n°1212
juillet-aout 2009
Actualité
Enquête
« Ma trésorerie est malade »
A la demande de la FSPF, une équipe de sept experts-comptables a disséqué les bilans et comptes de résultats de titulaires inquiets par l’état de leur trésorerie.
Etudier la trésorerie d’une entreprise, c’est un peu sonder son intimité, mettre à jour les rouages habituellement discrets qui font le succès, ou l'échec, d'une activité. Erreurs de gestion, poids excessif de la dette, décisions de management repoussées, mauvaise appréciation de la situation, attitude de déni… la mauvaise conjoncture économique n'explique pas à elle seule la dégradation préoccupante des comptes de certaines officines, même si elle en aggrave les effets. C'est pour mieux cerner ces difficultés que la FSPF a décidé, dans la foulée de sa grande enquête sur la trésorerie des officines dévoilée dans notre numéro d'avril (Le Pharmacien n°1209), de confier à Fiducial Expertise l'étude détaillée de 73 dossiers de pharmacies présentant, du point de vue de leurs titulaires, une situation de trésorerie préoccupante. Un échantillon qui n'est pas représentatif de la population générale des officines, mais qui permet néanmoins de vérifier certaines intuitions et de constater les tensions suscitées sur les résultats d'exploitation par la dégradation de la situation économique. « On a examiné la situation de personnes qui se sentaient malades, tempère en effet Philippe Becker, directeur général de région chez Fiducial, qui, avec six de ses confrères, a passé une journée à décortiquer les dossiers exploitables adressés à la Fédération. La difficulté de trésorerie est l'égale de la fièvre chez un patient : elle a valeur de symptôme mais elle ne constitue pas la cause de la maladie ». Or c'est bien pour cerner la ou les causes des défaillances de trésorerie que l'enquête a été menée.
Les critères du diagnostic
Pour procéder, les experts-comptables ont préalablement défini cinq zones de causes des difficultés de trésorerie :
– le prix d’achat de la pharmacie et son financement initial (uniquement pour les officines acquises il y a moins de 3 ans, ce qui était le cas pour 18 des 73 officines étudiées) ;
– la décroissance de l’activité et de la marge commerciale ;
– la rentabilité de l’officine et les frais d’exploitation ;
– le fonds de roulement et le besoin en fonds de roulement ;
la politique de rémunération du ou des titulaires. Ils ont alors réparti les 73 dossiers selon trois niveaux de risques financiers.
– Zone verte : aucune difficulté à faire face aux échéances.
– Zone orange : baisse sensible du niveau de trésorerie en 2008 ou probable baisse sensible à prévoir sur le prochain exercice. En cas d’inaction du titulaire sous douze mois, risque pour l’officine de passer en zone rouge.
– Zone rouge : situation de trésorerie très tendue avec découvert bancaire et encours fournisseur important, d'où un risque de cessation de paiement.
Des résultats contrastés Surprise : 22 % des dossiers analysés ont, contre toute attente, été classés en zone verte. « Ces pharmaciens n’ont pas de difficultés, analyse Philippe Becker, mais ils manifestent néanmoins un certain pessimisme pour l’avenir. Sept experts-comptables de Fiducial Expertise ont étudié à la demande de la FSPF la trésorerie de 73 officines volontairesAu travers des commentaires qu’ils ont faits sur le questionnaire d’accompagnement, ils s’attendent à une dégradation de leur trésorerie dans les prochains mois et même si celle-ci reste positive, ils la voient décroître ». Plus préoccupante est la situation de 63 % des pharmacies étudiées, classées en zone orange. « Ces titulaires ont majoritairement un niveau de conscience assez correct de leur situation. […] Ils savent que leur situation est fragile. Par contre les mesures correctrices se font attendre ou manquent souvent d’envergure ! ». Enfin 15 % des officines étudiées se sont retrouvées classées en zone rouge, et là, le jugement de Philippe Becker est sans appel : « Ces titulaires se mettent, à une très forte majorité, la tête dans le sable. Nous avons noté par exemple sur deux dossiers que les centres de gestion agréés leur avaient envoyé à plusieurs reprises des messages d’alerte qui incitaient les pharmaciens concernés à faire le point avec leur expert-comptable. Pour ces officines, tranche le spécialiste, des décisions doivent être prises à court terme. Des solutions existent ! »
Des causes diverses
Passé le diagnostic, la recherche des causes est évidemment ce qui a intéressé la FSPF dans l'étude qu'elle a commandité. En la matière, on se trouve souvent confronté à une multiplicité de paramètres : « Comme pour les accidents ou les catastrophes il faut plutôt évoquer un faisceau de causalités », estime Philippe Becker. Les auteurs de l'étude se sont donc penchés sur les cinq grands types de causes évoqués plus haut :
■ Le prix d’achat et/ou le financement initial Sur les 18 pharmacies acquises il y a moins de 3 ans, le prix d’achat moyen est de 88,10 % du chiffre d’affaires TTC. A partir des calculs effectués, il apparaît que les capitaux propres actuels représentent 14,34 % de la valeur du fonds acquis. On note que l’excédent brut d’exploitation (EBE) qui ressort du compte de résultat 2008 représente 9,29 fois la valeur du fonds acquis. Dans 7 cas sur 18, le prix d’achat trop élevé par rapport à l’EBE est considéré comme la cause des difficultés de trésorerie. Dans 9 cas sur 18 c’est l’insuffisance des capitaux propres par rapport au financement qui est en cause. Dans 6 cas sur 18 les deux causes apparaissent simultanément. Plus de la moitié des pharmacies classées en zone rouge le sont notamment pour cette raison. « Ces dossiers, estime Philippe Becker, n’auraient jamais dû donner lieu à l’octroi d’un prêt. L’incidence de la conjoncture actuelle n’est ici pas en cause car ces officines ne pouvaient pas supporter la charge d’un emprunt d’acquisition et rémunérer l’acquéreur compte tenu de leur EBE ».
