n°1220
mai 2010
Actualité
EN COUVERTURE
FATAL ERROR
La volonté ministérielle de légaliser la vente de médicaments sur Internet, en dépit des garanties avancées par Roselyne Bachelot, n’est pas comprise ni admise par les pharmaciens. Que vient faire le médicament dans cette galère ?
S’il est bien une profession de santé familiarisée avec les nouvelles technologies, c’est la pharmacie d’officine. Télétransmissions, automates, logiciels métier, Dossier pharmaceutique, formation à distance… les pharmaciens connaissent la chanson. Alors quand leur ministre vient leur demander de « saisir pleinement les possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information », ils tendent une oreille intriguée. En annonçant lors du salon Pharmagora, le 27 mars, sa volonté de permettre aux officinaux la vente en ligne de médicaments en libre accès, la ministre de la Santé a surpris tout le monde. Certes, une réunion de travail sur l’encadrement de la vente de médicaments sur Internet était programmée depuis quelques jours par la Direction générale de la santé (DGS). Mais nul ne s’attendait à ce que Roselyne Bachelot anticipe sur ces réflexions et annonce officiellement l’ouverture de ce chantier. « J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi ce dossier sort maintenant », confie d’ailleurs Philippe Gaertner, président de la FSPF. 
Pour autant, l’annonce de la ministre est d’abord passée relativement inaperçue, notamment dans la presse professionnelle, et il a fallu attendre la réunion du 7 avril à la DGS pour mettre le feu aux poudres. C’est là que, véritablement, les représentants de l’officine prennent la mesure du projet, et que l’État prend la dimension de l’opposition qu’il suscite dans la profession (lire l’éditorial de Philippe Gaertner). D’ici une nouvelle réunion, prévue en juin, chacun affûte ses arguments. Pour Roselyne Bachelot, cette évolution répond à deux objectifs : encadrer et sécuriser l’offre de médicaments en ligne, afin d’offrir une alternative légale et sécurisée aux sites opérant depuis l’étranger, et mettre la France en accord avec la jurisprudence Doc- Morris – du nom d’un arrêt rendu en 2003 par la Cour de justice des communautés européennes – qui autorise la vente sur internet de médicaments sans ordonnance.
Apprentis sorciers
« La FSPF s’est élevée contre ce projet pour des raisons de santé publique, de contrefaçons, de monopole et de déséquilibre du réseau pharmaceutique », résume Jocelyne Wittevrongel, présidente de la commission Communication de la Fédération. Une position largement relayée par les médias généralistes, que la question passionne, tant ce projet, s’il aboutissait, risquerait de bouleverser les usages. On estime que 7 millions de Français se fourniraient en médicaments sur Internet *. « Ça n’est pas parce que les autres font des conneries qu’il faut en faire autant ! » Patrick Pelloux, président de l’Amuf Selon la CLCV, association nationale de consommateurs et d’usagers, « une autorisation de la vente des médicaments sans ordonnance ne changera pas grand-chose aux achats de ceux (27%) qui cherchent à obtenir un médicament de prescription sans ordonnance ». Les amateurs de Viagra sans ordonnance continueront d’aller chiner sur des sites étrangers. En revanche, note l’association, « pour ceux (64%) qui utilisent le Net pour raisons économiques ou de praticité, et pour des médicaments sans ordonnance dans notre pays, des pharmacies en ligne, domiciliées dans l’UE, avec un agrément des autorités de contrôle, et un référencement de ces sites, des produits qu’ils vendent, et des prix qu’ils pratiquent incluant frais de port, représenteraient des garanties comparé à la situation actuelle ». Autant d’arguments que réfutent en bloc les pharmaciens. L’argument de la praticité, alors que la France bénéficie d’un réseau homogène d’officines, assurant des services de garde et d’urgence, dispensant sans délai les médicaments demandés, ne tient pas. La dispensation dans un cadre sécurisé, permettant au patient d’engager un dialogue direct avec un professionnel de santé, se satisferait-elle des contraintes induites par la vente en ligne ? Catherine Lemorton, députée PS et pharmacienne, n’y croit pas : « La ministre de la Santé tente, une nouvelle fois, de briser le cadre qui permet aux Français d’avoir accès à des médicaments de qualité accompagnés d’un conseil », tranche la parlementaire. Condamnation tout aussi virulente du côté de Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) : « C’est débile, on joue aux apprentis sorciers. Ça voudrait dire que 65 millions de Françaises et de Français ont fait médecine ! Pensez aux anti-inflammatoires qui sont cachés dans de nombreux médicaments soi-disant antalgiques, et qui peuvent entraîner, s’ils sont mal pris, des insuffisances hépatiques et rénales. Même si vous encadrez, les gens vont acheter. La Belgique, l’Espagne, la Pologne, les Pays-Bas, vendent sur Internet, mais ça n’est pas parce que les autres font des conneries qu’il faut en faire autant ! On le voit bien quand les gens font n’importe quoi avec les médicaments, ça arrive ensuite dans les services d’urgence, au Samu. »
Exit les petites officines !
