n°1198
mars 2008
Santé
Dispensation
Oxygène, tout se joue à domicile.
L’oxygène est un médicament comme les autres, mais pas distribué comme les autres. Pour se lancer dans l’oxygénothérapie, il faut donner de son temps.
Il y a plusieurs façons de se lancer dans l’oxygénothérapie, dont au moins une mauvaise… Les pharmaciens qui ont décidé d’y investir tout ou partie de leur temps sont plutôt rares en France, à peine 200 à temps plein auxquels il faut ajouter 250adjoints qui y consacrent une partie de leur activité, généralement un mi-temps. « Il y a environ 80000 personnes utilisant de l’oxygène à domicile en France actuellement, quelle que soit la technique utilisée [O2 liquide, gazeux, en bouteille ou par concentrateurs qui extrait l’oxygène de l’air ambiant, NLDR]. A la louche, seuls 10 % à 20 % sont pris en charge à l’officine mais le pharmacien ne peut de toutes façons pas tout faire seul : il délègue à des sous-traitants », analyse Christian Camuzeaux, en charge de l’enseignement du maintien à domicile à la faculté de Nancy. Pour le pharmacien qui choisirait de se lancer se dessinent trois solutions : en faire son métier chez un prestataire spécialisé – type Orkyn ou Vitalaire – ou, en restant officinal, recourir à un sous-traitant spécialisé pour garder la main sur la prise en charge du patient. Soit enfin, et c’est la mauvaise solution pour ceux qui ne l’auraient pas deviné, accepter de réaliser les visites à domicile pour le compte de certains prestataires en mal de pharmaciens pour satisfaire à cette obligation réglementaire. Rémunération peu attractive, patients nombreux : le risque d’« abattage » est grand.
Pièges à éviter
La délivrance d’O2 s’accompagne en effet nécessairement d’une présence pharmaceutique au domicile du patient. C’est là où le bât blesse. « Sur les 490 prestataires de soins à domicile présents actuellement sur le marché, tous ne remplissent pas toutes les conditions légales, confirme Jean-Claude Roussel, président de la FFAAIR (Fédération française des associations et amicales de malades, insuffisants ou handicapés respiratoires). Nous avons régulièrement des remontées de patients qui se plaignent, ces signalements nous incitent à mieux informer les malades. Mais comment tout contrôler ? Il faudrait que les inspecteurs de la Cnam soient 24h/24h sur la route. Il faut reconnaître que les grosses structures ont tendance à plus respecter les réglementations : elles ont les moyens d’avoir des pharmaciens. Les problèmes viennent plutôt de petits prestataires qui sous-traitent les visites à domicile à des pharmaciens d’officine. » A tel point que son association a signé avec les principaux acteurs une « Charte de la personne prise en charge par un prestataire de santé à domicile(1) ». Question contrôle d’ailleurs, le manque est flagrant : « Clairement, on ne peut pas aller inspecter directement au domicile du patient, ce n’est pas de notre ressort. Une convention lie le pharmacien au prestataire et nous vérifions que cette convention est bien respectée grâce à l’assurance qualité dudit prestataire. Nous intervenons d’ailleurs beaucoup plus dans les sociétés spécialisées que dans les officines », témoigne Claude Rols, vice-président du Syndicat des pharmaciens inspecteurs de santé publique. En tant que médicament, les pharmaciens ont le monopole de l’O2. Mais un monopole, ça se mérite.
