n°1190
mai 2007
Santé
Alimentation
L’officine, terre bénie des compléments
Les Français en achètent de plus en plus, mais pas n’importe où : près de huit boîtes de compléments alimentaires sur dix sont encore vendus en pharmacie.
En France, le marché des compléments alimentaires, a passé la barre du milliard d’euros en 2006. Un secteur florissant, en hausse de 15 % par rapport à 2005 et qui continue de se développer. Attrait pour les produits naturels, vieillissement de la population, développement de l’automédication, intérêt du corps médical, déremboursement des médicaments de confort... l’environnement socio-économique est porteur. Bonne nouvelle : alors que dans les autres pays européens, la vente en grande surface est de règle, en France, c’est l’officine qui domine, avec 58 % des parts de marché, représentant 600 millions d’euros de chiffre d’affaires (en prix public) et 42,3 millions d’unités en volume. C’est ce qu’indique une enquête IMS Health commandée par le Syndicat des compléments alimentaires et de la diététique (SDCA). Et pas de signe de déclin : on note une évolution de +22,4 % en 2005- 2006, pour +9% en parapharmacie. Les autres circuits affichant stagnation ou baisse : - 2 % en GMS, par exemple. Sur les 16 segments définis par IMS, 3 % représentent 53,2 % du marché en poids. En tête de liste, la minceur, qui génère 173 millions d’euros (+ 26 % en 2006), puis les toniques avec 100 millions (+ 15 %) et la ménopause avec 46 millions (+ 15 % également). La percée la plus spectaculaire depuis deux ans est celle des reminéralisants osseux (+ 75 %), suivis du stress et des sédatifs (+ 34 %). En revanche, le segment de la peau semble avoir migré vers la parapharmacie. De même, peut-être à cause de nouvelles études qui disculpent les THS, la ménopause est en baisse de 8 %. Un marché en forte progression donc, et ce en dépit de toutes les études qui, tour à tour, pointent leur inefficacité, voire leur toxicité (cf. notre dernier numéro, la page 29 sur les anti-oxydants). Les consommateurs ont la foi du charbonnier et les fabricants, qui ont trouvé ici un terrain de progression où le contrôle des autorités sanitaires est quasi nul, débordent de créativité.
Une pression... irrépressible !
Car, si un complément ne peut pas dire qu’il va prévenir telle ou telle maladie ou permettre une perte de poids, en revanche, il peut parfaitement alléguer une « réduction du tour de taille ». Comment le pharmacien peut-il, sans schizophrénie, recommander ce type de produit ?
Les acteurs :
365 laboratoires dont 6 représentent
50 % du marché. En tête : Arkopharma, 20 %, suivi de Phytéa, 9 %, Oenobiol, 6 %, Merck, 5 %, Forte Pharma, 5 %, et Omega Pharma ; 5 %.D’abord la demande est forte. « Si une jeune femme perd deux kilos après avoir absorbé un produit drainant et que cela la motive pour entamer un régime hypocalorique et faire de l’exercice...», explique l’un d’entre eux. Ensuite, les compléments sont de plus en plus prescrits par les médecins : les phyto-estrogènes par les gynécologues, les cocktails de vitamines par les généralistes, etc. Comment ne pas leur faire confiance ? Enfin, les grandes études épidémiologiques, les vraies, comme celles de Walter Willet de la célèbre Ecole de santé de Harvard, qui observe depuis vingt ans l’évolution de la santé des Américains en relation avec leur alimentation (étude dite des professionnels de santé 120 000 participants) font planer un doute favorable. En respectant une « pyramide alimentaire » (en gros : régime crétois + exercice + une multivitamine par jour), il est possible de réduire le risque cardio-vasculaire et les maladies chroniques en général. Selon Willet, « face au rythme de vie actuel, même les gens les plus conscients de leur alimentation risquent d’avoir certaines carences. » Curieusement, l’étude française Suvimax (13 000 personnes pendant huit ans), qui va dans le même sens, a mis en relief les... fruits et légumes. Après parution des résultats, le responsable de l’étude, le Pr. Serge Hercberg a recom-mandé, non pas le cocktail utilisé durant SU.VI.MAX (bêta carotène, vitamine C, vitamine E, sélénium) mais un régime alimentaire équilibré. Les consommateurs, eux, ont reçu le message dans son intégralité. Pour preuve : des études, encore, montrent que les consommateurs réguliers de multivitamines sont aussi ceux qui ont le mode de vie le plus irréprochable et qui consomment le plus de fruits et légumes ! Un cercle vertueux en quelque sorte. De fait, ces produits ont envahi le marché de façon irrépressible et anarchique : 2 200 à 2 400 références, pour pas moins de 365 laboratoires. Seul le pharmacien peut y mettre de l’ordre, traquer les hypervitaminoses, débrouiller les vrais besoins, conseiller... Reste un problème : la vente des compléments sur Internet qui, pour l’instant, échappe à toute législation. Le marché est difficile à évaluer, mais Colette Robert présidente du SDCA l’estime à « 10 % et en hausse ». Voilà qui, pour le coup, est vraiment préoccupant.
