n°1188
mars 2007
Actualité
Enquête
e-pharmacies : la menace fantôme
Sur Internet, la législation sur les médicaments est toute relative : certains la nient, d’autres la contournent. Tour d’horizon d’une délinquance virtuelle.
Dans un article du Monde, l’Afssaps s’estimait récemment « un peu affolée » par le phénomène : les pharmacies en ligne sont apparemment en pleine croissance. Pas nouveau ? Certes, mais « c’est la première fois que nous remarquons des sites en « .fr », qui proposent du Xanax, de la fluoxétine ou d’autres spécialités listées ou même des médicaments d’exception. On en a trouvé plusieurs, dont un tenu par un médecin français », témoigne Jacques Robinet, pharmacien à Septfonds. Il est l’un des instigateurs d’une pétition en ligne* contre les « e-pharmacies » lancée par quatre confrères. De fait, la page de garde du site www.dr-hollenbeck.com affiche une citation de Bernard Hoerni, ancien président du conseil de l’Ordre des médecins « le médecin doit délivrer une information loyale, claire et appropriée ». Rien de répréhensible pour l’instant, d’autant que les liens affichés conduisent à des fiches didactiques. Mais sous le vernis de respectabilité, le site dérape vite, en proposant des bons de prescription électronique pour des spécialités comme le Viagra ou même le Raptiva, un médicament d’exception ! Contactée, Violette-France Hollenbeck assume crânement sa démarche : « Tout est légal, nous orientons les patients vers des pharmacies », assure-t-elle, en évitant soigneusement de s'expliquer sur les bons de commande présentés sur son site.
Tête brûlée
Même flou artistique sur le renouvellement d'ordonnances proposé à l'internaute : « Nous appelons systématiquement le médecin traitant du patient pour vérifier qu'il y a bien une prescription initiale ! » On s'explique mal, dès lors, l'intérêt de la démarche pour l’acheteur potentiel. Malgré ses pratiques tangentes, le docteur Hollenbeck est inscrit tout à fait officiellement à l’Ordre des médecins depuis 1988 en tant que médecin généraliste à Paris. Nom et adresse figurent en toutes lettres sur son site. Impunité ? L’Ordre des pharmaciens s’en défend, « nous avons lancé une procédure contre ce site il y a déjà deux ans : le procès est en appel ». Entre temps, la société de Mme Hollenbeck aurait changé de raison sociale, ce qui compliquerait les poursuites. A la vue du site incriminé, Maître Thibault Verbiest, avocat spécialisé, ironise : « Elle joue avec le feu, l’Ordre [des médecins, ndlr] n’acceptera jamais cela, c’est évident. Elle veut peut-être devenir une espèce de pionnière ». La législation française est extrêmement stricte dans ce domaine : la dispensation à distance de médicaments soumis à prescription est interdite. Point. « Ce serait une entorse à la déontologie des pharmaciens, qui exige une délivrance des médicaments prima facie, par rapport à ce qu’il voit. Et la déontologie médicale est formelle : la délivrance d’une prescription doit se faire après un examen du patient, en d’autres termes après l’avoir vu, touché, palpé. Voir le patient, c’est l’essence de l’art de guérir », continue l’avocat.
Le Net, très vague
Dans la « vraie vie », peu de professionnels passent outre le cadre légal, au moins en France. Mais Internet donne des ailes. La pétition* épingle également le site www.121doc.fr, dont les locaux sont implantés à Londres. Lorsqu’on appelle la « hotline » c’est pourtant une voix sans accent qui décroche, et les responsables du site répondent sans sourciller à la demande de renseignements du Pharmacien de France (voir interview ci-contre). « Ce site est certainement en accord avec la législation anglaise, remarque Maître Verbiest. Le paradoxe est qu’un site non-européen démarchant en France sera soumis au droit français. Alors qu’un site européen – anglais dans notre cas – sera soumis au droit européen. Pour les sites non-européens, le principal problème est pratique, lié à l’éloignement. Alors qu’un site européen sera soumis au droit européen, très complexe en la matière ». Pourtant en revendant des médicaments à prescription médicale obligatoire, le site www.121doc.fr est clairement dans l’illégalité… en France ! Reste à prouver qu’il l’est en Europe. Si proche, si loin : c’est tout le paradoxe d’Internet. Et toute la difficulté de lutter contre cette délinquance, pas virtuelle pour un sou.
Laurent Simon
Photo Miguel Medina
*La pétition (http://145170544. onlinehome.fr/petition//php/index.php) a déjà recueilli plus de 1850 signatures, dont une majorité de pharmaciens.

INTERVIEW
« Nous ne voulons pas remplacer les officines »
Louis Winthorpe, manager chez www.121doc.fr
Avez-vous conscience que votre activité de revente de médicaments est illégale sur le sol français ?
Premièrement, nous ne « vendons » pas de médicaments en France. Nous sommes une clinique « online » qui agit comme intermédiaire entre les médecins, les pharmacies et les patients recherchant des traitements pour des problèmes tels que l’impuissance, l’obésité ou la calvitie. Nos pharmacies ne dispensent pas de médicaments sans prescription préalable et nos médecins n’établissent pas de prescriptions s’ils pensent que le médicament ne sera pas bénéfique au patient. La question de la légalité peut être abordée en se référant aux règles de la Douane française, qui stipulent que les importations de médicaments par des particuliers sont licites dès lors qu’elles sont réalisées en vue d’un usage personnel, et qu’elles portent sur des quantités compatibles avec cet usage. De plus, l’ordonnance peut être envoyée avec les médicaments.
Quelles sont les qualifications du personnel délivrant les médicaments ? Comment savez vous que le médicament ne sera pas dangereux pour le patient si vous n’avez pas vu ce dernier ?
Tous les médecins que nous employons doivent fournir la preuve qu’ils sont qualifiés et enregistrés dans leur pays d’origine. Nous tenons ces éléments à disposition des patients ou des autorités sur simple demande. Il faut également garder à l’esprit que les patients confrontés à ce genre de pathologies seront plus francs sur Internet car ils seront moins embarrassés que lors d’une consultation de visu. De plus, les questions que posent un médecin dans son cabinet ne sont pas aussi fouillées que celles que nous posons sur www.121doc.fr.
Le Viagra par boîte de 4 est vendu 85 € sur votre site. Par la voie normale, en France, cette boîte vaut presque moitié moins. Comment expliquez- vous cette différence de prix ?
Il est difficile de comparer un achat sur notre site et un achat en officine. Nos prix comprennent le prix d’une prescription personnalisée, le postage, les charges liés au paiement par carte de crédit, ce à quoi il faut ajouter notre marge. Même si nos prix sont élevés, seul le patient décide d’acheter chez nous ou pas. Étant donné le nombre de nos clients français, le prix n’est apparemment pas le seul paramètre d’achat... Nous ne sommes pas une pharmacie et nous ne voulons pas remplacer le pharmacien. Je voudrais soulever un point : sans nos services, combien de personnes souffriraient en silence de leur problème ? Est-ce que nous agissons mal en aidant ces gens ? Dans un environnement où existent nombre d’escroqueries, nous comprenons qu’il faille surveiller les sites qui ne travailleraient pas dans un cadre légal strict, mais nous employons des praticiens qualifiés et plaçons l’intérêt de nos patients avant nos profits.