n°1198
mars 2008
Actualité
Interview
La grosse déprime des grossistes
Nouvelle marge, ventes directes : les grossistes traversent une mauvaise passe, estime le président de la Chambre syndicale de la répartition pharmaceutique, Jean-Louis Méry.
Un nombre croissant de mesures impactent violemment le secteur de la répartition, selon vous, mais les choses vont-elles si mal pour les grossistes ?
Les gens n’ont plus conscience de ce que sont nos vraies marges. Dans un bureau au ministère, on ouvre le jeu commercial en favorisant la vente en direct et dans un autre on diminue le pourcentage de notre marge. Ce que nous avons vécu depuis deux mois est un empilement de mesures handicapantes. Et je ne parle même pas des six ou sept baisses de marge ou des augmentations de taxes que nous avons connues depuis quelques années ! On peut y ajouter la baisse imminente du prix des génériques et des princeps – 150 millions d’euros en tout, résultant en 10 millions de perte directe pour nous... Notre baisse de marge vient s’additionner à tout cela. De plus, telles que les choses sont actuellement, nous paierions même des taxes pour des produits de plus de 400 euros sur lesquels notre marge est nulle ! Pour finir, la possibilité a été ouverte de reverser tout ou partie de la marge grossiste aux pharmaciens.
Au-delà de la ponction sur votre chiffre d’affaires, en quoi ce dernier point pose-t- il problème aux grossistes-répartiteurs ?
Cela contribue à augmenter les ventes en direct et à prendre sur l’activité la plus intéressante financièrement pour nous, celle où les taux de marge et les volumes sont les plus importants. Cela se traduit dans les chiffres : le « direct » représente 15 % du marché mais 30 % des volumes. Notre métier consiste à approvisionner l’ensemble des pharmacies du territoire avec l’ensemble de la gamme deux à trois fois par jour : 150 produits font 50 % du chiffre d’affaires et 75 % des produits sont vendus à moins d’une unité par mois et par officine ! Les produits à forte rotation nous permettent de vivre : sans eux, on ne peut plus remplir notre mission de santé publique.
Pouvez vous sortir « par le haut » de cette situation, sachant que votre lobby n’est pas aussi puissant que d’autres dans le secteur pharmaceutique ?
Pour 95 % des répartiteurs, l’équation est trop complexe, les pouvoirs publics ne s’en rendent pas compte. Le dialogue est constant mais nos interlocuteurs ne partagent pas nos inquiétudes : pour eux, nous vivons très bien, et certains croient même que nous jouissons d’un monopole. Ce n’est pas le cas. Nous avons connu de nombreuses baisses de taux de marge, de baisses de volume, de baisses de prix… et dans le même temps, les coûts de personnel ou de transport augmentent continûment. La conséquence est que les entreprises restructurent, des établissements ferment et du personnel est licencié. Entre 2002 et 2006, 1200 postes en moins sur les 11 000 du secteur, et encore 500 personnes de moins en 2007. On a dû fermer 50 établissements en dix ans. L’Etat réduit nos ressources et nous demande toujours plus en termes de qualité de sécurité, de traçabilité : il faudra de la main-d’oeuvre pour assurer les permanences les samedis après-midi et les astreintes le week-end. Deux personnes par agence multiplié par 200 établissements, ça fait 400 personnes en tout et ce, sans aucune augmentation de nos ressources, bien au contraire. Tout le monde raconte n’importe quoi sur nos marges. On est au bout du bout.
Par quoi se traduirait un statu quo de votre situation pour les officinaux ?
Baisse des remises, baisse du nombre de tournées… Il faut tout remettre à plat et reconsidérer notre rémunération et le cadre de notre métier. Il y a aujourd’hui un risque clair de baisse du service que nous offrons aux pharmaciens. La loi nous impose une tournée quotidienne, mais nous ne descendons jamais en dessous de deux par jour. Deux tournées ou trois, ça dépend des régions mais une chose est sûre : on va vers une diminution. De toutes façons, plus de la moitié de la profession est déjà à deux tournées. “Si nos marges baissent, mécaniquement les remises des pharmaciens vont baisser” A cause de l’économie du secteur mais aussi parce que le carburant coûte cher et que les questions environnementales sont de plus en plus importantes. Quant aux remises… notre marge pondérée sur le médicament remboursable est de 6,08% actuellement, avec la baisse de marge, elle sera de 5,75 % : elle diminue donc de 0,33 %. Entendons-nous bien : avec ces 5,75 %, j’accorde des remises aux pharmaciens, je paie mon personnel, les transports... On ne peut pas faire de folies : si nos marges baissent, mécaniquement les remises des pharmaciens vont baisser.
Passons à un autre sujet. Il y avait matière à réflexion pour les grossistes dans le rapport Attali : qu’en retenez-vous ?
Jacques Attali ne connaît pas la profession. Sur les médicaments à prescription médicale facultative et le numerus clausus, la réponse du chef de l’Etat a été assez claire. Mais si jamais les prix flambent pour une raison ou une autre, il sera difficile de résister à la pression générale des consommateurs et le passage en GMS sera inéluctable. Il y a aujourd’hui un consensus : il est bon de garder les médicaments à l’officine pour des raisons de santé publique. Les pouvoirs publics nous défendront donc à condition de ne pas faire n’importe quoi. En revanche, je n’ai rien entendu de précis sur le capital des officines dans le discours du président de la République. Je pense qu’il y aura des évolutions, mais je souhaite que le pharmacien reste maître de sa mission de santé publique.
Les marges des pharmaciens sont bien supérieures à celles des grossistes, on conçoit donc l’intérêt que la répartition aurait à entrer dans le capital des officines. Cela résoudrait beaucoup de vos problèmes…
Le métier change radicalement, on va vers d’autres systèmes comme en Angleterre où les industriels traitent de plus en plus directement avec les “retailers” {détaillants, ndlr}. Une chose est sûre : la répartition doit sortir de son “core business”, c’est devenu trop difficile. On est obligé d’aller au-delà de notre métier originel pour nous positionner sur des métiers connexes et faire vivre nos entreprises. L’intégration verticale, autrement dit l’entrée des répartiteurs dans le capital des officines, n’est qu’un de ces modèles. Pour d’aucuns, la diminution de nos ressources y amène naturellement. C’est compliqué de répondre à cette question : même à Bruxelles, les avis sont partagés. Des procédures sont en cours avec l’Italie, l’Allemagne… On a du mal à penser que la France pourrait rester toute seule dans son coin vu la réflexion qui a été engagée au niveau européen.
Propos recueillis par Laurent Simon
Photo Miguel Medina

