n°1181
juin 2006
Actualité
Informatique
DMP, le grand flou
Le Dossier médical personnel a changé de cap et de capitaine. Jacques Sauret a succédé à Jacques Beer-Gabel à la direction du groupement d’intérêt public qui préside à sa destinée… Tant bien que mal.
Trois changements de direction en un peu plus d’un an, Dominique Coudreau – président du conseil d’orientation du DMP – bientôt en retraite, communiqués assassins de syndicats de médecins et d’associations de patients, manque de fonds, calendrier explosé... Vous reprenez un mandat pas évident !
C’est le printemps ! Je suis optimiste... La difficulté du DMP n’est pas où l’on croit. Il y a deux aspects : la capacité d’hébergement et le contenu. L’hébergement, c’est la partie la plus facile, le contenu, en revanche, c’est plus compliqué. Chaque profession concernée avait sa propre idée : le DMP allait-il être une synthèse de tout ce qui est disponible ou au contraire un DMP « a minima » ? La gestion des droits de chaque professionnel de santé est également en jeu : qu’est-ce qui va être dévolu au médecin, qu’est-ce qui ne va pas l’être ? En revanche, comme je vous l’expliquais, sa structure technique est consensuelle.
Elle a d’ailleurs changé récemment : il y aura dorénavant un portail unique, géré par la Caisse des dépôts et consignations, et de multiples hébergeurs...
Il y aura effectivement un hébergeur de référence accompagné d’autres hébergeurs agréés. Je ne veux pas un DMP du riche et un DMP du pauvre, c’est pourquoi il n’y aura pas de différence fondamentale entre tous ces hébergeurs. On parle d’argent public : tous les patients auront droit au même service et le coût technique de l’hébergement sera inférieur à 10 euros. La seule différence est que l’hébergeur de référence sera chargé de récupérer les dossiers en cas de défaillance de l’un ou l’autre de ses confrères. Il ne faut pas oublier que lorsque le DMP sera opérationnel, le patient devra avoir le choix. Ce sera alors à chaque opérateur de se différencier et la concurrence va jouer : les hébergeurs vont proposer des services supplémentaires, qu’ils choisiront de facturer au patient ou non. Il est évidemment exclu qu’un hébergeur utilise les données du DMP pour cela : il est totalement étanche ! Dans le cas contraire, nous lui retirerions son agrément.
Les pharmaciens ont produit leur effort de leur côté, avec la mise sur pied du dossier pharmaceutique. Etes-vous prêt à les soutenir ?
Oui, évidemment. L’idée maîtresse du DMP est que les données pertinentes de chaque professionnel de santé puissent être accessibles à tous les autres. Il s’agit avant tout de fondre le DMP dans l’exercice professionnel. Il est évident que cela ne peut pas marcher si l’utilisation du DMP par un pharmacien lui fait perdre cinq minutes à chaque fois, alors qu’il a 300 clients par jour ! Les pharmaciens ont voulu développer leur propre dossier pharmaceutique : il a plus de valeur que le web médecin, qui comporte juste les historiques des remboursements. "Je ne veux pas un DMP du riche
et un DMP du pauvre" Avec le dossier pharmaceutique, on aura l’ensemble de ce qui a été délivré au patient. L’Ordre est en première ligne sur le sujet et nous sommes prêts à les aider financièrement, s’il le faut – en particulier pour résoudre les éventuels problèmes d’interfaces entre le dossier pharmaceutique et le DMP – à hauteur de 100 000 à 150 000 euros, par exemple. Les pharmaciens sont très demandeurs de données médicales sur leurs patients : il leur en manque actuellement.
Le Royaume-Uni va investir douze milliards d’euros sur dix ans pour son projet « Connecting for health ». L’investissement semble bien supérieur aux 100 millions alloués au DMP en France pour 2006...
