C’est tentant, le marché est porteur. La zone de chalandise de la future parapharmacie comprend 43,64% de retraités. Soit 50 % de plus que la moyenne nationale, dont 11,14 % de plus de 75 ans contre 7,70 % en moyenne nationale… Et qui dit personnes âgées dit matériel médical.

Des sous et des symboles

Il y a donc un filon à exploiter. Titulaire de la pharmacie la plus proche du Leclerc, à moins de trois minutes en voiture, Jean- Luc Pérard est particulièrement bien – ou mal, c’est selon – placé pour en parler : « Je pratique beaucoup le maintien à domicile auprès des personnes âgées, J’ai un employé qui ne fait pratiquement que ça. On livre sur place toute la nutrition entérale ou les couches et on installe les lits à domicile. [L’extension du Leclerc spécialisée en matériel médical] va diviser par trois mon activité. » « Chez nous, Leclerc c’est un dieu, le pape de la distribution. » Mais au-delà du siphonnage de son CA, ce qui l’inquiète, c’est la perte de légimité : « Les médicaments, le matériel médical, c’est vraiment la partie de mon métier qui m’intéresse, il s’agit de soigner des gens et de leur délivrer un matériel efficace et sûr. Le reste c’est pour gagner sa croûte ». C’est l’éternel problème du petit commerce face à la grande distribution. On s’aligne ou on s’allonge : sur la parapharmacie par exemple, il reconnaît avoir été « vachement cher », mais maintenant, dit-il, « je vends à perte ». Sur l’ensemble de la zone de chalandise, soit 15 min en voiture autour du Leclerc, le marché s’élève à plus de trois millions d’euros par an rien que pour le matériel médical, et culmine à près de 3,7 millions d’euros si l’on tient compte du tourisme. Selon l’étude de marché commanditée par Leclerc, les objectifs du distributeur sont pour l’instant modestes : à peu près 10 % de captation du marché sur l’ensemble de la zone, soit tout de même plus de 300 000 euros. A répartir proportionnellement parmi les vingt pharmacies de la zone de chalandise entre celles qui ont le plus investi en MAD et les plus proches de l’hyper. Reste que les pharmaciens de Pont-l’Abbé et du Finistère ont peur de laisser se créer un précédent, alors ils se rebiffent : « Ce n’est pas le matériel présenté en exposition dans une surface commerciale qui crée le besoin, comme en GMS, mais le patient qui a des besoins spécifiques évalués par le professionnel de santé », peut-on lire dans un argumentaire élaboré par le syndicat départemental et remis à Roselyne Bachelot, ministre de la Santé. Manière de réponse à la DDCCRF qui les accusait de ne pas mettre à la disposition des patients des espaces dédiés : selon elle, les pharmacies ne serviraient que « d’intermédiaires entre le client et des sociétés spécialisées implantées hors zone ».

Services incompris

Ils pointent également la proximité et la qualité de service des officines. « L’autre jour, je fermais à 19 heures et je suis allé directement chez une patiente avec mon tournevis pour changer le moteur de son lit médicalisé, ça m’a pris plus d’une heure et je n’ai évidemment pas facturé », témoigne Guenael Le Loc’h, secrétaire général du syndicat du Finistère. Le risque est grand, selon eux, de voir la grande surface s’accaparer ce qui est « facile » à vendre ou rémunérateur et laisser aux officines tout le matériel plus technique ou nécessitant une maintenance poussée. A nous les couches et la nutrition entérale, à vous les lits et les fauteuils, dirait la GMS. D’autant que le Leclerc ne prévoit, d’après son dossier, que l’embauche d’un préparateur et d’un phytothérapeute en plus du pharmacien et des trois employés déjà en place. Le responsable du Leclerc de Pont-l’Abbé, Patrick Bellec, assez choqué par l’accusation d’être un vendeur « de carottes ou de poireaux » se justifie : « On vendra au même titre les mêmes produits dans les mêmes conditions. Il n’y a pas d’inquiétude à avoir sur la qualité de prestation que l’on va rendre. L’enseigne Leclerc n’a rien contre les pharmaciens, j’en veux pour preuve qu’on en engage ! ». Et quant au risque de propagation des Leclerc avec un rayon matériel médical, il se veut rassurant : ce serait une « initiative strictement locale ». Voire : même si elle ne correspondait pas à une volonté nationale de l’enseigne, une bonne idée est toujours copiée. N’ayant pas le monopole sur ces produits, les officinaux auront fort à faire pour défendre leur cause, même auprès des patients. Le prochain épisode se déroulera au Conseil d’État. Et les pharmaciens ont quelques arguments : à aucun moment un expert en santé publique n’a été auditionné par la CNEC(2), il y aurait donc « rupture d’équité », selon l’analyse de Jean- Jacques le Bian. « Chez nous, Leclerc c’est un Dieu, le pape de la distribution », constate le coprésident du syndicat du Finistère, titulaire à Guipavas. Plein de petits David contre un gros Goliath, pour filer la métaphore biblique. Alors, à quand l’Armageddon ? Grève des gardes, fermeture des officines, manifestations… les pharmaciens n’excluent rien. La suite au prochain épisode.

Laurent Simon
Photo DR

(1) Direction départementale de la concurrence, consommation et répression des fraudes
(2) Commission nationale d’équipement commercial

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Un peu d’histoire
La première parapharmacie Leclerc fêtera ses 20 ans l’année prochaine. Pas exactement le genre d’anniversaire que les pharmaciens vont arroser. Depuis sa création par Edouard Leclerc en 1949, le groupe a connu une expansion remarquable : il comprend aujourd’hui plus de 500 magasins, très majoritairement en France, dont 105 para. Le groupe se vante de proposer les produits « 15 % à 20 % moins cher qu’en officine traditionnelle ». C’est un système d’enseigne : la marque Leclerc est exploitée par les propriétaires de chaque magasin, réuni au sein de l’ACD Lec, sorte d’assemblée générale présidée par Leclerc père et fils qui décide des orientations stratégiques et concède les enseignes. Le Galec est quant à lui le groupement d’achat E. Leclerc. La culture d’entreprise fait la part belle à l’initiative personnelle de chaque magasin mais possède quelques axes forts : le pouvoir d’achat et la défense du consommateur.