n°1192
juillet-aout 2007
Actualité
Exclusif
Ces pharmaciens qui font la loi
Pour passer du comptoir à l’hémicycle, la route est longue et la concurrence féroce. Si les médecins sont relativement nombreux à peupler le palais Bourbon, cinq officinaux seulement ont eu l’honneur d’y représenter le peuple et d’y voter les lois. Comment ces pharmaciens appréhendent-ils les enjeux de santé ? Comment voient-ils l’avenir de la profession ? Nous les avons rencontrés.
Le débat sur la mise en oeuvre d’une TVA sociale, entre les deux tours des législatives, aurait coûté beaucoup de sièges à la majorité présidentielle. Croyez-vous que les Français soient prêts à faire plus de sacrifices pour préserver leur système de protection sociale ?
■ Gérard Cherpion (Vosges, UMP) : Je crois que l’idée de la TVA sociale a été très mal présentée. Qu’est-ce qui est le plus injuste : taxer des produits d’importation fabriqués par une main d’oeuvre très mal payée, dans des conditions environnementales parfois douteuses, ou bien voir nos entreprises se délocaliser à l’étranger ? Les Chinois et les Américains n’ont pas autant de scrupules quand il s’agit de taxer les produits étrangers afin de préserver l’emploi et les ressources de production de leurs pays. Depuis 1945, les recettes sociales sont uniquement fondées sur le travail. Or, aujourd’hui, les conditions sociales ont profondément changé, et il convient donc d’élargir l’assiette d’imposition. Pour répondre à votre question, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de faire plus de sacrifices pour réformer notre système de protection sociale. Il faut gérer différemment notre système et faire mieux avec les mêmes moyens, à une réserve près qui est le vieillissement de la population, qui générera d’autres dépenses qu’il nous faudra anticiper.
■ Cécile Gallez (Nord, UMP) : Beaucoup de gens veulent que ça change, qu’il y ait des réformes, mais au moment où l’on engage ces réformes, il ne faut plus toucher à personne !
■ Catherine Lemorton (Haute-Garonne, PS) : On est encore dans une société à deux vitesses. Il y a, certes, des abus à la marge, et il est important de les combattre. Mais faire encore payer les Français me paraît un scandale dès lors qu’il y a des choses qui ne sont pas faites pour rééquilibrer les comptes de l’Assurance maladie d’une manière saine. L’Etat est débiteur au niveau des comptes de l’Assurance maladie et il doit restituer les milliards d’euros de taxes sur le tabac et l’alcool qu’il a indûment gardés par devers lui, quitte à combler sa propre dette en allant chercher l’argent là où il se trouve, à savoir en taxant les flux financiers. Ça n’est pas en faisant davantage payer les assurés sociaux qu’on rétablira les comptes de la Sécu, mais en créant des emplois qui viendront abonder les recettes de notre régime de protection sociale. Pour créer des emplois, il ne faut pas taxer les entreprises de la même manière : par exemple, une pharmacie qui crée de la stabilité de l’emploi, qui sécurise les salariés, qui investit dans son activité en créant de nouveaux services aux patients, ne doit pas être taxée de la même manière qu’une officine qui ne fait que des CDD, de l’intérim, qui vend des vernis à ongle et du maquillage, et n’investit pas dans son coeur de métier.
■ Jean-Marc Roubaud (Gard, UMP) : La mise en oeuvre de la TVA sociale a fait grand bruit entre les deux tours des élections législatives. La réalité, c’est que tout le monde sait qu’il faut trouver de nouvelles ressources pour financer nos systèmes sociaux. Cette solution, d’ailleurs, faisait pratiquement l’unanimité au sein des familles politiques. Malheureusement, la polémique politicienne, l’hypocrisie hélas, ont repris le dessus et le déficit d’explications a contribué à insinuer le doute dans l’esprit de nos concitoyens. Il est clair que ce débat avorté a desservi les candidats de la majorité présidentielle, mais, comme d’habitude, l’opposition a « surfé » sur les peurs sans rien proposer. Je suis persuadé que les Français sauront comprendre cette nécessité, mais seulement lorsqu’ils auront retrouvé du pouvoir d’achat.
