n°1202 juillet-aout 2008
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Actualité Polémique « Les pharmaciens retardent l’inéluctable »
Jean Pierre Davant, président de la Mutualité française, est un homme en colère : médecins, pharmaciens, Sécu, gouvernement... : tous responsables de la faillite du système, tous coupables d’immobilisme.

Nous sommes au lendemain d’un vaste mouvement des pharmaciens pour soutenir le modèle français face aux pressions de la grande distribution et de la Commission européenne. Soutenez-vous cette action ?


Je retrouve dans cette attitude ce qu’on a connu lorsque la Mutualité a voulu ouvrir des officines dans un autre cadre que celui individuel et libéral. C’est un non sens. Pour distribuer des médicaments, il faut des pharmaciens, on est d’accord… mais faut-il vraiment qu’ils soient uniquement libéraux et propriétaires de leur pharmacie ? La profession ne fait que retarder une évolution inéluctable. Je croyais qu’on était dans une économie libérale et non une économie faite de niches protégées par l’Etat. Je ne suis pas là pour être le porte-parole des intérêts de M. Leclerc, mais quand il dit qu’il veut distribuer des médicaments avec des pharmaciens et que cela déclenche le brouhaha que l’on sait, cela me rappelle ce que nous avons connu avec les pharmacies mutualistes. On est le seul pays au monde dans cette situation.

Vous estimez donc que les pharmaciens tentent de résister à des forces qui les dépassent ?

Je crois que toute initiative qui vise à faire jouer la concurrence pour le consommateur est bonne mais il ne faut pas tout mélanger. Il y a plusieurs façons d’exercer le métier de pharmacien à partir du même diplôme. La profession doit évoluer : on peut imaginer des attributions nouvelles dans le domaine du conseil ou de la santé publique, mais la France est complètement sclérosée de ce point de vue là. La charte de la médecine de ville date de 1927 ! C’est quand même étonnant. La situation est due aussi au manque de volonté des pouvoirs publics, qui cèdent constamment à la pression des corporatismes. On voit se profiler une future loi « Patients, santé et territoires », le PLFSS 2009 ou encore une hypothétique refonte du financement de la Sécu…

Croyez vous à la réforme en profondeur du système ?

C’est un domaine où je n’anticipe plus, je ne veux plus faire de pronostics. Qui peut dire à quoi ressemblera la loi de Roselyne Bachelot à la sortie du Parlement ? Quant au financement, je ne crois pas que notre système de santé ait besoin pour régler ses problèmes d’un « grand soir », mais d’être adapté à l’évolution permanente des métiers et des connaissances scientifiques. On s’y refuse en France : c’est vrai en médecine et c’est encore vrai dans la manière dont on distribue les médicaments.

Souhaitez-vous étendre le réseau des pharmacies mutualistes ?

Non, non, c’est une affaire réglée pour nous… Pour ouvrir ou déplacer une pharmacie mutualiste, c’est tout juste s’il ne faut pas en appeler au président de la République ! Ça prouve bien l’archaïsme dans lequel on est… (silence) La situation est tellement caricaturale : on a d’un côté des gens qui défendent leur exercice libéral et de l’autre une situation si cadenassée que rien ne ressemble à ce qu’on pourrait espérer d’une économie libérale. Avec le même diplôme, les pharmaciens devraient pouvoir choisir entre le salariat, un mode d’exercice collectif non lucratif, la grande distribution ou l’exercice individuel. Voilà ce que devrait être une économie moderne ! Attention : les Français ont besoin des pharmaciens, mon propos n’est pas de banaliser le médicament.

La Mutualité vient d’inaugurer le programme « Priorité santé mutualiste », qui vise à classer les établissements de santé et à mettre ces données à disposition des patients. Les officines seront-elles, à terme, notées et recommandées aux patients ?

