n°1231 Juin 2011
Retour|Imprimer| envoyer à un ami
Santé POLEMIQUE Guerre des gardes à Paris
Parce que de plus en plus de pharmacies parisiennes ouvrent le dimanche à leur gré mais pas assez la nuit, l’ARS a décidé de réformer le système de gardes de la capitale. Non sans mal.

Ah ! Paris. Sa tour Eiffel, ses bateauxmouches, ses ponts et… ses pharmacies ! La capitale en regorge – plus de 1 000 pour environ 2,2 millions d’habitants –, même les dimanches et jours fériés. Car le service des gardes y est assuré sur la base du volontariat et, malgré un arrêté préfectoral pris en 1999 pour brider les ouvertures dominicales « sauvages », le système est de plus en plus désorganisé. De 85 en 2005, le nombre d’officines ouvertes le dimanche est passé à 125 en 2011, et 25 de plus demandent une autorisation pour 2012. En soirée, 35 pharmacies ferment quand elles l’ont décidé – entre 22 h et 2 h du matin –, alors que devrait être respectée la « sacro-sainte règle selon laquelle toute garde entamée doit être assurée dans l’intégralité du créneau horaire », rappelle Jean-Jacques Des Moutis, président du conseil de l’Ordre des pharmaciens d’Île-de- France. Seules deux officines s’y tiennent et restent ouvertes toute la nuit. Une confusion remarquée par l’Agence régionale de santé (ARS) francilienne. Claude Évin, son directeur, a donc demandé aux syndicats de revoir leur copie en leur proposant de s’en tenir à l’ouverture les dimanches et jours fériés de 50 à 75 officines mais d’en trouver 10 à 12 prêtes à ouvrir toute la nuit. Les autres devront baisser leur rideau à 21 h pétantes. Il entend ainsi « rentabiliser le service des gardes », explique Andrée Ivaldi, présidente de la Chambre syndicale des pharmaciens de Paris, puisque les officines ouvertes touchent leurs indemnités forfaitaires d’astreinte. Mais ces dernières ne voient bien sûr pas d’un bon oeil cette réforme.

« Après 2 h du matin, les urgences diminuent. » Laurent Sebban, président du Collectif des 125
Menace coercitive
C’est ainsi que s’est formé le Collectif des 125, en référence aux 125 croix vertes allumées le dimanche. Son président Laurent Sebban ne comprend pas que l’on veuille « casser un système qui fonctionne et rend service aux confrères qui n’ont pas à faire quatre dimanches par an ». Sans compter que ce serait « une erreur en termes de santé publique : 1,7 million d’urgences sont gérées chaque année par les officines parisiennes le dimanche ». Selon ce titulaire installé dans le XXe arrondissement de Paris, la réorganisation voulue par Claude Évin « risque d’entraîner un surcoût de 40 millions d’euros ». Concernant les ouvertures supplémentaires la nuit, Laurent Sebban craint des pertes d’exploitation : « Passées 2 h du matin, le nombre d’urgences traitées en officine diminue considérablement. Ouvrir toute la nuit implique également de trouver le personnel disponible, et l’argent pour le rémunérer. » Le Collectif a ainsi recueilli entre 40 000 et 50 000 signatures de citoyens au bas d’une pétition pour maintenir l’organisation actuelle. Le Conseil de Paris a lui aussi exprimé son désaccord, voulant « préserver dans des proportions équivalentes » l’offre pharmaceutique le dimanche. En revanche, la ville soutient « une meilleure répartition des pharmacies ouvertes de minuit à 8 h du matin ».
Des arguments qui n’ont pas empêché l’ARS d’Île-de-France de sonder les officines : 214 se sont déclarées prêtes à ouvrir les dimanches et jours fériés, dont 150 tous les dimanches, et 78 se sont portées volontaires pour les nuits ! Surtout, les officines qui travaillent le dernier jour de la semaine demandent que soit maintenue coûte que coûte leur ouverture dominicale. Andrée Ivaldi indique qu’un nouveau questionnaire va être renvoyé aux volontaires afin de s’assurer qu’ils ont bien saisi l’enjeu de la réforme : « On verra qui il reste. Sinon, nous essaierons de nous mettre d’accord, sous peine d’être obligés d’établir un roulement pour les gardes. » Ce qui implique la signature d’un nouvel arrêté de fermeture, sans lequel rien ne changera. Mais le préfet est sous les ordres de Xavier Bertrand, lequel s’affiche pour l’ouverture des commerces le dimanche et, surtout, refuse d’entendre parler de fermetures… Élection présidentielle oblige ! Fin mai, Claude Évin a d’ailleurs semblé refréner ses ardeurs et propose de retenir 120 ouvertures le dimanche, envisageant de passer à 100 l’an prochain, chiffre qui serait réevalué annuellement. Andrée Ivaldi prône plutôt de définir un chiffre selon la population desservie. Réponse le 1er octobre prochain, date à laquelle l’ARS d’Île-de-France a annoncé vouloir mettre en pratique sa réforme.