Dans un rapport rédigé en novembre 2007, l’Académie nationale de pharmacie s’était longuement penchée sur les e-pharmacies, en se demandant notamment s’il existait en France des besoins de vente de médicaments sur Internet. « Compte tenu de la densité du réseau officinal en France et de l’accessibilité des médicaments qui en résulte, lit-on dans ce rap- port, le principal bénéfice éventuel […] serait de s’affranchir de l’obligation de se déplacer jusqu’à une officine ou de recourir à un tiers à cet effet. » Seulement, relève l’Académie, « la livraison ne pourrait pas être immédiate, or dans le cadre de l’automédication, le patient ressent habituellement le besoin d’un soulagement dans un délai le plus court possible ». Qui plus est, précise ce rapport, cette même livraison induirait « des coûts non négligeables ». Et d’en conclure qu’« aucune vente ne devrait pouvoir se concrétiser sans que le patient n’ait pu se voir proposer un dialogue direct (par téléphone, courriel, forum ou visiophonie), sous une forme adéquate, avec un pharmacien. […] En aucun cas une interface automatisée exclusivement informatique, fournissant des « conseils » non personnalisés, ne serait de nature à assurer ce nécessaire contrôle ». Autant dire que, pour permettre à un diplômé en pharmacie de répondre personnellement aux sollicitations online, il faudra que l’officine ait les moyens logistiques, et donc financiers, de proposer ces services. Exit les petites officines de quartier ! Dans un communiqué du 14 avril, le président du syndicat des pharmaciens du Bas-Rhin, met en garde le confrère qui verrait là le moyen de « grossir son tiroir-caisse » en cassant les prix : « Tu ne seras pas seul sur le marché, prévient Alain Boetsch, parce que l’Europe veut que tout citoyen européen puisse acheter dans n’importe quel pays d’Europe ! Zut, ça se complique, moi qui pensais avoir trouvé le moyen de dévorer tous mes confrères français, je vais devoir compter avec les Grecs et les Polonais ! » On verra dans les prochaines semaines si l’unanimité observée sur le sujet par les syndicats de pharmaciens suffira à contrer la volonté ministérielle. La FSPF, elle, a prévenu : il n’est pas question de compter sur elle pour accompagner un tel projet.
*Selon l’étude réalisée par le cabinet Norwood pour les laboratoires Pfizer en novembre 2009.
Laurent Gainza
Dessin : Martin Vidberg / Photo : Miguel Medina
3 QUESTIONS À…
Perrine Aye, pharmacienne, auteur d’une thèse sur l’information de santé et les e-pharmacies
Comment se manifeste, aujourd’hui, la présence des officines françaises sur Internet ?
En France, la notion de sites de pharmacie n’est pas clairement identifiée, faute de réglementation officielle. La visibilité de ces sites est très faible, car ils sont très mal référencés sur les moteurs de recherche, à la différence des sites marchands de parapharmacie. Les conseils de santé qui sont dispensés sur les sites officinaux sont d’ordre général, il n’y a pas de vrai conseil pharmaceutique, comme on peut le rencontrer dans une officine réelle, puisqu’un vrai conseil pharmaceutique suppose un entretien individuel, un dialogue entre le patient et le pharmacien. Sur la vingtaine de sites qu’il m’a été donné d’étudier de manière approfondie, seuls trois proposaient de prolonger le conseil en prenant contact par mail ou par session de chat avec un pharmacien.
La notion de conseil associé à la délivrance vous semble-t-elle adaptée à la vente en ligne ?
C’est envisageable, mais sûrement pas dans la situation actuelle, et pas pour tout le monde. En tant que pharmacien, on se rend bien compte que quand on travaille dans une officine, on n’a pas le temps de gérer à la fois un comptoir réel et un comptoir virtuel. On ne peut pas être sur deux fronts. Et comme seul un pharmacien titulaire d’une véritable officine serait autorisé à monter un site de vente en ligne, il n’est pas question que cette vente via Internet soit autorisée en tant qu’activité exclusive. Monter un site de vente en ligne nécessiterait l’embauche d’un pharmacien adjoint qui ne ferait que ça, ce que seules de grosses officines pourraient se permettre.
Cette initiative a-t-elle des chances de séduire le public ?
La population française est de plus en plus demandeuse d’accès direct et rapide à toutes sortes d’achats possible, et je pense que si la vente en ligne de médicaments était autorisée, il y aurait une clientèle. Est-ce que la demande de conseils va suivre ? Est-ce qu’on va imposer un dialogue ou un conseil ? Au comptoir déjà, on voit bien que certaines personnes coupent court à toute tentative de conseil, et je pense que beaucoup d’internautes préféreront sauter cette étape, ce qui n’est pas une bonne chose pour la sécurité de la dispensation et pour l’image de pharmacien conseil. Il faut savoir qu’en termes de conseil, la concurrence des forums de discussion est féroce : les médecins en savent quelque chose !
* « Les informations de santé sur Internet pour le “grand public” : illustration avec les e-pharmacies », thèse soutenue le 21 décembre 2009 à l’université Claude- Bernard-Lyon I. Consultable sur ispb.univlyon1. fr/theses/these_integ/these_text_integral.asp 
Elle l’a dit
« Votre profession doit pleinement saisir les possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information. Ces possibilités ne se réduisent pas au dossier pharmaceutique […]. Je voudrais plus particulièrement insister sur le développement du commerce de médicaments en ligne. Un simple constat montre que cette possibilité se développe pour le moment sans garantie pour les patients, voire qu’elle comporte des risques sérieux pour leur santé. Le développement du commerce de médicaments en ligne rend indispensable que nous encadrions cette pratique afin de pouvoir offrir une offre légale et sécurisée aux patients qui veulent se procurer des médicaments par cette voie. […] Ce cadre juridique permettra aux officines légalement installées sur notre territoire de commercialiser les médicaments en libre accès adaptés à ce type de commerce à distance. »

Roselyne Bachelot lors de l’inauguration du salon Pharmagora, le 27 mars 2010.