■ La décroissance de l’activité et/ou la baisse de la marge L’activité a baissé en 2008 dans un tiers des officines analysées. Sur les 57 pharmacies classées en zone rouge et orange, 9 le sont à cause d’une baisse de leur chiffre d’affaires. Dans 14 cas, ce sont la baisse de la marge commerciale et de la coopération commerciale qui sont en cause. Enfin, dans 7 cas, les deux causes apparaissent simultanément. « La baisse d’activité et de marge est une cause aggravante pour les officines qui ont des situations financières fragiles, note Philippe Becker. Dans le passé, la baisse de marge en pourcentage avait été plus ou moins compensée par l’accroissement de l’activité. Depuis trois ans la marge stagne ou baisse en valeur absolue et par conséquent l’incidence est immédiate sur la capacité bénéficiaire des pharmacies. »
■ La rentabilité trop faible de l’officine L’excédent brut d’exploitation a baissé dans 45% des cas étudiés, avec, pour 70% d'entre eux, une baisse supérieure à 10%. Le poste frais de personnel est significativement supérieur aux normes habituelles dans 37 % des cas. Le poste « autres achats et charges externes » est significativement supérieur aux normes habituelles dans 36 % des cas. Pour 42% des pharmacies classées en zone rouge et orange, le poids trop fort du poste frais de personnel est en cause dans l’apparition de difficultés de trésorerie. «Nous avions déjà constaté que certains pharmaciens avaient du mal à maîtriser la masse salariale et sans doute la productivité, constate Philippe Becker. L’amélioration de la productivité apparaît clairement comme un chantier prioritaire pour beaucoup de pharmaciens car en moyenne la masse salariale chargée équivaut environ à 40 % de la marge commerciale standard (tous types d’officines confondus). »
■ La mauvaise maîtrise du fonds de roulement et du besoin en fonds de roulement Le crédit fournisseurs a diminué en 2008 dans 54 % des cas, tandis que le stock de marchandises a augmenté en 2008 dans 37% des cas. La difficulté de trésorerie est l'égale de la fièvre chez un patient : elle a valeur de symptôme mais elle ne constitue pas la cause de la maladie Pour un cinquième des officines classées en zones rouge et orange, la diminution du crédit fournisseurs est en cause dans l’apparition de difficultés de trésorerie. Dans 12 % de ces cas, c'est la hausse du stock qui est en cause. « Nous observons qu’en 2008 les fournisseurs sont plus stricts sur les délais, est-ce à mettre en relation avec la loi LME ? Ce n’est pas sûr. Nous penchons pour une analyse différente, les fournisseurs et en particulier les grossistes répartiteurs ont une approche « risque » sur les officines en mauvaise santé financière et il est fort probable que les officinaux en question ont été sommés de régler plus rapidement leurs encours. Sur la problématique des stocks trop forts nous notons que l’occurrence est faible : sept dossiers seulement sont en anomalie. Il faut certainement voir dans ce résultat la conséquence des difficultés de trésorerie qui obligent à réduire les achats et le stock. »
■ la politique de rémunération du ou des titulaires Dans 12% des cas les capitaux propres des officines étaient négatifs (ce qui indique que le titulaire prélève au-delà des bénéfices). En 2007 le pourcentage était de 11%. Dans un tiers des 57 pharmacies en zone rouge ou orange, la politique de rémunération du ou des titulaires est en cause par rapport à l’apparition des problèmes de trésorerie. « Le sujet est toujours délicat à aborder, estime Philippe Becker. Nous sommes en face d’un « risque dirigeant » qui peut avoir deux origines : un train de vie incompatible avec les résultats de l’officine – même si celle-ci est correctement gérée – ou à l’inverse un résultat trop faible incompatible avec le minimum pour faire vivre le pharmacien et sa famille ! Dans la première hypothèse un peu de modération et tout va mieux, dans l’autre hypothèse, il n’y a pas d’autre solution que la revente.» Quelles que soient les causes – elles sont souvent cumulatives dans les problématiques de trésoreries défaillantes –, Fiducial Expertise relève qu’elles sont rarement imputables à la fatalité. Mauvaise gestion des frais d'exploitation, achat du fonds à un prix élevé, prélèvements du titulaire trop importants... tout est surtout affaire de comportement, et peut donc être amélioré. « C'est plutôt rassurant ! », conclut Philippe Becker.
Laurent Gainza
Photo Miguel Medina 
« UNE PUDEUR EXCESSIVE AUTOUR
DE CES QUESTIONS »
Le point de vue de Philippe Besset, président de la commission Economie de la FSPF. « Cette étude montre que le pharmacien doit absolument maîtriser, en plus de son art, les fondamentaux de la gestion de son entreprise. La gestion de l’officine devrait être notre deuxième métier, mais nous n’avons pas été formés pour ça. En période de croissance, les petits écarts étaient pardonnés. En cette période difficile, une petite faute peut être très lourde de conséquences. Ce sont des choses que l'on soupçonnait, bien sûr, et l’analyse a le mérite de nous le démontrer par a + b. Je crois qu'il faut se garder d'une gestion trop solitaire, qu'il faut avoir le réflexe de se faire aider, et le courage de prendre les bonnes décisions de gestion quand il le faut, sans attendre d'être acculé à la vente de son officine. Il y a malheureusement une pudeur excessive autour de ces questions. C’est une erreur ! Quand on ne sait pas, il faut savoir demander de l’aide et trancher... »