Anne-Laure Mercier 
Photo : MIGUEL MEDINA

Lyon, Marseille... un système bien rodé
Si les gardes parisiennes sont plutôt anarchiques, d’autres grandes villes ont réussi à trouver un système qui convient à tous, pharmaciens comme patients.
•    À Marseille, 5 des 372 pharmacies se partagent les nuits à tour de rôle. Les dimanches et jours fériés, la ville et sa périphérie – qui compte 15 officines supplémentaires – sont divisées en 7 secteurs. Une officine par secteur assure alors la permanence selon le tour de gardes défini.
•    À Lyon, qui compte plus de 200 croix vertes, 3 pharmacies assurent une garde toutes les nuits pour la ville et sa périphérie (Lyon, Villeurbanne, Tassin). Les dimanches et jours fériés, les gardes sont tournantes. Seule l’officine de l’aéroport de Saint-Exupéry ouvre 7 jours sur 7.
•    À Toulouse, une officine ouvre toutes les nuits, 365 jours par an, ce qui s’avère confortable pour les 171 autres installées dans la Ville rose, qui baissent toutes leur rideau à 20 h. Les dimanches et jours fériés, un roulement est assuré par groupe de 5 à 6 officines savamment réparties. Seules les officines de grandes surfaces ouvrent le dimanche sans être de garde.
•    À Strasbourg et alentours, 108 officines, dont 79 intra-muros, se partagent le tour de gardes. Quatre d’entre elles, réparties sur quatre secteurs (Nord, Sud, Est, Ouest), assurent ainsi la garde à tour de rôle : deux jusqu’à 22 h et les deux autres de 22 h au petit matin. Même principe le dimanche. Aucune ouverture sauvage n’est constatée, hormis les deux dimanches précédant Noël.
•    À Lille, les 49 officines assurent un tour de gardes classique de façon à ce que, chaque jour, l’une soit de garde la nuit en semaine et deux autres le dimanche ou jour férié. Ces deux dernières prennent également la nuit qui précède pour l’une, la nuit qui suit pour l’autre, en plus de leur permanence de 9 h à 19 h. Petit bémol : il y a un an et demi est venue s’ajouter à ce système une officine ouverte 7 jours sur 7 et 24 h/24, sachant qu’elle baisse son rideau à minuit. Elle ne touche pas les indemnités de garde, hormis lorsque vient son tour et qu’elle est alors seule à assurer la permanence. Située dans une rue passante et très connue, elle est aujourd’hui pleinement identifiée et « cannibalise » donc ses confrères, explique Dominique Gaudet, président du Syndicat des pharmaciens du Nord, en plus de « déstabiliser le système : petit à petit, les pharmaciens se désengagent ou au contraire ouvrent selon leur bon vouloir ». Il constate ainsi des ouvertures sauvages le dimanche, en particulier en décembre lorsque les autres commerces ouvrent.
•    À Limoges, c’est toujours la même pharmacie du centre-ville qui assure la garde la nuit en semaine. En revanche, les 63 officines de la ville se partagent une garde à tour de rôle les nuits encadrant les weekends et jours fériés. Les dimanches et jours fériés, elles sont deux à devoir assurer la garde (en incluant la périphérie limougeaude) et le font à volet ouvert.

Image
À Paris, seules deux officines sont ouvertes toute la nuit, un nombre insuffisant pour l’ARS.