n°1230 Mai 2011
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Santé ENQUÊTE Un festival de canneberge


Une note de la DGCCRF a semé la panique en janvier sur le juteux marché des compléments alimentaires à base de canneberge.
C’est une petite note de douze pages qui a mis le feu aux poudres. Ce document interne de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a déclenché une guerre ouverte entre les fabricants de compléments alimentaires contenant de la canneberge. Fruit d’une enquête sur les proanthocyanidines (PAC) – ces molécules qui expliqueraient l’inhibition de l’adhérence aux muqueuses urinaires des bactéries Escherichia coli, responsables des infections –, la note indique d’abord qu’« il n’existe aucune méthode définie par voie réglementaire pour doser les PAC de canneberge », que les différentes méthodes existantes « donnent lieu à des écarts notables » et qu’il est donc « difficile d’avoir un aperçu homogène des quantités de PAC contenues dans les produits présents sur le marché à partir de la seule lecture de leur étiquetage ». Fichtre ! Rappelons en effet que l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa, aujourd’hui Anses) a reconnu à la canneberge un effet sur les voies urinaires à raison de 36 mg de PAC quotidiens. Et la DGCCRF de conclure, après avoir testé sept méthodes et comparé trente-neuf produits, que le réactif DMAC « est le plus spécifique ». Dès lors, « seuls les produits contenant 36 mg de PAC issus de canneberge, dosés par la méthode DMAC, peuvent s’appuyer sur l’avis de l’Afssa pour alléguer sur les voies urinaires ».

Pharmatoka attaque
Dans un environnement particulièrement concurrentiel, cela ne pouvait être sans conséquences. Car tous les industriels, s’ils n’utilisent pas forcément cette méthode, affichent en revanche sur l’emballage de leurs compléments alimentaires un fier « 36 mg de PAC », si ce n’est plus. Ni une ni deux, Pharmatoka, premier à s’être lancé sur le marché en 2004, a repris à son compte la note de la DGCCRF, communiquant largement auprès des pharmaciens et dans la presse professionnelle que « la méthode de dosage DMAC, utilisée pour Urell [son complément alimentaire, NDLR] est la seule méthode validée » et que « les autres méthodes, sans exception, sont invalidées ». De fait, Pharmatoka a bien utilisé la méthode DMAC pour quantifier les PAC de canneberge dans ses produits et estime que la note de l’administration « met fin à l’anarchie existante ».

Justification a posteriori

L’écho qui a été donné à cette note a surtout suscité la panique chez les industriels. Comment fallait-il l’interpréter ? Arkophama a réagi par publi-communiqué, condamnant « la communication dénigrante » de Pharmatoka et assurant utiliser, lui aussi, la méthode de dosage DMAC. De son côté, Euracran (association de producteurs d'extraits de canneberge) s'est aussi émue de la note de la DGCCRF qui n'a même pas testé sa méthode parce que cette dernière a « lors d’essais préliminaires, indubitablement démontré une surévaluation flagrante du fait d’un manque de spécificité envers les PAC recherchées ». Euracran s'est donc fendue d'un courrier à l’administration, à l’instar du Syndicat des fabricants de produits naturels, diététiques et compléments alimentaires, désireux d'y voir clair. Car la note de la DGCCRF, mi-figue mi-raisin, indiquait aussi que « tout opérateur s’appuyant sur d’autres protocoles [que celui qui a été retenu] devra être en mesure de justifier la pertinence de son choix ». Devant un tel ramdam, son auteur s’est expliqué dans un nouveau courrier. La DGCCRF maintient que « l’apport d’une quantité de 36 mg de PAC, quelle que soit la méthode de dosage employée, ne constitue pas une condition nécessaire et suffisante pour revendiquer un effet antiadhérent ». Et, si elle utilise bien la méthode DMAC pour contrôler les étiquetages, elle n’impose absolument pas de méthode de dosage aux fabricants. À charge pour l’opérateur « de ne pas tromper le consommateur » car, rappelle la DGCCRF noir sur blanc, « le principe reste pour l'instant celui de la justification a posteriori »… Rassurant pour l’industrie. Moins pour le consommateur comme pour l’officinal, au moment du conseil.
Anne-Laure Mercier  
Photo : Miguel Medina

3 questions à…
Pierre Bourlioux Membre de l’Académie de pharmacie et ex-professeur de microbiologie à la faculté de pharmacie de Châtenay-Malabry
Comment agit la canneberge ?
Environ 70 % des cystites sont dues à une colonisation de la vessie par des bactéries de l’espèce Escherichia coli. La présence, à la surface de la bactérie, d’appendices filamenteux – les fimbriae – est à l’origine de son adhésion aux cellules vésicales, sur lesquelles le récepteur de ces appendices est présent en grande quantité. La canneberge empêche la bactérie d’adhérer aux cellules.
Elle est donc efficace ?
La canneberge a bien une action antibactérienne, qui ne s’exerce pas en tuant la bactérie mais en l’empêchant d’adhérer aux cellules. Toutefois, comme E. coli peut héberger plusieurs types de fimbriae autres que ceux de type 1 – lesquels sont à l’origine de son adhésion – et qu’il existe d’autres bactéries responsables de cystites, il peut y avoir résistance à la canneberge qui n’a aucun effet sur ces autres types de bactéries et fimbriae.
Alors que conseillez-vous ?
Je ne recommanderais pas l’utilisation de la canneberge dans la cystite mais, pour commencer, de boire beaucoup d’eau. Ensuite, si la cystite perdure, de mettre en place un traitement antibiotique.


Image
Dans le traitement des cystites récidivantes, l’Afssaps estime que les « preuves sont actuellement insuffisantes pour une recommandation d’utilisation [de la canneberge] d’autant que la composition des préparations disponibles est très variable ».

Notabene
L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a validé les préparations de canneberge suivantes :
•    canneberge fraîche ou congelée ;
•    purée de canneberge ;
•    nectar à 25 % de jus et 13 % de sucres ;
•    jus concentré ;
•    poudre de jus concentré atomisé (90 % de matière sèche).
Par conséquent, les compléments alimentaires à base d’extraits de fruits entiers, de préparations élaborées à partir de la peau ou des pépins, ou de toute autre préparation non évaluée ne peuvent s’appuyer sur le seul avis de l’Afssa pour justifier l’allégation « contribue à diminuer la fixation de certaines bactéries Escherichia coli sur les parois des voies urinaires ».