n°1221
juin 2010
Actualité
EN COUV
" Pas de statu quo "
Philippe Gaertner, président de la FSPF, analyse les négociations en cours et clarifie les revendications de la profession.
Vous demandiez depuis longtemps une revalorisation de la rémunération des pharmaciens. Pourquoi a-t-il fallu tant de temps avant d’obtenir l’ouverture de négociations ?
Philippe Gaertner : Ça fait presque trois ans qu’on alerte les pouvoirs publics sur l’aggravation de la situation économique des officines et sur l’inadaptation de plus en plus préoccupante de notre système de rémunération à l’évolution du marché. Début 2008, nous avions fermement interpellé l’État sur la nécessité de revoir la marge de l’officine, et on nous avait répondu que le tendanciel d’augmentation du chiffre d’affaires de l’officine justifiait de demander des efforts supplémentaires à l’officine.
Qu’est-ce qui leur permettait de dire que l’officine pouvait supporter de nouveaux efforts ?
On se basait à ce moment-là sur des chiffres des années antérieures, qui nous donnaient un tendanciel de progression de l’ordre de 7%, ce qui avait amené à considérer que, vu l’état des comptes de la Sécurité sociale, la pharmacie devait participer davantage. Nous ne partagions évidemment pas cette analyse, et nous avions obtenu qu’un état des lieux approfondi soit mené, fin 2008, avec la Direction de la Sécurité sociale. Nous avons alors imposé la nécessité de prendre en compte l’évolution des charges de l’officine. Analyser les recettes, c’est bien, mais ça ne suffit pas : on ne se fait une idée claire de la réalité économique d’une entreprise que si on considère les charges d’exploitation en regard des recettes.
Aujourd’hui, où en est-on ? Votre constat est-il désormais admis par vos interlocuteurs ?
Le travail que nous avons fait il y a deux ans aura servi. Sur la demande pressante et conjointe des trois syndicats de pharmaciens, la ministre de la Santé a accepté en mars dernier l’ouverture de négociations. Or l’état des lieux que nous avions établi il y a un an et demi, au prix de deux mois de réunions, nous a permis d’avancer très rapidement et de tomber d’accord, sous réserve de quelques ajustements, en une seule réunion. En plus de la dégradation due à la baisse des unités et à la stagnation des chiffres d’affaire, la FSPF a versé au dossier de nouveaux éléments, notamment les données que nous avons collecté sur la dégradation de la trésorerie des officines. Nous avons également fait part de l’explosion des procédures de redressement et de liquidation, qui ont été multipliées par deux et demi ces quatre dernières années. Enfin, nous avons fait part du rapport récent d’un organisme indépendant, la Coface, qui dresse un état des lieux alarmant de la situation économique des officines [voir encadré page de gauche].
Maintenant que l’état des lieux est posé, que demandez-vous ?
Nous réclamons plusieurs types de mesure. D’abord, une mesure immédiate pour permettre de donner de l’oxygène aux officines. En second lieu, nous demandons une mesure structurelle sur la marge de l’officine, parce que le modèle qui s’applique depuis 2000 ne correspond plus à l’évolution du marché, autrefois caractérisé par une croissance des volumes et une augmentation des prix fabricant. Il ne s’agit pas de faire la révolution, mais d’adapter les conditions économiques de notre activité aux nouvelles particularités du marché. Or, aujourd’hui, nous assistons à une baisse des volumes continue, sous l’effet des plans de maîtrise médicalisée successifs, notamment auprès des prescripteurs, mais aussi une baisse des prix. Nous avons donc besoin de retrouver plus de linéarité dans la marge, de manière à ce que les différentes mesures de maîtrise médicalisée ne pénalisent pas si lourdement les pharmaciens. Avec la marge dégressive lissée à trois tranches, il faudrait aujourd’hui une augmentation minimale de chiffres d’affaires de 2,5% par an pour garantir une marge en euros constante à l’officine. Or nous sommes en croissance négative ou nulle : c’est intenable ! Enfin, et c’est le troisième axe de nos revendications, nous voulons que soit définie la rémunération des nouveaux actes que seront amenés à accomplir les pharmaciens dans le cadre de la loi HPST, non plus au travers de la dispensation de médicaments, mais au travers de l’accompagnement personnalisé des patients chroniques, qui demandera aux pharmaciens du temps, de la disponibilité et des compétences nouvelles.
Donc, si l’on résume, les revendications économiques de la profession sont une sorte de fusée à trois étages…
Tout à fait : une bouffée d’oxygène immédiate, associée à un changement rapide de notre structure de rémunération devant aller vers plus de linéarité, et enfin, dans une perspective ultérieure, l’organisation de la loi HPST et la place du pharmacien d’officine dans le cadre de cette loi.
Est-ce que le climat de crise économique, le vent de rigueur qui souffle sur les pays d’Europe, et notamment sur la France, ne neutralise pas vos revendications ?
