n°1212 juillet-aout 2009
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Santé Recherche Les potions magiques du Pr Baulieu
Invité exceptionnel de la troisième Journée nationale de l’Utip, le Dr Etienne-Emile Baulieu est une figure à part dans la recherche française. À 83 ans, le découvreur de la DHEA et du RU-486 pourrait bien ne pas avoir dit son dernier mot.
Qui n’aime pas Etienne-Emile Baulieu ? Né en 1926 et résistant pendant la Guerre, il a réussi à faire entrer la science de plain-pied dans la société. Son secret ? Les hormones stéroïdes. La plus connue d’entre elles, cette fameuse DHEA qu’il continue à promouvoir avec un mélange de coquetterie et d’entregent, n’est pas une lubie : la découverte de sa production par les glandes surrénales remonte à 1960 lorsque le jeune chercheur travaillait à la Faculté de médecine de Paris. Ce n’est qu’ensuite qu’il rejoint Gregory Pincus – rien moins que le coinventeur de la pilule contraceptive et incidemment de la révolution sexuelle – à l’université de Columbia à New York pour y mener les travaux qui le mèneront à reconnaître le potentiel de sa deuxième molécule star : la mifépristone ou RU-486, hormone antiprogestative utilisé dans les IVG « chimiques » depuis 1988 en France. La DHEA a fait l’objet d’une commercialisation parfois abusive  Découverte huit ans plus tôt par une équipe de Roussel-Uclaf et promue par le chercheur, la substance a énormément fait parler d’elle. « Depuis son invention, le RU-486 est victime de préjugés idéologiques, ce qui ralentit la recherche. Déjà, dans les années 1980, le président de Hoechst [qui a fusionné en 1996 avec Roussel-Uclaf, NDLR], fervent catholique et ami personnel du pape, était opposé à toute utilisation de la molécule », se souvient-il dans l’Express. Les remous soulevés par sa découverte ne sont d’ailleurs pas encore retombés : l’Italie interdit encore sa commercialisation.

Contre la peste grise

A 80 ans bien tassés, le chercheur n’a pas encore déposé les armes. Ses derniers combats, il les livre dans la lutte contre la « peste grise » : en 2050, l’Europe ne comptera pas moins de deux à trois millions de centenaires. « Actuellement, 50 % des personnes âgées de plus de 85 ans développent des démences, déplore-t-il, or la majorité des enfants nés en 2000 vivront certainement jusqu’en 2100 ». Vieillir plus mais vieillir mieux, tel est le vrai défi. Lui et sa famille scientifique – dont Françoise Forette, professeur de gériatrie à Paris V – ont fondé en 1995 l’Institut national de la longévité et du vieillissement. 500 000 personnes prennent de la DHEA tous les jours dans le monde  Les attentes sont énormes, le marché aussi et les arnaques vont avec : « Certains ont la malhonnêteté sance contre le vieillissement. A petites doses prises par voie orale, c’est juste une escroquerie mais à doses plus importantes, cela peut être dangereux ! » Mais Etienne- Emile Baulieu ne fait pas que déplorer, il propose : deux molécules selon lui pourraient être utilisées pour traiter la sénescence. Outre la DHEA, qui attend encore des essais cliniques dignes de ce nom, il met en avant les qualités de la prégnénolone, précurseur de toutes les hormones stéroïdes produites dans notre corps, et de l’un de ses dérivés au nom sybillin de MAP 4343. Nul ne sait si cette substance suivra la même voie que la DHEA – flambée médiatique puis retour à un relatif anonymat – ou si elle bénéficiera d’essais cliniques dignes de ce nom. « 500 000 personnes prennent de la DHEA tous les jours, le produit est peu onéreux, non brevetable et n’est donc pas considéré comme rentable par l’industrie pharmaceutique », regrette-t-il. Il s’agirait donc plus d’un manque de marketing que d’un manque d’efficacité. Il est vrai qu’aucun essai clinique digne de ce nom (randomisé, double aveugle contre placebo et effectifs importants) n’a été mené avec la DHEA. Trop cher pour des équipes universitaires et le chercheur étant officiellement à la retraite depuis belle lurette dans l’Hexagone, il ne pourrait prétendre à des deniers publics.

Tempus fugit

Pour éviter que « son » MAP 4343, qui, lui, est breveté, ne suive la même voie, le professeur Baulieu a fondé une start-up baptisée Mapreg pour dégoter des financements : « Le service de santé du département de la Défense américaine s’intéresse à la molécule et elle suit en Europe un plan de développement sous le statut de médicament orphelin pour le traitement des traumatismes de la moelle osseuse », confie-t-il. Vieillir plus mais vieillir mieux, tel est le vrai défi  L’enjeu est de taille car les propriétés de la substance s’étendraient aussi au vieillissement cérébral. « Je trouve un peu vexant de ne pas être immédiatement reconnu alors que j’ai quand même inventé deux ou trois trucs. Ça fait du bien d’être obligé de se battre, mais dans certaines limites », at- il déclaré à l’AFP avec un mélange de saine vanité et d’empressement typique du personnage. D’après une publication de 2007, la molécule augmente de près de 15 % la durée de vie de C. Elegans, un nématode souvent utilisé comme modèle en recherche et stimule la croissance neuronale in vitro ! Certes, on n’est pas des vers mais l’espoir est permis. Comme il l’a rappelé lors de la dernière Journée nationale de l’Utip, « si je repousse d’un an la dépendance pour 10% des malades d’Alzheimer, l’économie pour la société française, c’est un milliard d’euros ». Avec 30 milliards d’euros de déficit prévu pour 2009, la Sécu en aurait bien besoin : souhaitons-lui donc de devenir un fringant centenaire.

Laurent Simon  
Photo Miguel Medina

NOTA BENE
La dernière Journée nationale de l’Utip s’est tenue le 16 mai 2009 à la Maison de la chimie, sur le thème « Vieillir, le pharmacien un allié à chaque étape ». 
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A l’avenir, les neurostéroïdes ?
Les hormones stéroïdes sont connues depuis les années 30 mais l’idée qu’elles puissent avoir une action sur les systèmes nerveux centraux et périphériques est beaucoup plus récente. Ces substances sont en fait directement produites par les neurones et agiraient localement ! Chez le rat, elles interfèrent directement sur le sommeil et l’anxiété : une substance comme le RU-486 testée dans des cas de dépression psychotique sévère a révélé une certaine efficacité. A la clef, de nombreux avantages : ces hormones sont peu toxiques et surtout elles agiraient immédiatement sans le temps de latence de plusieurs semaines des antidépresseurs actuellement sur le marché, basés seulement sur le système sérotoninergique. Les hormones agissent elles entre autres sur les récepteurs GABA et NMDA. Et ce n’est pas tout : les neurostéroïdes auraient aussi des propriétés promnésiantes et neuroprotectrices, ce qui ouvrirait le champ à des traitements révolutionnaires de la maladie d’Alzheimer. 


BIO EXPRESS
1926 Né Emile Blum le 12 décembre à Strasbourg
1944 S’engage dans la résistance sous le nom d’Emile Baulieu
1963 Premiers travaux sur la DHEA
1965 Devient consultant pour Roussel Uclaf Fin des années
1970 Publie les premiers résultats du RU-486
1982 Elu membre de l’Académie des sciences
2002 Présidence de l’Institut de la longévité et du vieillissement
2008 Création de l’Institut Baulieu sur la dépendance des personnes âgées.