■ Michel Heinrich (Vosges, UMP) : Le débat a été effectivement très mal amené car la TVA sociale ne représente pas de sacrifices supplémentaires de la part des Français dès lors qu’elle s’accompagne d’une baisse des charges salariales qui permet de retrouver du pouvoir d’achat. C’est une idée très séduisante, qui permet à la fois de lutter contre les délocalisations et de financer la protection sociale d’une façon plus juste. D’une manière plus générale, on peut convaincre les Français si on fait de gros efforts d’explication et d’expérimentation.
L’Etat se voit contraint de prendre des mesures d’urgence afin de respecter les objectifs de dépenses de santé votés pour 2007 par le législateur. Alors, a-t-on pêché par excès d’optimisme ?
■ Gérard Cherpion (Vosges, UMP) : D’abord, je veux souligner que les réformes mises en oeuvre par Philippe Douste- Blazy et par Xavier Bertrand ont permis de diminuer le déficit de la Sécurité sociale. J’ai pour ma part voté l’Ondam à l’automne dernier, et je me souviens très bien que nous nous sommes battus, aussi bien les pharmaciens que les médecins libéraux de l’Assemblée, pour obtenir une augmentation des dépenses de soins de ville. On a réussi à montrer que l’objectif initial de dépenses ne correspondait pas à la réalité. Peut-être l’objectif que nous avons finalement obtenu n’était-il pas suffisant non plus et avons-nous pêché par excès d’optimisme, notamment en ne prenant pas suffisamment en compte le coût du Plan cancer mis en place par le président Chirac. Nicolas Sarkozy l’a rappelé devant les parlementaires : avec le vieillissement de la population, le coût de la santé ne cessera d’augmenter.
■ Cécile Gallez (Nord, UMP) : Il est difficile de définir des prévisions de dépenses, d’autant que les dépenses de santé englobent beaucoup de paramètres, audelà du médicament et des soins de ville. Je me suis battue pour que le TFR généralisé ne soit pas appliqué. Il nous est même arrivé, avec des collègues députés, d’attraper le ministre de la Santé – il s’agissait de Xavier Bertrand – juste avant de rentrer dans l’hémicycle pour le persuader de renoncer à ce type de mesure. Les pharmaciens font déjà beaucoup d’efforts sur les génériques, et il y a énormément d’économies à faire ailleurs, notamment à l’hôpital.
■ Catherine Lemorton (Haute-Garonne, PS) : On a manqué de rigueur. Sans vouloir faire de clivage politique simpliste, je dirais que les députés de droite sont très béni-oui-oui : il a suffit que Philippe Douste-Blazy annonce qu’il remettrait les comptes de la Sécu à l’équilibre en 2007 pour qu’ils y croient comme un seul homme. Il ne faut pas raisonner qu’en termes comptables, comme si la santé publique se résumait à des enveloppes budgétaires qu’il ne faudrait pas dépasser. Il faut d’abord pointer les besoins en termes de santé, notamment du fait du vieillissement de la population, et ensuite analyser les financements. De la même manière, on ne peut pas à la fois demander aux pharmaciens de faire toujours plus d’efforts, et dans le même temps augmenter des médecins dont les pratiques mériteraient d’être réformées.
■ Jean-Marc Roubaud (Gard, UMP) : Personne n’a pêché par excès d’optimisme, mais à l’évidence il faut en la matière innover. Depuis des années, les recettes pour équilibrer les comptes de l’Assurance maladie ont échoué. Le manque de courage, des demi-mesures qui n’ont jamais marché, doivent être abandonnées au profit d’un plan ambitieux sans exonérer l’hôpital public d’une réforme en profondeur, car il représente 60 % de la dépense totale de l’Assurance maladie. Concentrer les mesures d’économie sur les soins de ville, à l’évidence, ne suffit pas.
■ Michel Heinrich (Vosges, UMP) : J’avais pour ma part défendu le principe d’un objectif de soins de ville en progression de 1,5 % [objectif réclamé par la FSPF, ndlr], et l’on avait fait partiellement lâcher le gouvernement, qui tablait sur un chiffre de 0,8 % qui paraissait irréaliste. Pour l’avenir, il est inéluctable que l’évolution des dépenses de protection sociale dépasse largement celle de l’inflation, ne serait ce que du fait du vieillissement de la population.
Les pharmaciens ont déjà été largement mis à contribution dans les dernières lois de financement de la Sécurité sociale. Comprenez-vous, aujourd’hui, les inquiétudes de la profession ?
