n°1231 Juin 2011
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Santé ENQUETE Perturbations en vue
Interdit dans les biberons en France depuis juillet 2010, le bisphénol A le sera dans toute l’Europe d’ici juin. Ce perturbateur endocrinien fait malheureusement partie d’une grande famille très présente dans notre environnement.
Bouteilles recyclables, bonbonnes d’eau, vaisselle, boîtes en plastique… il est partout ! Le bisphénol A (BPA) est un composé chimique de synthèse couramment utilisé dans la fabrication industrielle du polycarbonate, un plastique très commun, et des résines époxy, qui tapissent entres autres l’intérieur des boîtes de conserve et les canalisations. Il entre également dans la composition du PVC, de certains plastifiants, des papiers thermosensibles comme ceux délivrés par les caisses enregistreuses… Tout le problème est là : le BPA est utile ! Il préserve le goût des aliments, les protège d’une contamination microbiologique et le polycarbonate est un plastique léger, solide et relativement bon marché.

Principe de précaution
C’est le Canada qui a donné l’alerte le premier, décidant en 2008 d’interdire la vente et l’importation sur Interdit dans les biberons en France depuis juillet 2010, le bisphénol A le sera dans toute l’Europe d’ici juin. Ce perturbateur endocrinien fait malheureusement partie d’une grande famille très présente dans notre environnement. son territoire de biberons en polycarbonate. Motif : des études chez le rongeur suggèrent des effets nocifs sur le système nerveux et le comportement des nouveau-nés et des nourrissons exposés au BPA. Ce dernier fait en effet partie des perturbateurs endocriniens, ces produits chimiques capables d’interagir avec le système hormonal humain. On sait ainsi depuis les années 1930 que le BPA peut « imiter » l’oestrogène et qu’il impacte la fertilité et les fonctions reproductrices. En particulier lors qu’il est porté à température élevée : le BPA est alors relargué dans les aliments ou les boissons, puis ingéré. Un phénomène critique en bas âge : le mécanisme d’élimination du BPA n’est pas aussi développé chez un nourrisson que chez un adulte. À partir d’une étude de toxicité portant sur plusieurs générations, l’Autorité européenne de sécurité des aliments a alors fixé une dose journalière admissible de 0,05 mg/ kg, calculée en appliquant un facteur d’incertitude de 100. Les données exhaustives manquant, l’utilisation du BPA a été autorisée en 2002 pour la fabrication d’objets destinés à entrer en contact avec les denrées alimentaires. Précautionneux, le Canada a estimé que l’écart était trop faible entre la dose tolérée et les niveaux d’exposition et que le BPA était toxique pour l’homme. Deux ans plus tard, sur la base de nouvelles études – lesquelles suscitent nombre de débats scientifiques –, le Danemark a également interdit l’utilisation du BPA pour les matériaux plastiques en contact avec les aliments destinés aux enfants de 0 à 3 ans. La France lui emboîte le pas quelques mois plus tard… mais en se cantonnant aux biberons. Pour les autres facteurs d’exposition des enfants, comme la manipulation des papiers thermosensibles, la pose de composites dentaires ou l’inhalation de poussières contaminées, la Commission européenne indique qu’il faudra
attendre « de nouvelles données scientifiques permettant de clarifier la pertinence toxicologique de certains effets observés du BPA, notamment en ce qui concerne des changements biochimiques dans le cerveau, des effets immunomodulateurs et une prédisposition accrue aux tumeurs du sein »… Fichtre.

Multiexposition
L’attente n’est pas rassurante, le BPA n’étant pas le seul perturbateur endocrinien auquel nous sommes tous exposés (phtalates, parabènes…). Dans une étude parue au mois d’avril, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale conclut notamment : « On ne peut pas considérer que le BPA, aux doses auxquelles la population générale est exposée, soit sans danger pour le versant masculin de la fonction de reproduction ». Il souligne d’autre part que « la difficulté à caractériser le danger […] est encore plus grande lorsque l’on considère que la majorité de la population (y compris les femmes enceintes et les foetus) est exposée à un ensemble de substances susceptibles d’avoir des modes d’action très différents ». L’Inserm appelle donc à « l’étude des effets d’expositions combinées et permanentes aux substances présentes de façon ubiquiste dans l’environnement humain ». Le député du Nouveau Centre Yves Lachaud n’a pas attendu, lui, pour soumettre une proposition de loi visant à interdire en bloc phtalates, parabènes et alkylphénols. Le 3 mai, son texte a passé haut la main l’étape de l’Assemblée nationale, contre l’avis du gouvernement : ce dernier juge le texte « prématuré », et préfère attendre les résultats prévus pour fin 2011 des expertises demandées aux agences sanitaires pour le BPA. Espérons juste qu’à l’instar de certains poissons soumis à des doses de BPA parfois retrouvées en milieu naturel, nous n’ayons pas tous changé de sexe d’ici là.


Anne-Laure Mercier  
Photo : Miguel Medina

Notabene
L’industrie du plastique a créé un système à 7 codes – non obligatoire – pour faciliter le recyclage des matériaux. Un plastique portant l’inscription du code 7 au centre du symbole de recyclage peut donc être en polycarbonate et contenir du bisphénol A.  


3 questions à…
André Cicolella, chimiste-toxicologue et président du Réseau Environnement Santé

L’interdiction du BPA dans les biberons vous paraît-elle suffisante ?
Il faut être cohérent : on ne peut pas vouloir protéger les enfants qui se nourrissent au biberon mais ne pas s’intéresser au stade foetal ou au lait en boîte. Nous demandons l’interdiction du BPA dans tous les matériaux en contact avec les aliments.
 
Le BPA n’est pas le seul perturbateur endocrinien auquel l’homme est exposé. Existe-t-il un « effet cocktail » ?
 Oui et c’est un changement de paradigme : le mode d’action des perturbateurs endocriniens a aussi pour spécificité des effets différés dans le temps, une relation dose-effet et un effet transgénérationnel. En outre, c’est la période d’exposition (in utero) qui en fait un poison.

Pourtant les agences sanitaires se montrent rassurantes…
C’est grave de leur part de dire qu’elles ne possèdent pas suffisamment d’éléments ! Depuis mai 2009, 119 études sont parues, 95 % d’entre elles montrent des effets du BPA sur les accouchements prématurés, la baisse de la qualité du sperme ou l’agressivité des enfants exposés in utero… On ne peut plus dire que les perturbateurs endocriniens sont une hypothèse.

Image
D’après l’industrie,700 000 tonnes de BPA sont produites dans l’Union européenne chaque année. La principale source d’exposition de l’homme est alimentaire.


ET LES BIBERONS ?
Si plus aucun biberon sur le marché ne contient de bisphénol A, il reste néanmoins un large choix en la matière. Sont ainsi disponibles en officine :
BIBERONS EN PLASTIQUE
•    Polypropylène : Dodie Initiation, Dodie Evolution (Polive), Avent (Gilbert), Bébisol (Omega Pharma), Remond, Nuk (Tetra Medical)…
•    Silicone : Bébisol (Omega Pharma), ¬Chicco gamme Solution…
•    Polyéther sulfone : Chicco gamme Solution…
BIBERONS EN VERRE
Dodie (Polive), Remond, Bébisol (Omega Pharma), Chicco, Nuk (Tetra Medical)…