n°1181
juin 2006
Actualité
Dossier
L'officine, un eldorado ?
Usés par le stress, les horaires à rallonge et désireux de devenir leur propre patron, de plus en plus de pharmaciens industriels envisagent de travailler à l’officine. Gros plan sur ces transfuges.
Manque de contact humain et de perspectives d’évolution professionnelles ou salariales, pression trop forte, notamment dans les grosses structures, lassitude d’être immobilisé derrière un bureau... Après dix à quinze ans d’investissement dans une société vient le temps du bilan professionnel, de la remise en question. Les agences d’intérim spécialisées sont unanimes : depuis une dizaine d’années, les pharmaciens travaillant en industrie sont de plus en plus nombreux à se laisser tenter par l’officine. « Il y a trois ans, un candidat sur dix formulait une telle demande. Aujourd’hui, ils sont trois fois plus nombreux », constate Véronique Mougin, spécialisée dans le recrutement de pharmaciens chez 3S Santé, la plupart ayant en tête de devenir titulaires, si possible à court terme. « Vers 40-50 ans, il est naturel d’aspirer à l’indépendance », résume Michel Siffre, titulaire associé à Bandol. Et ce, même si les 35 heures sont une utopie et si le contexte n’est pas des plus faciles, sur fond de baisse du prix des génériques, de déremboursements et de plafonnement des marges arrière. « La demande va crescendo malgré la baisse des marges brutes », souligne Valérie Lebeaupin, responsable d’agences Quick Medical Service à Toulouse. Moins de vacances et davantage d’impôts à payer ? Qu’importe. Ce qui compte, c’est la satisfaction d’être son propre patron, de ne plus avoir de comptes à rendre à sa hiérarchie et de récolter directement le fruit de son travail. «Avoir un retour direct sur son activité, le sentiment tangible du service rendu, c’est ce qu’il y a de plus gratifiant », note François Braouezec, 35 ans, qui amorce sa reconversion grâce à l’intérim. Sans compter qu’opter pour l’officine permet de revenir s’installer dans sa région d’origine, les postes en industrie étant plus circonscrits géographiquement.
Remise en selle progressive
Faute de statistiques, cette tendance est impossible à quantifier au niveau national, les pharmaciens de l’industrie pharmaceutique n’étant pas tenus de s’inscrire à l’Ordre, en dehors du pharmacien responsable, du pharmacien responsable intérimaire et d’un quota de pharmaciens en fonction de la taille de la structure. Si le gros de la demande provient de l’industrie, le phénomène existe aussi, à une bien moindre échelle, chez les pharmaciens issus de la répartition. Par contre, il est inexistant chez les biologistes. Parmi ces candidats au recyclage, certaines tendances se dégagent. Quadragénaires, ils ont plutôt un profil de middle manager en marketing ou en production. A noter également, une légère dominante féminine : en moyenne, une femme sur dix de 30 à 59 ans issue de l’industrie se réoriente vers un autre secteur d’activité, contre environ un homme sur vingt. Nombre de ces reconvertis ont choisi de faire leurs armes chez une connaissance ou un confrère compréhensif Pour elles, cette mobilité se fait principalement vers des postes de salariés d’officine, tandis que les hommes deviennent plus fréquemment titulaires(1). Par ailleurs, deux types de profils sollicitent les agences d’intérim spécialisées : les pharmaciens juniors, récemment diplômés « option industrie », n’ayant pas trouvé de poste à l’issue de leur stage et qui souhaitent provisoirement travailler à l’officine. Quant aux pharmaciens de l’industrie souhaitant se recycler à l’officine, ils ont nettement plus de difficultés à trouver un poste par le biais de l’intérim, nombre de titulaires étant réfractaires à l’embauche d’un adjoint pas immédiatement opérationnel. « Nous recrutons peu de pharmaciens issus de l’industrie car ils ne connaissent pas l’exercice de l’officine, indique Henri Beaune, directeur de réseau chez Pharm’ Appel et Appel médical. Nous leur conseillons donc de passer par une formation pour se replonger dans le bain de l’officine et acquérir les connaissances logicielles, ces pharmaciens ne maîtrisant pas le tiers payant. » Dans les faits, bien peu de candidats envisagent de passer par une formation de recyclage (voir encadré), distance oblige.