Pour l’instant, il n’y a aucune initiative en ce sens. On est au début de l’aventure : Priorité santé mutualiste s’occupe de maladies extrêmement lourdes, qui sont prises en charge majoritairement à l’hôpital. Rien ne concerne la pharmacie pour l’instant. Le dispositif propose néanmoins un bouquet de services pour aider les personnes en situation d’addiction. On sera conduit, notamment en matière de tabacologie, à proposer un accès facilité au produit de sevrage. Les produits accessibles au grand public et qui n’imposent pas de contrôles particuliers, au contraire de la méthadone, sont concernés. On pourra rechercher le meilleur service dans ce domaine, à des coûts plus raisonnables pour nos adhérents. Comment ? Par un accord que l’on pourrait passer avec un ou plusieurs laboratoires et des distributeurs qui voudraient bien jouer un rôle plus actif dans le domaine. Mais on n’en est qu’au stade de la réflexion.
« Je croyais qu’on était dans une économie libérale et non une économie faite de niches protégées par l’Etat »
On parle beaucoup de désengagement de l’Etat dans les dépenses de soins : optique, dentaire, affections longue durée… Votre rôle en serait accru. Approuvez-vous ces transferts de charge ?

Transférer des dépenses de la Sécu sur les complémentaires sans rien toucher au système de santé est une erreur. Cela revient à faire payer les mêmes services plus chers à nos concitoyens. Les cotisations obligatoires ou facultatives sortent de la même poche. D’autres solutions existent pour améliorer l’état préoccupant de l’Assurance maladie : nous les apporterons au président de la République. Améliorer la gestion est une ardente obligation pour notre système de santé.

Très impopulaires, les franchises sur les soins ont tout de même permis de décélérer les dépenses de médicaments. Sont-elles, comme les génériques, une solution pérenne au déficit de la Sécu ?

Une solution ? Regardez les niveaux de déficit actuels et vous aurez la réponse. Je vous redis ce que j’ai déjà dit : l’effet des franchises est derrière nous. Quant aux génériques, on est très en retard, leur niveau dans le marché français est extrêmement bas. Il y a également d’énormes progrès à faire pour le conditionnement et la distribution des médicaments. Il faut aller outre-Atlantique pour trouver des boîtes de 50 comprimés d’ibuprofène ou de paracétamol. Et les déremboursements des médicaments de la vie courante ne valent que si on peut y accéder au meilleur coût, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. La situation est étonnante dès qu’il s’agit de faire bouger un tout petit peu les choses. J’observe tout cela depuis de longues années, j’ai donc du recul. Si j’étais parti sur la Lune pendant cinq ou six ans, nous aurions pu reprendre notre discussion dans les mêmes termes, rien n’aurait changé.

Propos recueillis par Laurent Simon
Photo Miguel Medina

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Médicament : la Mutualité dénonce « une économie de la rente »
« Trois propositions, fréquemment évoquées, ne sont pas de nature à répondre de façon satisfaisante à cette situation de crise : le transfert de charges de l’assurance maladie obligatoire vers les mutuelles et les ménages ; la seule augmentation des recettes de la protection sociale obligatoire ; enfin, pour les dépenses d’assurance maladie, l’instauration – dénoncée par la Mutualité française – d’un « bouclier sanitaire » censé maîtriser une partie des restes à charge en fonction du revenu. (…) Les politiques de santé se trompent de priorité, en ciblant seulement les actions curatives et en négligeant la prévention. L’information en santé est sous influence : celle d’intérêts commerciaux, ceux notamment des laboratoires pharmaceutiques. La formation des professionnels de santé reste insuffisante. (…) La médecine de ville privilégie toujours un mode d’exercice dépassé : celui de la Charte de la médecine libérale de 1927. L’économie de la santé, notamment celle du médicament, constitue souvent une économie de la rente. Le dialogue entre offreurs de soins et financeurs reste biaisé. » [Source : Extraits de la résolution adoptée par la Mutualité lors de sa dernière Assemblée générale]

La FNMF – Fédération nationale de la Mutualité française – est l’instance représentative de pas moins de 2002 mutuelles ou unions de mutuelles. Comme l’a rappelé sa campagne de 2007, elle dit représenter les intérêts de «38 millions de personnes », soit l’ensemble des adhérents à ces mutuelles. La Mutualité française, aux intérêts souvent divergents de ceux des pharmaciens, se partage le lobby des complémentaires avec la FFSA (Fédération française des sociétés d’assurance).