n°1182
juillet-aout 2006
Santé
Drogues
Extase au comptoir
Légales ou non, les substances psychotropes ne manquent pas. Et les officines en pourvoient parfois aux dealers, sans le savoir.
Hyperactivité motrice, résistance à la fatigue, euphorie sexuelle et sociale... Tels sont les effets recherchés par les utilisateurs de principes actifs chimiques, médicamenteux et toxicomanogènes. Ces dernières années, cette stimulation chimique s’est particulièrement développée au cours des rave parties et des soirées festives. Et la liste des produits utilisés est vite devenue, non seulement très vaste, mais aussi très évolutive. « Depuis sept ans, 2958 échantillons vendus et achetés pour être de l’ecstasy ont été analysés dans notre laboratoire de toxicologie. Ce sont essentiellement des comprimés ou des gélules, avec des couleurs, des formes, des logos très attractifs, des noms ludiques et trompeurs, indique Martine Galliot-Guilley (interview ci-contre). Il faut savoir qu’un même comprimé avec le même logo peut contenir des substances actives différentes, en concentrations très diverses ».
Amphétamines en tête
Quelque 223 molécules chimiques ont ainsi pu être identifiées. L’analyse a permis en outre de distinguer les produits les plus couramment utilisés. Parmi eux, on trouve les amphétamines, avec la MDMA ou ecstasy, la plus représentée. Du fait de la grande variabilité de la teneur dans chaque « E », les prises unitaires peuvent être élevées et entraîner des effets secondaires très graves, voire mortels. La MDMA est d’autre part souvent associée à d’autres amphétamines ou à d’autres substances comme la caféine, la lidocaïne, la kétamine, la quinine, la chloroquine.
Les anesthésiques à usages humain et vétérinaire sont des substances également consommées, en particulier pour leurs propriétés hallucinogènes marquées. La marge entre l’utilisation à des fins psychostimulantes et l’effet anesthésique étant étroite, ces produits constituent un réel danger. Il en est ainsi du Kétalar (kétamine), réservé à l’usage hospitalier et retiré de la vente publique en 2004. Dernièrement, le GHB ou acide gamma-hydroxy-butyrique (utilisé en obstétrique et en chirurgie) a fait son apparition. Il entraîne un état proche de l’ivresse, une perte des repères, une forme d’amnésie, et son emploi est parfois suivi d’agressions sexuelles non consenties.
« E » sur ordonnance
La troisième catégorie de produits « dealés » sous le terme générique d’ecstasy sont des médicaments, bien légaux ceux-là. « On a dénombré 56 spécialités, dont trois plus récentes, apparues en 2005 : le Modiodal (modafinil), l’Ixprim (tramadol + paracétamol) et la dexedrine (amphétamine vendue en Grande-Bretagne) », signale Martine Galliot-Guilley. Comment expliquer cet intérêt ? « Ce sont des spécialités peu coûteuses à l’achat et donc d’un bon rendement financier pour le dealer. Elles ont d’autre part des effets indésirables les rapprochant des effets de l’ecstasy : euphorie avec surexcitation, troubles du sommeil et sensoriels (surtout oculaires), sécheresse de la bouche, agitation avec hallucinations, etc. ». A savoir : les logos des spécialités sont plus ou moins modifiés pour les rendre attractives. Ainsi, le N de Nivaquine devient un « éclair » quand on gratte une barre du N, le Célestène est appelé « le sourire », la Célestamine, « petit rose » ou « éprouvette rose », la venlafaxine ou Effexor, « Marlboro », etc.
Les analyses effectuées ont également retrouvé la cocaïne, souvent mélangée à de l’héroïne, à de la kétamine, à de la lidocaïne, à du cannabis. « Le cocktail en vogue en 2005 a été le mélange cocaïneatropine. Nous avons également mis en évidence le mélange cocaïne-hydroxyzine. Ces associations sont destinées à additionner un pouvoir hallucinogène aux propriétés stimulantes de la cocaïne ». La MILDT(1), l’OFDT(2) et les CEIP(3) effectuent, de manière permanente, un suivi pharmacologique et toxicologique des comportements. Avec la DGS, ils lancent régulièrement des alertes dès que l’un des laboratoires collaborant avec eux signale un produit dangereux. S’il n’a pas empêché les détournements d’usage, ce réseau de veille contribue à en limiter l’extension en informant préventivement les acteurs de santé et les consommateurs.
Claire Grevot
Photo Miguel Medina
(1) Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie
(2) Observatoire français des drogues et toxicomanies
(3) Centres d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance 
INTERVIEW
" Première réaction : l'écoute "
Selon le professeur Martine Galliot-Guilley, pharmacien biologiste et responsable du laboratoire de toxicologie de l’hôpital Lariboisière à Paris, le pharmacien d’officine a un rôle actif à jouer dans les situations de déviance d’emploi de substances actives chimiques.
Quelle mission est dévolue au pharmacien d’officine ?
En tant que professionnel du médicament, le pharmacien d’officine a indéniablement un rôle à jouer. Et son implication passe tout d’abord par le conseil. Il est en effet, souvent, la première personne à qui les parents, dépassés par la situation qu’ils vivent avec leur enfant ou tout simplement inquiets, vont se confier, demander de l’aide. Et celui à qui ils vont apporter le comprimé, le sachet de poudre ou le bout de cigarette récupéré dans la chambre ou dans la poche de blouson, pour analyse. La première réaction du pharmacien doit être d’écouter les parents en détresse, de les rassurer, de les orienter ensuite vers un médecin. Avant d’effectuer l’analyse du produit, au laboratoire, il est toujours demandé une ordonnance du médecin. Cela permet notamment au pharmacien d’éviter de tomber dans le piège du dealer qui vient à l’officine pour se renseigner sur la composition d’un produit. Si le circuit pharmacien–médecin–laboratoire fonctionne bien, il doit permettre aux parents d’agir précocement.
Le pharmacien a-t-il toutes les cartes en main pour être efficace dans ce rôle de conseiller ?
Malheureusement, le pharmacien demeure sous-informé sur les produits utilisés, les pratiques en cours, la situation dans son quartier, etc. En 2003, l’Afssaps a mis en place une enquête - à laquelle le laboratoire a collaboré - dans le but d’obtenir des données exhaustives sur les cas de soumission chimique survenant en France. L’enquête avait notamment pour objectif d’identifier les substances mises en cause, de définir les contextes d’agressions, la manière dont opèrent les agresseurs et d’évaluer les conséquences cliniques de leur prise. Il s’avère que les anxiolytiques et les hypnotiques sont les produits les plus fréquemment utilisés. Il aurait été normal d’envoyer à tous les pharmaciens de ville une information à ce sujet afin qu’ils puissent réagir efficacement si de tels cas se présentent à l’officine : repérer les signes de soumission chimique, rassurer les victimes, les orienter rapidement vers un service hospitalier. Or, rien n’a été fait... Le pharmacien d’officine a pourtant un rôle d’interface très important et il faut lui donner les moyens d’agir à son niveau.
Pour toute information : Service de toxicologie biologique, Hôpital Lariboisière, 2, rue Ambroise-Paré, 75010 Paris. Pour en savoir plus : http://afssaps.sante.fr