n°1200 mai 2008
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Actualité En couverture Les pharmaciens iront jusqu’au bout

Le médicament en grandes surfaces ? Hors de question. La profession n’entend pas laisser s’échapper hors de l’officine les spécialités de prescription médicale facultative.
Chapeau l’artiste ! A défaut d’être convaincant, on reconnaîtra à Michel-Edouard Leclerc un sens aigu de la communication. Le problème, et il est de taille, c’est que l’enfant terrible de la grande distribution met aujourd’hui le pied dans un domaine infiniment plus sensible que la distribution de carburant ou la vente de crèmes solaires. En s’attaquant à la médication officinale, il rabaisse au statut de bien de consommation courante un produit extrêmement encadré, qui ne tient ni de l’hygiène ni de la nutrition, mais de la santé. Surtout, il vient de manière opportuniste provoquer une profession attaquée de toutes parts. « On ne s’étonne qu’à moitié des manoeuvres de certains pour reprendre la main », soulignait d’ailleurs Philippe Gaertner lors d’une conférence de presse organisée après le lancement de la campagne Leclerc. Fustigeant cette offensive, le président de la FSPF a annoncé à cette occasion le lancement, vers la fin du mois de mai, d’une vaste campagne de communication vers le grand public (voir encadré en page de droite). « Nous travaillions déjà depuis un certain temps sur cette campagne, mais nous espérions ne jamais avoir à la lancer », commente Jocelyne Wittevrongel, présidente de la commission Communication de la FSPF, « car cela aurait signifié que la profession faisait l’objet de nouvelles attaques ». L’offensive du géant de la grande distribution aura été celle de trop : « Nous ne voulions pas simplement réagir à la campagne de Michel-Edouard Leclerc, qui ne mérite pas que nous contribuions à sa publicité, confie-t-elle. Il ne faut pas se tromper de cible, ni permettre à Leclerc de se positionner comme un martyr. Au-delà de cette dernière provocation, ce que nous voulons par cette campagne, c’est mettre un coup d’arrêt aux intérêts mercantiles de tous ceux qui voient dans le médicament un marché lucratif qu’il convient de s’approprier en exploitant le climat créé par les mises en cause de Bruxelles et les rapports hostiles au modèle français de distribution du médicament ». D’envergure nationale, la campagne initiée par la Fédération doit positionner le pharmacien d’officine comme un professionnel de santé incontournable. « Il est urgent que la population et les pouvoirs publics prennent conscience que les attaques contre l’un des piliers de l’officine, en l’occurrence le monopole, pourraient conduire à la disparition d’un certain nombre d’officines », martèle Philippe Gaertner. Financée par les pharmaciens, cette campagne de sensibilisation, que l’on promet percutante et décalée, sera le point d’orgue d’un mouvement de protestation sans égal au sein de la profession (lire en p. 8). La FSPF a en outre invité toutes les composantes de la profession à s’y associer.