■ Gérard Cherpion (Vosges, UMP) : Il est clair que les pharmaciens ont fait des efforts considérables lors des dernières années en matière financière, mais aussi en termes d’explication de la politique de santé. Il faut quand même rappeler que, sans les pharmaciens, on n’aurait pas atteint le taux de génériques que l’on a aujourd’hui en France. Ce sont eux qui, par leur action, ont entraîné le phénomène générique dans la société française. Je comprends les inquiétudes de la profession parce qu’on est aujourd’hui à un moment clé de l’évolution de l’officine. Il se pourrait qu’on lui demande d’augmenter le taux de génériques de 5 % l’année prochaine pour arriver à 80 % de substitution. Or, plus on monte et plus c’est difficile, et il faut prendre garde aux effets pervers d’une telle montée en puissance. En effet, lorsqu’un laboratoire fait de la promotion sur un de ses produits princeps, cela sert les intérêts des génériques de la même classe. Si un jour ce laboratoire décide, faute de rentabilité, de stopper sa promotion, c’est toute la classe thérapeutique qui risque de s’effondrer. Dès lors, on risque d’assister à des transferts de prescription sur des classes plus chères. C’est aussi pourquoi je suis pour le maintien de la vignette orange, seule à même d’éviter des transferts de prescription sur des médicaments remboursables plus onéreux. Et puis, je constate que dans le même temps les mutuelles ont augmenté leurs tarifs, alors que le nombre de patients en ALD ne cesse d’augmenter – ce qui alourdit les dépenses du régime obligatoire et allège celles des complémentaires. Il faudra donc, à mon sens, être prudent sur l’évolution d’un système où l’économie ne va pas où elle devrait aller.
■ Cécile Gallez (Nord, UMP) : Je n’ai pas l’impression que la profession ait jamais été épargnée : en trente-huit ans de carrière, je n’ai jamais vu que les pharmaciens soient gâtés. On a eu des baisses autoritaires, on nous a imposé de coller des timbres ristournes en plus des vignettes... Je n’ai pas l’impression que ce soit pire aujourd’hui !
■ Catherine Lemorton (Haute-Garonne, PS) : Il y a une différence de traitement entre les populations médicales et paramédicales qui est scandaleuse. Les pharmaciens font un remarquable travail de terrain, et les officines représentent encore, pour la plupart d’entre elles, un lieu de vie pour les patients, ce qui n’est plus tout à fait le cas des cabinets médicaux. L’UMP exprime dans son programme sa volonté de lever le secteur optionnel, c’est-à-dire d’autoriser les dépassements d’honoraires – évidemment à la charge des assurés – afin de remercier les médecins qui prescrivent des génériques, qui s’engagent dans la limitation des arrêts de travail, etc. Pour moi, il y a là quelque chose de choquant. On critique le mercantilisme des pharmaciens, mais a-t-on jamais vu un pharmacien procéder à un dépassement d’honoraire sur une boîte de Doliprane ?
■ Jean-Marc Roubaud (Gard, UMP) : Je veux être très clair sur ce sujet : l’officine comme l’industrie pharmaceutique ne peuvent plus supporter d’autres coupes sombres. L’attitude, éculée, de demander des efforts toujours aux mêmes, sans régler les problèmes, a échoué. L’officine ne peut plus subir de diminution de marge sauf à compromettre ses équilibres économiques et entraîner des conséquences sur le plein emploi, la modernisation et la formation. De la même manière, l’industrie pharmaceutique est pénalisée en termes de recherche, de développement et de compétitivité internationale. Les coups de frein sont d’une logique comptable primaire, car qu’avons-nous perdu en recettes fiscales, en emplois, en taxes professionnelles en exportations ?
■ Michel Heinrich (Vosges, UMP) : Je crois que les pharmaciens ont fait preuve de beaucoup de responsabilité au cours des cinq dernières années et ont toujours été très positifs dans leurs approches. La plupart d’entre eux se sont investis sur le générique, et je comprends qu’ils aient aujourd’hui le sentiment d’être floués, ou en tout cas d’être mal récompensés. Beaucoup de mesures ont été prises, et ça a eu un impact certain sur la marge en générale, et notamment sur la marge des génériques avec la régulation des contrats de coopération commerciale. D’autres mesures comme les traitements trimestriels auront un coût et il ne fait pas de doute que le réseau est aujourd’hui fragilisé.