Jacqueline Machu
Photo Miguel Medina
Témoignage : « Une grande foire »
C’est ainsi que qualifie le marché des compléments alimentaires ce pharmacien qui officie dans un village des Alpes-Maritimes. Sa clientèle est en majorité constituée de retraités très actifs, au pouvoir d’achat élevé. « Je vends essentiellement des substituts pour la ménopause et des compléments censés lutter contre les effets du vieillissement. Ensuite viennent les préparations de la peau au soleil, puis les capillairesphanères. » A l’origine de ses ventes : 20 % de prescriptions médicales, 30 à 40 % d’automédication, 30 à 40 % de conseil pharmaceutique.
« C’est un marché colossal, à forte rotation et les clients sont zappeurs. Ils ont tellement de possibilité de s’approvisionner que c’est devenu difficile », note-t-il. Pour lui, le conseil du pharmacien est primordial, notamment en raison des risques d’hypervitaminoses. « De nombreux Européens du nord s’installent ici. Ils prennent différents cocktails pour des usages différents, qu’ils additionnent aux nôtres, avec de la mélatonine en sus. » Outre le décryptage d’étiquettes, il pousse les investigations pour déterminer les vrais besoins : « quand un client se plaint de fatigue, je pose des questions (surmenage, manque de sommeil etc.). Parfois la demande cachée concerne la virilité. » Finalement, il est moins avare de son temps que ses clients, « plus pressés que moi ». Et de conclure : « si on veut faire du chiffre, il suffit de mettre en avant le produit qui a une campagne de publicité à la télévision. Mais ce n’est pas ma conception du métier. Il faut être plus technique : vendre moins mais vendre mieux.
La réglementation : un aliment avant tout
L’arrêté du 9 mai 2006 reprend la liste des substances autorisées (13 vitamines, plus 15 minéraux) par la directive européenne 2002/46 et fixe des doses maximales – en ce sens, elle va plus loin que Bruxelles. On attend maintenant une liste des allégations autorisées. De leur côté, de nombreux producteurs ont la volonté de s’engager en mettant en place des procédures de contrôle comme HACCP (Hazand Analysis Gaztical Control Pont). Donc côté sécurité, il y a une prise de conscience de tous les acteurs. Cependant, les compléments alimentaires restent soumis au droit alimentaire et les contrôles sont menés par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Ceux-ci s’effectuent après la commercialisation et portent essentiellement sur l’étiquetage pour vérifier que les allégations ne sont pas thérapeutiques. Quand la DGCCRF a un doute sur un produit, elle l’envoie à L’Afssa qui tient compte de trois critères : la substance, la dose et les allégations. L’Agence ne peut donc étudier ces produits que sur saisine de la DGCCRF – dont le nombre est passé de 50 en 2000 à 100 en 2005. Celle-ci mène une évaluation à partir des connaissances scientifiques et des études cliniques... fournies par les entreprises. Mais les preuves des allégations font souvent défaut. Ces dernières années, l’Afssa a rendu une série d’avis défavorables, notamment sur l’utilisation de la poudre de maca et sur la supplémentation en silicium...