n°1188 mars 2007
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Actualité Présidentielle Le grand ras-le-bol
A cinquante jours seulement du premier tour, les pharmaciens sont partagés entre inquiétude et colère. Si l’on en juge aux nombreux courriers que nous avons reçus, les candidats auront fort à faire pour convaincre cette partie de leur électorat.
Vous avez été nombreux à saisir l’occasion d’interpeller directement les candidats à l’élection présidentielle. Vos courriers, courriels, fax, en témoignent : l’inquiétude le dispute parfois au découragement, et la plupart de vos interventions relèvent d’un franc sentiment de ras-le-bol. Economie en berne, craintes sur le monopole, tensions sur le réseau des officines, perte de repères… Sans prétendre tirer de vos nombreuses missives une quelconque vérité scientifique, un constat s’impose : jamais les pharmaciens n’auront à ce point été interpellés par une échéance électorale, et jamais ils n’auront autant cherché, dans les programmes des différents candidats, de raisons d’espérer.

Cherche programme santé désespérément

Seulement voilà : à ce stade de la campagne, on ne peut pas dire que la santé ait fait l’objet d’un grand luxe de détails. Et certains d’entre vous ont donc entrepris de « souffler » quelques mesures à l’oreille des candidats à la fonction suprême. A l’exemple de Cathy Cayla- Fourcade, titulaire à Vic-en-Bigorre (Hautes-Pyrénées), qui décline dans son courrier un chapelet de revendications : «Arrêter de rendre le médicament responsable de tous les maux de la Sécu… Reconnaître le travail du pharmacien, en particulier en milieu rural… Rémunérer le pharmacien pour tout le travail qu’il fait gratuitement pour la Sécu… Remettre l’activité de soignant au coeur du métier… Revaloriser la MDL… ». Ou encore à l’exemple d’Anne Bourboulon, installée à Nice, qui réclame de son côté la suppression des charges patronales et salariales sur les heures supplémentaires, la suppression des TFR, ou encore l’interdication des sites Internet de distribution de médicaments. D’autres, comme Christophe Abraham, pharmacien à Caen, préfèrent dérouler un catalogue de questions articulées autour du monopole, de la propriété de l’officine, du rôle du pharmacien, des regroupements, des officines rurales… Et de terminer sur une interrogation qui les résume toutes : « Mais pour qui allons-nous voter ? »

Des craintes bien réelles

Au-delà des revendications, la plupart des interventions que vous nous avez envoyées manifestent de fortes inquiétudes. Certains sujets comme l’économie, le monopole, le réseau, le rôle du pharmacien ou encore l’Europe, tiennent largement la corde. Partout, il n’est question que d’absence de visibilité dans votre exercice, de manque de reconnaissance de votre rôle, d’injustice dans le traitement des grands maux qui touchent le système de santé, et particulièrement les comptes de l’Assurance maladie. Les candidats font rarement l’objet d’interpellations directes de votre part : c’est le corps politique dans son entier qui est désigné dans vos courriers. Signe d’un malaise qui dépasse les clivages. Le signe, aussi, d’une profession qui cherche à se définir dans une société en perte de repères et de certitudes. Comme nous nous y étions engagés, nous avons transmis l’intégralité de vos courriers aux quatre principaux candidats à l’élection présidentielle : Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou et Jean- Marie Le Pen. Ces derniers se sont engagés à répondre dans notre prochain numéro aux principales questions que vous vous posez. Un rendez-vous à ne pas manquer avant le premier tour. D’ici là, nous présentons ci-après quelques morceaux choisis de vos interventions, organisés par thèmes. Une sélection nullement exhaustive.

■ Monopole pharmaceutique
Luc Ambard, trésorier du syndicat du Var, s’inquiète de la sauvegarde du monopole de dispensation, notamment sur les spécialités d’automédication : « Les médicaments ne peuvent être vendus comme des produits de consommation courante car un conseil de professionnels et une utilisation judicieuse sont obligatoires, sans quoi toutes les dérives de consommation seront encore plus développées (effets secondaires, interactions, contreindications, intoxications, etc.) » Sylvain Nal, titulaire à Laval (83) interroge de son côté, non sans ironie, les positions des candidats : « Si l’un des dirigeants d’une grande enseigne de GMS vous proposait ses voix ainsi que celles de son personnel et de ses proches contre une brèche dans le monopole pharmaceutique, que feriez-vous ? » Antoine Griffet, lui, assène : « notre monopole fait des envieux », citant pêlemêle l’Europe, les appétits de la grande distribution et les velléités présumées de l’industrie pharmaceutique. « Heureusement, conclut-il, que les pharmaciens aiment leur métier, possèdent la passion du médicament ». Seulement, prévient-il, « la grogne monte… Laissez-nous travailler sereinement, recentrons-nous un peu sur le médicament et sur notre véritable rôle d’acteurs de santé ». Un titulaire réunionnais, Pierre-André Chabre, s’inquiète également de la fuite de la médication familiale vers la grande distribution. Evoquant les appétits d’un leader de la GMS, il prévient : « il pourrait vendre et casser les prix sur des produits conseil essentiels pour le confort de soin de nos patients. Que ferons-nous alors ? »