Gérer la transition
Outrepassant ce constat des agences d’intérim, nombre de ces reconvertis ont choisi de faire leurs armes chez une connaissance ou chez un confrère compréhensif qui, en échange d’une rémunération raisonnable, leur a permis de se remettre sur les rails. Commencer par des missions de remplacement leur permet d’être directement embauchés comme adjoint. « Le fait que je n’ai travaillé que dans l’industrie depuis la fin de mes études n’a pas freiné mon employeur, au contraire, constate Cassandre Gabagnou, 28 ans, embauchée en CDI dans une officine lyonnaise. J’ai joué cartes sur table, et mes employeurs ont été intéressés par ma valeur ajoutée », indique cette jeune adjointe, titulaire d’un DESS de cosmétologie industrielle. Dans bien des cas, sur fond de pénurie d’adjoints, les petites annonces ou le porte à porte peuvent s’avérer efficaces. "L'expérience en industrie apprend à être réactif,
à avoir la culture du résultat,
à assurer une gestion rigoureuse"
François Braouezec, fraîchement reconverti « Les diplômés de l’option industrie, parfaitement conscients qu’il leur manque les connaissances de l’officine, sont prêts à se former gratuitement », précise Henri Beaune. On touche là aux limites de cette transition. Pour se remettre en selle, certains n’hésitent pas à effectuer des pseudo-stages d’observation, sans contrat ni statut. Une attitude qui peut coûter cher en cas de contrôle de l’inspection du travail ou de l’Urssaf, car pouvant facilement s’apparenter à du travail au noir. Mais bien souvent, ils se contentent de tout reprendre à zéro et potassent dans leur coin. « Je me suis replongé dans le Vidal, le Dorosz et dans différents ouvrages pour me remettre en mémoire les médicaments », se rappelle Michel Siffre, aujourd’hui vice-président du Syndicat des pharmaciens du Var. Par la suite, il faut en moyenne trois mois à ces transfuges pour être à l’aise au comptoir. Une fois ce virage pris, reste à assumer l’incontournable perte de revenus qu’implique cette transition en tant qu’adjoint et à franchir le pas de l’acquisition. « Il est difficile de devenir titulaire d’un point de vue financier, note Stéphane Bihr, qui a exercé dix ans en industrie en tant que responsable commercial avant de revenir à l’officine via l’intérim en mai dernier. Mais aujourd’hui, les SEL permettent d’accéder à un capital, ce qui peut faciliter la démarche. » A 38 ans, il envisage de racheter une officine en septembre prochain dans les Yvelines. « Après, il faudra beaucoup travailler, s’investir. Je me prépare à deux ou trois années difficiles. »
Acquis industriels
Pour les pharmaciens fraîchement convertis à l’officine, les écueils se situent essentiellement du côté de la gestion du tiers payant. La réglementation, la dispensation et la connaissance des nouveaux médicaments posent également problème dans un premier temps. « Le plus dur a été de mémoriser les génériques, reconnaît Laurence Boronad, adjointe à Nice après avoir passé huit ans chez Virbac. De retour à l’officine, je ne connaissais plus les DCI ! » Si les premiers pas derrière le comptoir ne sont pas toujours faciles, la rigueur de la formation industrielle et les acquis de l’industrie s’avèrent précieux, avec à la clé des méthodes de travail que les officinaux ne possèdent pas forcément en termes de gestion et de management d’équipe. « L’expérience en industrie apprend à être réactif, à avoir la culture du résultat, à assurer une gestion rigoureuse », confirme François Braouezec. Autre atout de taille pour ces ex-industriels : le pécule accumulé au fil des années et les éventuelles indemnités de licenciement perçues leur permettent de bénéficier d’un apport personnel facilitant l’achat d’une officine. « Le pas de l’installation est souvent plus facile à franchir dans leur cas : ils ne sont pas bloqués par l’investissement et leur baisse de revenus n’est que provisoire », résume Valérie Lebeaupin. Alors pourquoi se priver ?
Dossier réalisé par Fanny Rey
Photo Miguel Medina
(1) D’après Les pharmaciens en France, situation démographique et trajectoires professionnelles (étude DREES, octobre 2005)
Les déboires du comptoir
« J’avais prévu tous les scénarios, sauf celui de la baisse continue de mon chiffre d’affaires. » Trois ans après le rachat d’une petite officine à Saint-Cloud, le constat est pourtant là, cruel, avec des résultats en chute libre, malgré un investissement continu. Maladresses dans l’approche du client, sous-estimation de la partie administrative et logistique, manque d’intérêt pour ce métier plus tourné vers la gestion du détail que vers la gestion de projets... Le bilan est sans concessions. Rien dans le rôle de titulaire n’a convaincu Michèle Signargout. Ni les tâches administratives – « du secrétariat » –, ni l’aspect comptoir – «des tâches automatiques, répétitives, du rangement, de la vérification de stock... ». Le fameux contact privilégié avec sa clientèle ? Un leurre, selon elle. «Dans les grandes ville, les gens n’ont pas d’échange intéressant avec les commerçants, pas plus avec leur pharmacien. » Ses dix-sept ans d’expérience dans l’industrie pharmaceutique ne l’avaient pas préparée à cette déconfiture. Coiffée d’une double casquette de docteur en pharmacie option industrie et d’un troisième cycle d’une école de commerce, elle a enchaîné des missions dans différents laboratoires, en marketing et en communication, en France et à l’International. Mais l’arrivée de quatre enfants en six ans a progressivement compliqué la donne. Face aux obstacles rencontrés, celle qui dit avoir « aimé passionnément son métier » se met à envisager une reconversion. En juin 2002, elle prend la tangente, direction l’officine, où elle effectue un remplacement de quatre mois. Dans la foulée, elle entend parler de la mise en vente d’une petite officine à Saint-Cloud, à proximité de chez elle, qu’elle rachète en avril 2003. « Je souhaitais devenir entrepreneur, pouvoir gérer ma famille en parallèle et éventuellement racheter plus grand après. » La désillusion sera de taille. « J’avais l’impression que ce métier se résumait à de la distribution de médicaments et qu’il fallait adopter un langage simpliste avec les clients et avant tout se débrouiller pour qu’ils n’aient rien à payer. Mais surtout, j’avais le sentiment de n’être pas faite pour ça du tout ! » Son expérience en tant qu’adjointe ne lui avait pas permis de mesurer l’ampleur des tâches administratives, de classement, de rangement et de vérification qui l’attendaient, une fois installée à son compte. « Pendant un an, j’ai travaillé cent heures pas semaine », le temps de se familiariser avec ce nouveau métier. Mais rien n’y a fait. A 45 ans, Michèle Signargout n’a plus qu’une idée en tête : retourner dans l’industrie. A tel point qu’en septembre dernier, elle a mis en vente à 450 000 euros son officine qu’elle avait achetée 630 000 euros deux ans et demi auparavant.