Nous n’ignorons évidemment pas les difficultés qui caractérisent depuis des années les comptes sociaux de la nation, ni les insuffisances de recettes liées au contexte général de crise économique, dont on sait qu’il annule les efforts appliqués aujourd’hui par la médecine libérale. Seulement, on a fait le choix en France d’un réseau d’officines de proximité, pour des personnes qui, par définition, parce qu’elles sont malades ou parce qu’elles sont âgées, ont des difficultés à se déplacer. Or, je pense qu’aujourd’hui de nombreux acteurs économiques ont pris conscience que ce réseau – dont on pensait traditionnellement qu’il se portait bien – a des difficultés. Et que l’officine n’est pas qu’un réseau de coûts, mais qu’il a véritablement un sens social dans l’accompagnement de la population.
Vous inspirez-vous de ce qui se passe à l’étranger, où l’on voit de nouveaux modèles de rémunération se mettre en place pour les pharmaciens ?
On ne cherche pas à réinventer l’eau tiède. On constate que certains pays réforment la rémunération du pharmacien pour parvenir à rétribuer cette part de travail qui ne peut pas être uniquement liée au prix industriel des médicaments dispensés. Nous analysons attentivement ces nouvelles tendances, tout en ayant à l’esprit qu’il ne s’agit pas de faire la révolution, mais d’adapter les conditions économiques de notre activité aux nouvelles particularités du marché et au développement de notre expertise dans l’accompagnement des patients.
Vous n’ignorez pas l’impatience des pharmaciens, ni les mots d’ordre de grève qui ont pu être lancés ici ou là. Comment gérez-vous cette pression ? Nous sommes prêts à prendre des mesures de nature à imposer, dans l’esprit de nos tutelles, le niveau d’exaspération de nos confrères.
J’avais alerté le cabinet de madame Bachelot dès le mois de mars sur l’état d’exaspération des pharmaciens d’officine, tel qu’il nous avait été restitué par les membres de notre conseil d’administration et par les présidents de syndicats départementaux composant notre Assemblée générale. Mais nous avons considéré tous ensemble qu’il y avait deux temps : celui de la négociation, et celui de l’action. Nous sommes en négociation, et j’espère que le temps de l’action sera consacré à mettre en place les nouvelles règles que nous aurons définies avec les pouvoirs publics.
Vous avez convoqué une Assemblée générale extraordinaire pour le 7 juillet prochain. S’il s’avérait que vous n’avez pas obtenu satisfaction de la part de l’État, que proposerez-vous ?
J’espère que cette AGE nous permettra de soumettre aux présidents de syndicats départementaux des propositions de réforme allant dans le sens souhaité par la profession. Si tel n’était pas le cas, nous sommes prêts à prendre des mesures de nature à imposer, dans l’esprit de nos tutelles, le niveau d’exaspération et d’impatience de nos confrères. Mais pour le moment, je suis dans une logique de réussite de la négociation, pas dans une logique de chantage. Nous avons tout fait, malgré la difficulté du contexte, pour donner sa chance à la négociation. Laissons-lui ce délai nécessaire. Pour autant, il ne faut pas qu’on se méprenne sur nos intentions : nous ne nous contenterons pas d’un statu quo qui ne permettrait pas l’application de la loi votée en 2009, et mettrait en grave danger de nombreuses officines.
Propos recueillis par Laurent Gainza
Photo Miguel Medina


Les coulisses de la négociation
La première réunion de travail sur la nouvelle rémunération s’est tenue le 19 mai au ministère de la Santé, sous l’égide de la Direction de la Sécurité sociale, conformément à la lettre de mission de Roselyne Bachelot. Le constat de la situation catastrophique du réseau dressé par la FSPF, rejoint en cela par les autres organisations syndicales, a été partagé par les représentants des pouvoirs publics. Ceux-ci ont admis que les mesures prises ces dernières années sur le médicament ont, compte tenu de la structure de la marge dégressive lissée, fortement impacté les pharmaciens d’officine. Le groupe a également partagé la nécessité de trouver des moyens pour que le réseau des officines puisse s’adapter de façon optimale aux besoins de la population dans le cadre de la loi actuelle de répartition démogéographique. Plusieurs pistes de travail, pour remédier de façon urgente à la dégradation de l’économie, ont été évoquées par les représentants de la profession, la FSPF considérant qu’une modification de l’arrêté de marge de 1987 visant à diminuer la dégressivité de la marge est la piste d’urgence à privilégier. La FSPF a également insisté sur la volonté de la profession de s’engager dans la voie tracée par la loi HPST et la nécessité d’adapter le mode de rémunération afin de valoriser les prestations pharmaceutiques. Elle a revendiqué la remise en question de la forfaitisation des médicaments en Ehpad qui risque de provoquer des dégâts économiques irréparables pour de nombreuses officines tout en remettant en cause l’égalité d’accès aux soins pour les personnes âgées. Enfin, la FSPF assure « travailler à réunir les propositions des représentants de la profession afin qu’après avoir présenté d’une seule voix les difficultés des pharmaciens, les syndicats puissent montrer un front uni pour la sauvegarde de notre économie ». Une nouvelle réunion devait se tenir la première semaine de juin.