Visiteurs du soir
Toute la présence pharmaceutique lors de la dispensation d’oxygène se concentre lors des visites aux patients. Pour l’officinal, c’est à la fois le plus dur et le plus gratifiant : historiquement, la visite à domicile a été une demande de la profession, lorsque l’oxygène a obtenu son statut de médicament. Le pharmacien est chargé de vérifier l’installation du matériel et l’adéquation du traitement mais aussi de dispenser tous les conseils nécessaires pour une bonne compliance dans le cadre strict posé par les Bonnes pratiques de dispensation de l’oxygène (BPDO2). Sachant que la durée du traitement pour la majorité des patients est de 2 à 3 ans, rarement plus, le praticien suivra le patient du début… à la fin, malheureusement. L’oxygénothérapie est un traitement irréversible. « La première visite du pharmacien en particulier est très importante, je la conseille personnellement dans la deuxième quinzaine qui suit l’instauration du traitement. Il y a aussi les visites en cas d’incident – le cas le plus fréquent est le fumeur brûlé par l’O2 et sa propre cigarette – et celles effectuées à la demande du patient. Mais on n’insiste pas trop : les insuffisants respiratoires sont souvent de grands anxieux, et ils appelleraient tous les deux jours pour nous faire déplacer. » En revanche, une simple modification de posologie n’implique pas de visite du pharmacien surtout qu’en termes de débit, le patient, généralement « maître de son destin », se gère tout seul.
Pertes et profits
La pratique de l’oxygénothérapie est donc à la fois un privilège et un sacerdoce – apprentissage sur le tas, aucune formation spécifique, rémunération au forfait. Mais aussi un symbole : « Les pharmaciens ont, à mon sens, raté le retour à domicile du patient il y a trente ans de cela lorsque des pneumologues hospitaliers ont proposé que les patients puissent profiter d’une meilleure qualité de vie – pas forcément de soins, à l’époque – chez eux, et non plus à l’hôpital. Les pharmaciens auraient dû se battre et ils ne l’ont pas fait : les sociétés privées se sont engouffrées sur le marché depuis », se souvient Jean-Claude Roussel. Il faut apprendre de ses erreurs. En s’impliquant dans la prise en charge de l’insuffisance respiratoire, le pharmacien assied son rôle de soignant, ce que ses autres activités ne lui permettent pas forcément. « Je sais que l’oxygénothérapie ne représente pas un chiffre d’affaires énorme pour le secteur, mais il est symbolique. Il faut insister car nous sommes en face de grandes structures type Vitalaire ou autres qui n’hésiteront pas à nous en évincer. L’oxygène a pour l’instant un statut dérogatoire qu’il faut conserver car si nous le perdons, nous perdrons aussi d’autres produits comme les pompes à insuline, la chimiothérapie… ».
Laurent Simon
1- Plus de renseignements sur cette charte au http://www.ffaair.org ou envoyer un mail à
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2- Pour consulter les Bonnes pratiques de dispensation de l’oxygène http://www.ordre.pharmacien.fr/upload/Syntheses/67.pdf
Les grands principes
* Le pharmacien, titulaire ou adjoint, doit effectuer la visite lui-même.
* Premier contrôle dans la deuxième quinzaine du premier mois.
* Nouvelle visite en cas de changement important de posologie, de mode de vie du patient ou en cas de nécessité, à la demande du patient.
* Visite périodique annuelle de contrôle.
* Faire signer un compte-rendu de visite à domicile par le patient.
Vous reprendrez bien un peu d’O2 ?
Un pharmacien pour inaugurer l’Oxybar, tout un symbole : Jacques Séguéla, ex-potard et publicitaire toujours sémillant a adoubé ce nouveau concept de « shoot légal », selon ses propres termes. Sniffer de l’oxygène à 95 % serait en effet bon pour la forme. Le gaz diffusé sous forme de lunettes à placer sous le nez est aromatisé grâce à des huiles essentielles. Les Oxybars ne veulent pas revendiquer « un quelconque effet thérapeutique ». Ça va mieux en le disant, d’autant que Jérôme Parésys-Barbier, président de la section D de l’Ordre ne les voit pas d’un très bon oeil : « Ce genre d’initiatives fait penser que l’oxygène ne serait pas un médicament, ils entretiennent la confusion sur ce qui relève du monopole pharmaceutique et ce qui n’en relève pas, même si cela peut paraître anecdotique. Surtout qu’ils jouent sur certaines allégations thérapeutiques… ».