n°1181 juin 2006
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Santé Alimentation Etat de graisse
La France grossit. Et le fossé se creuse entre deux conceptions divergentes du phénomène : choisissons-nous notre poids ou est-ce notre poids qui nous choisit ?
On ne peut décidément plus manger tranquille. Moins d’alcool, plus de chlorophylle, plus de calcium, plus de vitamines D... Le Plan national nutrition santé avait déjà jeté un oeil attentif dans nos assiettes, et maintenant son petit frère, le PNNS 2, prend son tour de garde jusqu’en 2008. Parmi la forêt de mesures, on retiendra en particulier la très janséniste « action N°2 » : « Inciter les entreprises à commander lors d’organisations de “pots” et “cocktails” des buffets faisant une large place aux fruits et légumes sous toutes leurs formes ». Un pot de départ célébré avec une branche de céleri augurera certainement d’une retraite plus longue mais pas d’une fête plus réussie. Pourtant, « il ne s’agit pas de mettre la France au régime ! », se défend Serge Hercberg, nutritionniste et promoteur du PNNS (voir encadré). Autre proposition symboliquement aussi forte du PNNS 2, celle d’abaisser la TVA des fruits et légumes au niveau de celle de la presse ou du médicament. En ces temps où le marketing brouille volontairement la frontière entre médicaments et alimentation – les fameux « alicaments » – par l’entremise de pubs maniant l’allégation santé à tout va, le PNNS rejoint bien malgré lui une tendance lourde : celle de la médicalisation de l’alimentation. Tendance qui culmine en ce moment avec le remboursement par les AGF ou la Maaf de yaourts aux stérols végétaux, respectivement Proactiv et Danacol.

Diète gouvernementale

A la décharge des autorités sanitaires, les Français ont tout de même une bonne raison de se serrer la ceinture : ils grossissent, encore et encore. Mais coincés entre une société normée à l’extrême – la sociologue Fatima Mernissi parle même de « la taille 38 de la femme occidentale, équivalent du port du voile pour les musulmans » – et les désirs attisés par l’industrie agroalimentaire, les Français, et particulièrement les femmes, sont tiraillés. Jusqu’à en être victimes, comme l’illustre dramatiquement l’affaire des préparations thyroïdiennes de la pharmacie Demours à Paris. C’est pourquoi la résistance s’organise : certains praticiens, dont le très médiatique Dr. Zermati, président du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (Gros), ont même proposé un « contre PNNS » : lutte contre la discrimination des obèses, contre la diabolisation des aliments, contre la médicalisation de l’alimentation et lutte pour moraliser le commerce de l’amaigrissement. « On fait librement dans nos pharmacies la promotion de (...) tout un bric-à-brac qui n’est certes pas toujours aussi dangereux que les gélules à base d’hormones thyroïdiennes (...) mais tout de même, comment peut-on tolérer un tel charlatanisme dans des officines (...) dépendant d’un Ordre des pharmaciens censé veiller au respect de bonnes pratiques, sans visée mercantile, conformes aux données de la science ? », écrit ainsi le Dr Gérard Apfeldorfer, vice-président du Gros.

Big is beautiful


Et si la solution était de rester gros et de s’en accommoder ? Les Etats-Unis, toujours en avance en matière d’obésité, sont déjà passés au stade suivant : après l’acceptation (« Et alors ? »), le déni (« Ca ne change rien ! »). Selon la thèse de Paul Campos, auteur du récent ouvrage The diet myth, les campagnes de prévention américaines sont trompeuses et fausses. En substance, le pamphlétaire avance qu’être gros n’est pas mauvais pour la santé. Un cran en dessous tout de même, en France, le Gros propose quant à lui d’abandonner les messages du type « mangez moins de... », jugés « négatifs, stigmatisants et faux, {...} » et de promouvoir ceux du type « mangez à votre faim ». Avec un risque paradoxal, celui que les conseils d’hygiène alimentaire à l’échelle nationale aient l’effet inverse : ils culpabiliseraient et, au final, feraient grossir, tout comme une diète mal menée ! Une nouvelle minorité visible est en train de naître : celles des obèses. Le 6 mai dernier a même été décrété journée internationale sans régime par plusieurs associations de « rondes » : un lobby de poids contre l’hégémonie de la minceur.

Laurent Simon
Photo Miguel Medina

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INTERVIEW
« Nous ne stigmatisons personne »Serge Hercberg, professeur de nutrition,  promoteur du Plan national nutrition santé.

Le Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (Gros) propose de « rompre avec les politiques traditionnelles de prévention ». C’est-à-dire de manger avec insouciance selon ses propres besoins. Ce qui est contradictoire avec vos propres messages plus « responsabilisants ». Comment réagissez-vous ?

Je ne suis pas contre que l’on rappelle aux pouvoirs publics l’humilité et le respect de temps en temps. Simplement, le discours du Gros me fait sourire. Ils donnent de grandes leçons de santé publique mais leur analyse est biaisée. Le PNNS serait-il responsable de tout ce dont on l’accuse ? Je ne le crois pas. Nous ne stigmatisons personne, nous ne parlons même pas d’obésité dans nos campagnes ! Certaines de leurs idées sont positives, mais aucune n’est étayée scientifiquement. Si elles l’étaient, ils auraient déjà eu le prix Nobel ! Les guides alimentaires du PNNS ne sont pas culpabilisants pour le consommateur, nous avons bien fait attention à cela. On ne dit jamais de ne pas manger deux religieuses au chocolat de suite ! Il faut juste ne pas le faire tous les jours.

La voix du PNNS est-elle entendue ?
J’espère. Il faut rappeler que le PNNS représente à peine 5 millions d’euros en moyens de communication. Auxquels il faut comparer les centaines de millions que dépensent les groupes agroalimentaires pour leur promotion. Le consommateur est soumis à une pression énorme, mais malgré cela je suis optimiste car des premiers chiffres suggèrent un frémissement ou plutôt une stagnation dans la croissance du poids des enfants en France, même si cela ne semble pas vrai pour les populations défavorisées. Les résultats de trois études que je cite dans mon rapport tendent à le montrer. Il nous faut renforcer nos campagnes et les coupler à des actions sur l’offre alimentaire.

Que pensez vous des initiatives de certaines complémentaires pour rembourser des produits contenant des stérols végétaux ?
Il faut absolument redonner une définition claire de ce que sont un médicament et un aliment. Il est évident que faire rembourser un yaourt par une assurance santé contribue à médicaliser l’alimentation. Les gens qui vont profiter de ces offres n’ont pas forcément un taux de cholestérol supérieur à la moyenne, ce qui est tout de même l’indication première des stérols végétaux. Les aliments destinés à la population générale sont et doivent rester un plaisir, ils n’ont pas vocation à traiter une pathologie ou un facteur de risque qui concerne un nombre limité de sujets. Par ailleurs, de nombreuses mesures peuvent être prises sans que le grand public en soit conscient : nous avons fait baisser le taux de sel dans les potages vendus dans le commerce de 10 % à 12 %. C’est bon pour la santé publique et cela n’a pas nui aux qualités gastronomiques !