La Commission européenne a mis la France en demeure, au motif que la législation nationale n’autorise pas l’entrée d’agents extérieurs dans le capital des officines. L’organisation du système de santé français doit-il, de votre point de vue, être défendu ?
■ Gérard Cherpion (Vosges, UMP) : Je suis complètement opposé à l’entrée d’acteurs extérieurs dans le capital des officines, et j’ajouterais même, à titre plus personnel, que je ne suis pas partisan des montages où un pharmacien détiendrait des participations dans plusieurs officines. Un homme égale une pharmacie. L’officine, ce n’est pas une affaire, c’est un lieu de service de santé au public. Votre question m’interpelle d’autant plus que je la répercuterai au niveau de Roselyne Bachelot : pour moi, nous devons défendre le système français tel qu’il est. Il y a des choses plus importantes à réformer en Europe que le capital des officines. Je pense et j’espère que le gouvernement français défendra la profession.
■ Cécile Gallez (Nord, UMP) : La France doit continuer à défendre son modèle d’organisation en matière de santé et de protection sociale. Les Français sont très attachés à leur système de santé et veulent conserver leur liberté en la matière. Je ne peux pas vous dire si le gouvernement aura la volonté de défendre farouchement ce modèle, mais pour ce qui me concerne, oui, et on veillera à enfoncer le clou s’il le faut !
■ Catherine Lemorton (Haute-Garonne, PS) : Je suis convaincue que le système de santé doit demeurer de l’initiative de chaque Etat. Je défendrai notamment la loi de répartition démogéographique. Pour y avoir travaillé au Parti socialiste avec René Teulade [ministre des Affaires sociales dans le gouvernement Bérégovoy, ndlr], je n’ignore pas que cela a une incidence sur le prix des prestations pharmaceutiques. Mais l’accès de tous à la santé a un prix, et l’Etat français se doit d’assumer ce prix.
■ Jean-Marc Roubaud (Gard, UMP) : Oui, l’organisation du système de santé et de protection sociale français doit être défendu vigoureusement au sein de l’Union européenne tout en assurant sa modernisation et son évolution indispensables. Le courage et l’innovation sont les clés de cette réussite.
■ Michel Heinrich (Vosges, UMP) : le problème n’est pas spécifique aux pharmaciens, mais je suis tout à fait favorable à défendre cette position française. A partir du moment où dans ce type de professions on fait rentrer des capitaux qui ne sont pas ceux de gens du métier, on prend des risques. Risques de rentabilisation à tout prix, et risques sur la répartition géographique des officines.
Propos recueillis par Laurent Gainza
Photo Miguel Medina
GÉRARD CHERPION (Vosges, UMP)
Gérard Cherpion s’est séparé l’an dernier de son officine, mais le député vosgien (UMP) manifeste toujours une bonne connaissance et une véritable proximité avec la profession.
CATHERINE LEMORTON (Haute-Garonne, PS)
« Tombeuse » du maire de Toulouse, la socialiste Catherine Lemorton a créé la surprise grâce à une campagne de proximité menée tambour battant. Récemment convertie à la politique, la « pharmacienne de la place Jeanne d’Arc » compte bien se faire entendre dans l’hémicycle.
JEAN-MARC ROUBAUD (Gard, UMP)
Réélu dans le Gard, le député UMP Jean-Marc Roubaud a tôt fait d’écrire à sa consoeur Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, pour lui rappeler le lourd tribut déjà versé par les pharmaciens pour renflouer la Sécu et leur opposition à de nouvelles ponctions.
MICHEL HEINRICH (Vosges, UMP)
Député-maire UMP d’Epinal, Michel Heinrich a été confortablement réélu dès le premier tour dans sa circonscription des Vosges. Il est membre de la Commission des Affaires sociales de l’Assemblée.
CÉCILE GALLEZ (Nord, UMP)
Retraitée de l’officine, Cécile Gallez (UMP) a déjà accompli un mandat de députée. Cette fois, c’est sa qualité de suppléante de Jean-Louis Borloo, numéro 2 du gouvernement, qui lui vaut de retourner au Palais Bourbon.