■ Réseau
« Suite à la dégradation financière de nos officines en 2006, il est urgent de relever les quotas pour la création de nouvelles officines, écrit un titulaire de Sorgues, dans le Vaucluse. Les résultats du recensement approchent et on va assister à une explosion des créations. » Olivier Brau, pharmacien à Esbly, en Seine-et-Marne, évoque pour sa part « une année 2006 catastrophique », et prédit : « Beaucoup de pharmacies rurales vont fermer, faute de rentabilité. C’est un comble : nous, les spécialistes du médicament, sommes obligés de vendre autre chose que du médicament pour vivre ». Et il interroge les candidats : « Que comptez-vous faire pour enrayer la désertification des officines en milieu rural ? » Christine Déliat-Darcy, titulaire à Saintes (Charente-Maritime), pointe le manque de visibilité économique du réseau et les difficultés de remboursement des emprunts bancaires : « Nous avons acheté nos affaires à des prix avoisinant les 100% de CA et nous avons emprunté sur douze ans pour la plupart d’entre nous. Or, poursuit-elle, nos CA souffrent, nos marges dégringolent, le pouvoir d’achat de nos clients chute, nos charges ne baissent pas pour autant ». Pour cette pharmacienne, « il serait temps que nos partenaires banquiers reconsidèrent notre profession avec ces nouveaux éléments ». Et de renvoyer les pouvoirs publics à leurs responsabilités : « Pourquoi ne pas mettre en place des aides pour les officinaux ? Pourquoi cela reste-t-il si complexe d’obtenir un aménagement du financement de nos fonds de commerce ? ». Une inquiétude partagée par Thomas, pharmacien à Toulon, qui hésite à se lancer dans le titulariat : « Je suis jeune pharmacien, je souhaite acheter une officine. Va-t-il y avoir une déréglementation des pharmacies avec une libéralisation et une ouverture du capital à n’importe qui ? Les pharmacies deviendront-elles des supermarchés ? »

■ Économie
« Quand va-t-on prendre en compte le fait que les revenus que nous affichons ne représentent pas nos bénéfices et qu’ils sont largement amputés par nos investissements ? », interroge Patrick Deram, titulaire à Carvin (Pas-de-Calais). « Il est indispensable d’arrêter de confondre le remboursement du capital des emprunts avec nos revenus ! », souligne ce confrère, qui dénonce notamment la « perversion de la marge dégressive » sur les conditionnements trimestriels. « Les pharmaciens se sont investis dans le générique, dégageant des économies substantielles pour la Sécu et ont été remerciés par une baisse de prix de nombreux médicaments, une vague de déremboursements et la création d’une vignette orange, proteste Blandine Matelin, pharmacien à Quincy-Voisin (77). Les médecins ont ignoré superbement leur engagement à prescrire en DCI et se sont vus accorder une augmentation de leurs honoraires ! » « Nous voulons vivre raisonnablement et honnêtement du fruit de notre travail, tout simplement. Respectez-nous ! », supplie Rémi André, installé à Millau, dans l’Aveyron. Lequel constate : « Je ne peux plus vivre de mon travail, {…} ceci après 27 ans d’exercice avec une gestion exemplaire de mon officine ». Alain Denolle, titulaire à Villers-Cotterêts, pointe l’incohérence de certains déremboursements, et l’amalgame entretenu par certains sur l’utilité ou l’efficacité des médicaments qui en ont fait l’objet. Et de citer le déremboursement de l’Euphytose, « quintessence de la bêtise ». Christian Gosse, pharmacien en Seine-et- Marne, constate : « il apparaît évident qu'en haut lieu on considère la rémunération de la prestation du pharmacien comme trop élevée! ». Et il s’interroge : « quelle est la bonne rémunération de la pharmacie? La France est-elle prête à payer pour une distribution intelligente et rigoureuse de médicaments authentiques 24h/24 sur tout le territoire ? » Denis Millet, qui exerce du côté de Nantes, s’en prend pour sa part aux « petits arrangements expliquant le coût faramineux de gestion du système de Sécurité sociale français ». Et de pointer du doigt la survivance de régimes spéciaux jugés trop dispendieux. Marc Joseph, pharmacien à Limas (Rhône), s’insurge : « La santé est devenu un secteur sans avenir où les professionnels se raréfient à juste titre ». Évoquant les mesures relatives à l’officine, il questionne : « L’État a-t-il le droit de tuer un cheval qui gagne ? ».

