n°1180 mai 2006
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Santé Sexualité Demain, tous impuissants
Campagnes de presse, formation des médecins, sites Internet... La dysfonction érectile, tout le monde en parle.
L’impuissance n’est plus. La dysfonction érectile (DE), née en 1992 sous l’impulsion du National Institute of Health américain, est donc en pleine puberté. Ce petit glissement sémantique n’a pas été sans conséquences. « Pfizer (...) devait créer l’impression que la dysfonction érectile était un problème important pour la plupart, peut-être même tous les hommes, ou au moins ceux ayant dépassé la quarantaine », écrit Joel Lexchin, dans l’édition de PLoS medicine consacré au « disease mongering » (fabrication de maladies). Le journal donne une définition très simple de ce néologisme : « un processus qui encourage la conversion d’une anxiété d’origine sociale en un diagnostic approprié au traitement pharmacologique ». Aux petits maux, les petites pilules. De fait, les statistiques mises en avant par les labos ne laissent aucun doute : « 152 millions d’hommes sont concernés par la DE, ils pourraient être 322 millions vers 2025 », selon Bayer Healthcare. Soit 30 % de la population mondiale. Le tsunami de flaccidité n’épargne évidemment pas la France : 2,5 millions d’hommes sont concernés, selon le site www.pannesexuelles.com (sic), sponsorisé par Lilly.

De 7 à 77 ans


Que tout le monde se sente concerné ! Il faut dire que l’enjeu financier est de taille : 390 millions de dollars pour le Viagra rien que pour le premier trimestre 2006. Pourtant, « malgré des différences pharmacocinétiques existant entre le Viagra, le Cialis et le Levitra, [ils] sont assez semblables en termes de délais – entre la prise du comprimé et la relation sexuelle – et de satisfaction des patients », détaillent les résultats de l’étude Ecoute, lancée par les laboratoires Pfizer. Au-delà du petit tacle au principal argument marketing du Cialis – qui stipule que cet inhibiteur de la phosphodiestérase agit pendant 36 heures – les compteurs sont donc remis à zéro entre les trois labos. A molécule sensiblement égales, il faut porter les armes sur un autre terrain : celui de la « marchandisation », comme le décrivait déjà le journaliste Jorg Blech en 2005 dans Les inventeurs de maladies (Ed. Actes Sud).
Il faut l’avouer, les communicants des laboratoires ne ménagent pas leur peine. Surtout aux USA, où la promotion est démentielle : la première prescription de Cialis est par exemple gratuite sur présentation d’un coupon ! Largement épargnée, la France a tout de même vu débarquer Jerry Hall (ex-épouse de Mick Jagger), engagée par Bayer Healthcare pour sa grande campagne « dialogues et confidences ». « Si seulement les hommes pouvaient parler librement de leur problème d’érection, comme ils le font pour le football ou le rock’n’roll, c’est tout leur couple qui serait gagnant », a déclaré l’égérie du Levitra. Mick Jagger, certainement vexé, n’a pas réagi. A force de duplicité, l’argumentaire prête parfois à sourire, Bayer parle ainsi de « la triade magique médecins/ patients/partenaire ». No comment.

Pharmaco-libido


Dès la sortie du sildenafil, en 1998, les sages du Comité consultatif national d’éthique fustigeaient « la médiatisation de cette thérapeutique [qui] concourt à encourager son emploi dans des situations de faiblesse sans lien avec l’organicité du symptôme et ne tenant pas compte des facteurs plus complexes (...) ». Le CCNE, pourtant pondéré en diable, était même allé plus loin : « (...) une certaine médiatisation peut induire ou créer une pathologie nouvelle, laquelle bénéficierait à de grandes industries pharmaceutiques. » Et après les hommes, le tour des femmes pourrait venir : le syndrome est déjà prêt. C’est la « Female sexual dysfunction », en anglais dans le texte. Ne manque que la molécule. Car, comme le rappelait François Giuliano, urologue à Garches, lors de la présentation de l’étude Ecoute : « En matière de sexualité, le partenaire est évidemment important ». On avait presque fini par l’oublier.

Laurent Simon
Photo Miguel Medina
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