C’est abusif de dire cela. Il ne faut pas oublier qu’avec cette somme, les Anglais refont toute leur informatique médicale, celle des hôpitaux comprise. Alors que nous avons déjà mis en place des systèmes, comme la carte Vitale, qui n’existent pas là-bas. Si bien qu’à périmètre égal, nous dépensons deux milliards d’euros par an dans ce domaine : sur dix ans cela ferait vingt milliards. Vous voyez, nous sommes même en avance sur les Anglais ! De toute manière, si nous avons besoin de fonds, je suis certain que Xavier Bertrand nous les donnera.
La loi de réforme de l’Assurance maladie prévoyait qu’en juillet 2007, chaque Français de plus de 16 ans devrait disposer d’un DMP. Est-ce encore envisageable, alors que les expérimentations n’ont pas encore débuté ?
Les expérimentations vont commencer dès que la Cnil [Commission nationale informatique et liberté, ndlr] nous aura donné le feu vert, à partir du 23 mai. Elles se termineront à la fin de l’année, avec deux mois de retard sur le calendrier [selon le programme initial, elles étaient prévues pour le deuxième trimestre 2005, ndlr]. Nous aurons choisi avant la fin de ces expérimentations l’hébergeur de référence. Ce retard pourra même être bénéfique dans le sens ou le délai de latence entre la fin de ces expérimentations et le début de la généralisation du DMP sera réduit. L’idée est qu’en avril ou en mai, nous puissions ouvrir le service universel dans lequel chacun pourra demander l’ouverture de son DMP. Mais tout le monde n’aura pas un DMP à cette date, parce que tout le monde ne le demandera pas ! Un peu comme pour le médecintraitant, les jeunes et les bien portants estimeront certainement qu’ils n’en auront pas besoin.
Les élections présidentielles sont-elles une échéance pour vous ?
Franchement, ce n’est pas le sujet, le DMP est un projet vieux de dix ans. Nous voulons juste ouvrir le service universel le plus vite possible.
L’objectif est donc plutôt de monter en puissance, avec une coquille vide au début, qui se remplira au fur et à mesure...
On ne connaît pas la proportion de professionnels de santé qui seront prêts à l’horizon 2007. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je ne pense pas qu’ils seront 80 % et que j’espère qu’ils ne seront pas que 10 % ! Une chose ne m’inquiète pas en revanche, c’est les connections Internet des professionnels de santé. Je ne connais pas la situation chez les pharmaciens [deux pharmacies sur trois sont équipées du haut débit selon le baromètre Ipsos 2005, ndlr] mais 60 % des médecins sont déjà en ADSL. Mon sentiment est que dans un an, ce ne sera plus un problème.
Propos recueillis par Laurent Simon
Photo Miguel Medina

Le GIP-DMP assure la maîtrise d’ouvrage du futur DMP, à savoir la préparation des « dispositions juridiques, organisationnelles, financières et logistiques ». Il comprend un comité d’orientation, constitué des représentants des professionnels de santé et des patients.
Un hébergeur est une personne physique ou morale ayant reçu l’agrément ad hoc pour recevoir et conserver, avec l’accord des patients, les données de santé des particuliers émises par les établissements ou les professionnels de santé lors « d’activité de prévention de diagnostic ou de soins », précise le code de la Santé publique. Ils sont la « mémoire » du DMP.
Pharmaciens, un dossier perso
Au 1er juillet 2007, le dossier pharmaceutique ira nourrir son grand frère le DMP. Eventuels retards non compris, évidemment. Il contiendra tout l’historique médicamenteux du patient, automédication comprise. Il est donc beaucoup plus complet de ce point de vue que le « web médecin », qui n’est que le listing des remboursements de l’Assurance maladie. Il permettra de grandement sécuriser la dispensation pharmaceutique : contre-indications, doublons, effets secondaires... La lutte contre la iatrogénie est le but avoué du DP. Maître d’oeuvre de sa réalisation, l’Ordre des pharmaciens a déclaré par la voix d’Isabelle Adenot, présidente de la section A : « C’est plus facile pour nous, les pharmaciens, car tous les médicaments sont codés ». Le coût de ce DP ne devrait pas excéder quelques dizaines d’euros par pharmacien. Reste à régler un éternel problème : le financement.