■ Rôle du pharmacien
« Depuis 78 que j’exerce le métier de pharmacien, nous écrit un titulaire du Nord, pas un seul ministre n’a considéré le pharmacien comme un acteur incontournable de la santé et ne l’a respecté ». Un confrère qui exprime son « ras-le-bol de considérer le médicament somme responsable du déficit de la Sécu ». Michel Leroy, installé à Paris, interpelle sans détours les candidats : « Si vous nous considérez comme de simples commerçants, il faut immédiatement supprimer notre profession : elle grève le budget de l’Etat. Si vous considérez que nous rendons de vrais services en termes de santé publique, c’est sur ces bases que doit s’engager le dialogue avec la profession ».

Laurent Gainza
Photo DR

TEMOIGNAGE
« Qu’est-ce que le futur gouvernement fera pour nous ? »
 Céline Mouillon, jeune installée titulaire à Semur-en-Auxois (Côte d’or).

 
« Voilà huit mois que je suis installée et je pensais que tout allait pas trop mal. Et puis arrivent les charges sociales, les impôts, la baisse des remises, la baisse du panier moyen et là, je commence à me dire : « mon dieu, il va peut-être falloir licencier ! Ou pire, vendre ma maison pour survivre. J’ai déjà baissé deux fois mon propre salaire pour pouvoir garder mon personnel. J’ai un projet de transfert qui sera la seule issue possible pour moi, mais est-ce que je vais pouvoir le faire ? Aurai-je les autorisations ? Les pharmaciens ont fait faire d’énormes économies à la Sécurité sociale avec les génériques. Comme récompense, on nous dit que ce n’est pas assez, on nous baisse encore notre marge, et on augmente les médecins qui, eux, ne prescrivent toujours pas de génériques et marquent « non substituable » sur l’ordonnance. Vous connaissez l’histoire du chat qui se mord la queue ? {…} Qu’est-ce que le futur gouvernement fera pour nous ? J’attends ça avec impatience. Est-ce que quelqu’un se rend compte du désarroi économique que connaît la pharmacie ? Et encore, moi, je ne me plains pas. Mon CA n’a baissé que de 8 %. Certains de mes confrères enregistrent jusqu’à 20 % de baisse. C’est bizarre, mais mon crédit, lui, n’a pas baissé de 8 %. Tant pis ! Y’a pas d’avenir en France. J’aurais dû acheter une pharmacie en Suisse. La prochaine, c’est sûr, si je ne suis pas en surendettement d’ici-là.

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Présidentielle, législatives :
le compte à rebours

- 16 mars : les candidats doivent remettre leurs formulaires de parrainage au Conseil constitutionnel.
- 9 avril : la campagne officielle débute.
- 14 avril : les listes de parrainages sont publiées par le Conseil constitutionnel.
- 20 avril : la campagne officielle se termine à minuit ; la publication des sondages est interdite.
- 22 avril : le premier tour a lieu en métropole, à La Réunion, à Mayotte et en Nouvelle- Calédonie (il a eu lieu la veille en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Saint-Pierre-et- Miquelon et en Polynésie française).
- 6 mai : le second tour se termine en métropole, suivi de l’annonce des résultats. - 17 mai : le quinquennat de Jacques Chirac se termine.
- 10 juin : premier tour des élections législatives.
- 17 juin : Second tour des élections législatives.
- 19 juin : Fin de la législature du Parlement.

« Un climat de révolte »
« Je suis jeune installée et suis désolée par l'individualisme qui règne dans notre profession. » « Il faut que la profession se mette à faire de la politique, [qu’elle] se mobilise autour d'un candidat pour être influente au moins une fois dans sa vie ! » « Notre force vient de l'union des pharmaciens de base que ce blog est en train de cristalliser. » Initié et géré par la Chambre syndicale des pharmaciens de l’Hérault, le blog www.pharmaciensencolere.fr, pionnier en la matière, fait office de cahier de doléances en ligne. L’idée a germé suite à la rencontre avec des parlementaires locaux en octobre dernier. « Lors de notre assemblée générale extraordinaire de décembre, les pharmaciens nous ont demandé de poursuivre notre initiative et de l’amplifier, afin de relayer les messages aux candidats à la présidentielle », explique Frédéric Abecassis, président du syndicat départemental. Derrière cette main tendue aux candidats, une idée fixe : « Les pousser à s’engager sur le monopole. Il faudrait qu’ils prennent conscience que les pharmaciens représentent un électorat non négligeable ». L’initiative est doublée de contacts tous azimuts, comme en témoigne la rubrique « Politiques rencontrés ». Après à peine trois semaines d’existence, le cap des 5000 connexions a été franchi le 20 février. Sur le blog, les thématiques « Gouvernement à l’écoute » et « Pharmacie maillon faible » sont la porte ouverte à un véritable forum de discussion, et les pharmaciens sont invités à indiquer leurs intentions de vote pour la présidentielle. « Je pensais que les contributions resteraient locales, or j’ai eu la bonne surprise de constater qu’elles s’étendaient à toute la France », ajoute-t-il. Le signe d’un ras-le-bol généralisé, d’un « climat de révolte dans l’ensemble de la profession », conséquence directe de la LFSS 2006 et de son cortège de perspectives inquiétantes pour l’officine.
Fanny Rey