Le monopole par la preuve


Quoi qu’il en soit, l’offensive médiatique lancée par Michel-Edouard Leclerc, dans laquelle se sont rapidement engouffrés Carrefour et Système U, n’arrive pas par hasard. Le médicament de prescription médicale facultative (PMF) est sur le point d’opérer une véritable révolution copernicienne, avec la faculté prochainement donnée aux pharmaciens de présenter ces spécialités en libre accès devant le comptoir. Une mesure qui constituera une sorte de test de passage pour les pharmaciens, qui devront s’adapter à ces nouvelles modalités sans sacrifier à leur mission de conseil associé à la délivrance. Or, c’est bien là-dessus que repose l’une des objections majeures aux attaques de Leclerc : aucune grande surface n’est à même d’égaler la proximité du réseau des officines ni la garantie d’un conseil personnalisé, indépendant de toute pression de rentabilité commerciale. « Il faut que pharmaciens et préparateurs accompagnent de façon systématique toute vente de médicament, insiste Philippe Gaertner. « Il ne faut pas se tromper de cible, ni permettre à Leclerc de se positionner comme un martyr »Il nous faudra adopter de nouveaux comportements, et notamment apprendre à dire non ». Avec la polémique lancée par Leclerc, les quelques micro-trottoirs réalisés par les médias sur le conseil associé à la délivrance de produits de PMF ont mis en lumière la nécessité pour tous les pharmaciens d’encadrer strictement la dispensation de ces médicaments. Pour ce faire, l’Utip-FPC a d’ailleurs mis au point une formation intitulée « Libre accès : rupture ou évolution ? ». Organisée sur deux jours, sans partenariat industriel, elle vise à préparer le pharmacien au passage devant le comptoir. « Progressivement, la rencontre entre le pharmacien et le client dans cet espace sera producteur d’une éducation thérapeutique du patient et d’une prise en charge constante de la part du pharmacien », explique Martine Baumgarten, responsable de ce module. Le président de l’Utip, Thierry Barthelmé, veut de son côté relativiser le nombre des confrères insuffisamment investis dans cette démarche de conseil : « Il ne faut pas s’attacher à ceux qui défraient la chronique. Ces pharmaciens là sont très nettement en voie de régression, à la fois numériquement et comportementalement parlant. La majorité des pharmaciens le font très bien, il y a une vraie recherche de qualité dans les pharmacies. Rien que par les groupements, une pharmacie sur deux bénéficie déjà d’un appui ». Et cette préoccupation n’est pas nouvelle. « Au sein du module Praq [Pharmacien responsable assurance qualité, ndlr], un cas pratique sur trois est déjà consacré à la médication familiale. On est déjà depuis 2004 dans cette logique d’accompagnement du pharmacien dans le conseil au patient », explique Thierry Barthelmé. « Le problème, tranche Martine Baumgarten, c’est que le pharmacien sait faire, mais ne sait pas le faire savoir. Il ne faut plus qu’il hésite à montrer son savoir faire au patient, qui est et demeure son meilleur relai et son meilleur défenseur. 90 % des Français font confiance à leur pharmacien. Il faut absolument que cette image soit renforcée par le libre accès, qui constitue une opportunité pour le pharmacien de montrer sa qualité scientifique et sa disponibilité. Même si cela fait plus de travail ». Enfin, cette exigence de conseil associé à la délivrance devra également se doubler d’un effort de clarté et de modération sur les prix (lire en pp. 10 et 11). « C’est làdessus que se concentrent les attaques sur l’officine, rappelle le président de la FSPF. Le libre accès devra nécessairement s’accompagner d’une logique économique en termes d’affichage des prix et de prix eux-mêmes. Avec le conseil, la permanence du service pharmaceutique, l’accès en tous points du territoire, la sécurisation de la dispensation, ce critère de prix doit nous permettre de démontrer que notre monopole, loin d’être une rente, constitue une garantie irremplaçable pour la population ». Une garantie que Leclerc et consorts ne sont pas en état d’offrir.

Laurent Gainza
Photo Miguel Medina

Ripostes tous azimuts
La campagne Leclerc aura eu un effet épidermique sur la profession et les pouvoirs publics, et suscité des réactions tous azimuts. Florilège non exhaustif.
● Après avoir évoqué une « publicité mensongère », Roselyne Bachelot a qualifié cette campagne de « particulièrement agressive ». Selon la ministre de la Santé, « le monopole pharmaceutique n’est pas un privilège. Il est la contrepartie d’un certain nombre d’obligations. »
● Pour Jean Parrot, « il ne faut pas confondre médicament et marchandise, pharmacien et chef de rayon, pharmacie et magasin ! » Selon le président du Cnop, pour se dire pharmacien, il ne suffit pas d’être diplômé en pharmacie mais d’être inscrit à l’Ordre, d’être soumis à sa déontologie et d’exercer « dans un établissement pharmaceutique officiel ». L’Ordre a obtenu dans le cadre d’une procédure en référé que le terme « pharmacien » utilisé dans les publicités pour se référer aux salariés des parapharmacies soit remplacé par le terme « docteur en pharmacie ».
● A l’initiative du groupe PHR, une campagne de communication, à laquelle sont associés l’UNPF, l’USPO, l’ANEPF, le Giphar, le Groupe Plus pharmacie et Pharma Référence a démarré le 14 avril dans plusieurs quotidiens nationaux et sera relayée dans les pharmacies à l’aide d’affiches et de tracts. Selon les supports, elle est intitulée « Mensonge ! » ou « Non, M. L. : Se soigner en France ne sera jamais un luxe ». Elle conclut : « Avant de pouvoir prétendre baisser les prix des médicaments que vous n’avez pas, baissez déjà les prix des produits dont vous avez le quasimonopole ».
● « Le médicament, remboursé ou non, ne peut en aucun cas être assimilé aux biens de grande consommation », écrit Christian Lajoux dans une lettre adressée aux dirigeants des magasins Leclerc. Le président du Leem y déplore l’assimilation faite entre les médicaments et les bijoux et rappelle la signature d’un accord de bonnes pratiques commerciales.
● Yves Kerouédan titre sa lettre ouverte à Michel-Edouard Leclerc : « La santé des Français n’est pas à vendre ». Le DG de la Cerp Rouen y écrit notamment : « Quels arguments crédibles vous permettent d’affirmer que vos prix seraient inférieurs à ceux qui pourraient être pratiqués en pharmacie ? », rappelant qu’officinaux et industriels viennent de signer un accord de modération des prix des médicaments conseil.
● Le Collectif national des groupements a également protesté contre la campagne lancée par le Leclerc. « La démagogie consumériste n’a pas lieu d’être quand la santé publique est en jeu », déclare Pascal Louis, son président, dans un communiqué.
● En réponse à la campagne de Leclerc, le site PratisPharma (www.pratispharma.com) a créé et diffusé des vidéos humoristiques prenant le contre-pied des arguments du distributeur.
● L’enseigne Univers pharmacie, qui attaque Leclerc en justice pour publicité mensongère, a obtenu une assignation en référé afin d’obtenir le retrait des publicités incriminées. Le tribunal de grande instance de Colmar a statué en ce sens, en interdisant au groupe de grande distribution Leclerc de poursuivre sa campagne de publicité dans une décision du 21 avril. Ce dernier a fait appel.