La section B compte 3346 inscrits, mais tous les pharmaciens de l’industrie pharmaceutique ne sont pas tenus de s’inscrire à l’Ordre, à l’instar des chefs de produit ou des fonctions marketing.
Deux formations pour se recycler
Deux diplômes universitaires permettent aux pharmaciens industriels de se réorienter vers l’officine. Pionnière en la matière, la faculté de pharmacie de Châtenay-Malabry (Paris-XI) a mis en place en 1999 un DU « Préparation à l’exercice officinal ». Cette formation permet aux candidats de réactualiser leurs connaissances et/ou d’effectuer un stage en officine, afin de pouvoir exercer leurs fonctions selon les conditions prévues par le Code de la santé publique. Elle s’adresse aux pharmaciens diplômés ayant suivi la filière « industrie » ou « biologie » ainsi qu’aux « option officine » n’ayant pas exercé pendant plusieurs années. La formule implique de suivre un minimum de 100 heures d’enseignements, soit cinq modules de 20 h à choisir dans une liste proposée aux étudiants de 5ème et 6ème années, filière officine. « Nous avons fait le choix d’une formation à la carte : à chacun de faire son choix selon son parcours antérieur, en fonction de ses acquis universitaires et professionnels. Ces candidats sont intégrés aux enseignements dispensés en 5ème et 6ème années », indique le Pr Gilbert Fournier, responsable de ce DU. Ces cours sont complétés si nécessaire par six mois de stage pratique en officine, avec un statut de stagiaire 6ème année. Pour la vingtaine de places disponibles chaque année, les inscriptions peuvent se faire à tout moment de l’année, mais idéalement au moment de la rentrée universitaire. Dans le sillage de la faculté de Châtenay- Malabry, la faculté de pharmacie de Lyon a créé une formation courte non diplômante intitulée « Actualisation des connaissances pour la pratique officinale ». Trois modules sont proposés à la vingtaine d’inscrits annuels : « Informatique à l’officine » (11h), « MAD », dispensé en amphithéâtre avec les étudiants de 5ème année (36h) et « Dispensation des médicaments et prise en charge des patients », d’une durée de 75 heures. S’ils s’inscrivent au moins aux deux premiers modules, les pharmaciens peuvent ensuite effectuer un stage de un à six mois avec une convention universitaire. « Ce stage agréé par la faculté, non rémunéré, n’implique pas d’évaluation de leurs connaissances », souligne Olivier Catala, titulaire d’officine et responsable des modules « Informatique » et « MAD », « un enseignement important, car il n’existait pas il y a dix ans ». Quant à l’informatique, les cours sont donnés à part, chaque pharmacien disposant d’un ordinateur. « L’objectif, c’est qu’ils soient à l’aise avec les logiciels de dispensation Alliance et LGPI, pour la délivrance des médicament. » Le module « Dispensation des médicaments », qui représente le plus gros morceau, constitue une piqûre de rappel de toutes les pathologies principales.
NB : Les pharmaciens en poste en industrie peuvent s’adresser à leur Fongecif pour conserver leur rémunération et suivre une formation dans le cadre d’une réorientation de carrière.
Que dit la loi ?
Selon l’article L 5125-9 du Code de la santé publique, un pharmacien souhaitant s’inscrire dans la section A et devenir titulaire doit justifier d’au moins six mois d’exercice officinal en qualité d’adjoint ou de remplaçant inscrit au tableau de la section D ou en qualité d’étudiant remplaçant, muni d’un certificat de remplacement. Cette disposition ne s’applique pas aux pharmaciens ayant effectué leur stage de fin d’études de six mois dans une pharmacie d’officine ou une pharmacie hospitalière, aux anciens internes en pharmacie hospitalière et aux pharmaciens inscrits au tableau de l’Ordre au 1er janvier 1996, ou avant cette date. Par contre, en raison de l’unicité du diplôme d’Etat de docteur en pharmacie, les fonctions d’adjoint ou de remplaçant sont ouvertes à tous les pharmaciens sans conditions de filière, de formation ou d’expérience.