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MEL ne veut pas répondre à « cette vague d’opprobre »
Michel-Edouard Leclerc vous le dira : il faut toujours se méfier de la trêve estivale, qui n’a de trêve que le nom. Prenons l’été dernier : l’annonce par Nicolas Sarkozy, le 31 juillet, de la mise en place d’une franchise des dépenses de santé est accueillie dans l’indifférence générale. Silence radio des associations de patients, mutisme des syndicats de salariés. A croire que la France tout entière ronronne au soleil. Leclerc, lui, comprend immédiatement le parti qu’il peut tirer de cette opération. Et il prophétise sur son blog* : « Une chose est certaine : pour la majorité des Français dont le pouvoir d’achat reste modeste, la question centrale va redevenir celle du prix des médicaments. Pour les pharmaciens de mon groupement (près de 200 diplômés de pharmacie sont actuellement aux commandes de nos parapharmacies), la question mérite qu’elle soit posée. [...] Et pourquoi ne pas l’annoncer maintenant. Nous avons aussi quelques réponses et propositions à faire. » L’avertissement était lancé. On ne reviendra pas sur les propositions : elles sont désormais connues. Mais ce que l’on sait moins, si l’on n’est pas un lecteur assidu du journal intime (ou presque) de M.E.L. sur la toile, c’est que ce dernier a très mal vécu la réaction des pharmaciens. « La profession, explique-t-il sur son blog, n’aurait d’autre argument que l’invective, le mépris : “T’es épicier, donc t’es un commerçant, donc t’es un voleur, donc touche pas à mes médicaments !” Je le dis tout net, je ne répondrai pas à cette vague d’opprobre. Je n’avais pas l’intention de partir en croisade contre les pharmaciens. Je les respecte et respecte leur métier. Je ne rentrerai pas dans une querelle corporatiste. Et pas plus, je ne me livrerai à une polémique inutile avec Roselyne Bachelot. [...] » Et de renouer avec une rhétorique très en vogue depuis l’installation de la Commission Attali : celle des rentes de situation. « De toute façon, se lamente Michel-Edouard Leclerc, à chaque fois c’est pareil. Tout le monde convient qu’il faut ouvrir l’industrie et le commerce français à la concurrence, que notre économie est paralysée par les rentes et les chasses gardées. Mais c’est toujours pour mieux cibler l’assiette du voisin. “Touche pas à mes stations-service, ma pharmacie, mon grand magasin, ma parfumerie, ma librairie...”. » *www.michel-edouard-leclerc.com


Pour les Français, c’est niet
Un sondage exclusif réalisé pour le quotidien 20 minutes auprès de 1 004 personnes révèle que les Français préfèrent la pharmacie. Si vous en aviez la possibilité, souhaiteriez-vous acheter des médicaments...
...en pharmacie, dans des espaces en libre accès : Oui 55 % / Non 45 %
...dans des espaces spécialisés au sein d’une grande surface : Oui 46 % / Non 54 %
...en grandes surfaces généralistes : Oui 34 % / Non 66 %