n°1208
mars 2009
Actualité
Interview
« Gardons le contrôle sur notre informatique »
Titulaire en Ardèche, Albin Dumas a été chargé par la FSPF de constituer une commission consultative sur l’informatique officinale. Objectif : reprendre la main sur l’informatique officinale.
Vous prenez la tête d’une réflexion sur l’informatique officinale à la demande de la FSPF. Qu’est-ce qui motive le lancement de cette réflexion ?
Interrogez nos confrères, et vous le constaterez sans peine : il y a urgence à reprendre pied dans notre informatique métier. Nombreux sont les pharmaciens déçus ou irrités par des stratégies erronées, des solutions imposées, des bugs rageants, des fonctionnalités utiles jamais développées, des factures exagérées, des délais non respectés… Beaucoup de pharmaciens ont bien conscience d’être des clients captifs de leurs environnements informatiques, et se sentent impuissants, individuellement, à faire bouger les choses. En fait, on a un peu l’impression que chacun agit dans son coin, sans moyens et sans penser forcément que sa réflexion peut être utile à tous. C’est pourquoi la FSPF a décidé de s’emparer de la question, pour mieux garantir les intérêts de l’officine face à l’évolution de notre environnement technique, mais aussi pour favoriser un dialogue équilibré avec tous nos partenaires, que ce soit à propos de l’équipement de l’officine ou à propos des échanges informatisés. Les pharmaciens doivent enfin influer sur l'évolution de leur informatique !
En clair, que ferez-vous pour inverser la tendance ?
Nous chercherons à cerner tous les aspects de l’outil informatique, en veillant à ce qu’ils respectent l’indépendance du pharmacien. Les champs de réflexion ne manquent pas, qu’il s’agisse de l’adéquation aux besoins du métier et à sa législation, de la prise en compte des attentes des patients, des investissements en formation, des coûts financiers pour le pharmacien, ou encore des exigences de nos partenaires institutionnels ou techniques. Nous devrons également enquêter sur l’état du parc informatique officinal et sur l’impact économique pour le pharmacien de l’évolution des matériels. Il y a beaucoup à faire : nous pourrions réfléchir à la formation de clubs d’utilisateurs véritablement indépendants des SSII (Sociétés de services en ingénierie informatique, ndlr), pour obtenir un reflet plus fidèle des pratiques sur le terrain. Car c’est bel et bien sur les besoins spécifiques de l’officine que doivent être conçus les logiciels qui nous sont proposés, et non sur la base de critères totalement étrangers à nos besoins.
Cela fait très longtemps que la profession est informatisée. Pourquoi décider aujourd’hui de mener une telle réflexion ? Pourquoi si tard ?
Il serait long de faire l’inventaire de tous les rendez-vous manqués depuis des décennies sur cette question. Il ne faut pas y voir un désintérêt de la part de la profession. J’en veux pour preuve que la FSPF s’est préoccupée dès l’origine, dans les années 70, de l’informatique professionnelle. Les commissions permanentes de la Fédération abordent systématiquement, chacune selon son champ de compétences, les aspects informatiques de la pratique officinale, qu’il s’agisse de protection sociale ou d’exercice professionnel. Il manquait en revanche une réflexion globale, transversale, sur ces questions. Or, on se rend clairement compte aujourd’hui que la position du pharmacien vis-à-vis des SSII est si pénalisante pour lui que de grands dossiers de la profession peuvent être emmenés dans de mauvaises directions, du simple fait de la volonté commerciale des prestataires informatiques de l’officine. Il y a aujourd’hui urgence à prendre en main l’évolution de l’informatique officinale, et c’est cette prise de conscience qui a conduit à la création de cette commission.
Vous parlez de clients captifs, mais il y a tout de même une pluralité de l’offre en termes d’informatique officinale. Le marché n’est pas « trusté» par un prestataire unique.
Effectivement, il y a plus de vingt logiciels sur le marché, mais la pluralité des intervenants se réduit au fil des rachats par les géants du secteur. " Beaucoup de pharmaciens ont conscience d’être des clients captifs de leurs environnements informatiques "De plus, il existe des clauses de non-concurrence entre certaines sociétés, ce qui ne joue pas en faveur du pharmacien. Cette pluralité apparente de l’offre n’est donc pas en soi une garantie suffisante de qualité. Qui plus est, le manque de connaissance de beaucoup de nos confrères ne leur permet souvent pas de percevoir l’incompétence de tel ou tel prestataire, ou le caractère totalement inadapté de son offre. Même si la concurrence existe entre les SSII et contribue à juguler les excès trop flagrants, tout le monde sait bien qu'aucun pharmacien n'envisage de gaieté de coeur une remise en cause profonde de son organisation. Une fois qu'un prestataire a pris pied dans une officine, il est très difficile pour le pharmacien de recouvrer sa liberté de choix. Imaginez la complexité et le coût d’un changement d’informatique, la nécessaire formation de l’équipe, les perturbations énormes que cela peut entraîner au sein de l’officine… Tout cela pousse les pharmaciens à excuser nombre d'insuffisances et à rester des payeurs aveugles.
Comment expliquez-vous qu’il soit si difficile de changer de prestataire ?
Parce que nous avons déjà perdu sur le terrain de l’interopérabilité, avec des logiciels fermés, incapables de communiquer entre eux, et parfois même incapables de migrer correctement vers leurs versions plus récentes. Je souhaite, au contraire, voir émerger des solutions interprofessionnelles, avec des logiciels utilisant des formats ouverts et libres, accessibles à tous les professionnels de santé, au-delà même des pharmaciens. L’interopérabilité est l’un des premiers combats perdus sur le chemin de l’informatisation de la profession.
En même temps, ce que vous décrivez ressemble aux contraintes de formats que rencontre tout utilisateur d’informatique, notamment avec les normes Mac et PC ?
Vous faites référence à ce que certains appellent la « prison dorée » qui caractérise l’environnement Mac. Mais la différence, c’est que l’on ne parle pas ici de logiciels de classement de photos ou de stockage de musique ! On parle d’outils professionnels dans le domaine de la santé. Or, ces outils ont de plus en plus tendance à nous être proposés dans le cadre d’offres plus larges, qui auront pour effet de nous rendre dépendants d’une seule entreprise qui va maximaliser la marge qu’elle fera au travers d’une pléiade de prestations. Qu’on ne s’y trompe pas, cette absence d’interopérabilité et ce type de concentration des services au sein du même contrat prépare insidieusement le terrain, volontairement ou pas, à une possible aliénation des pharmaciens, terrain idéal à la constitution de chaînes. C’est toute notre indépendance de professionnels de santé qui est ici en jeu.
Propos recueillis par Laurent Gainza
Photo Miguel Medina
MANQUE de considération
Le débat de l’inadéquation de l’offre informatique aux besoins des pharmaciens n’est pas nouveau. Selon une enquête menée en 2005 par le Collectif national des utilisateurs d'informatique médicale (Conuim) auprès des pharmaciens d'officine, 67 % des officinaux déplorent « le manque de considération » des société informatiques à l’égard de leurs demandes d'évolution. Le Conuim constatait alors que « les évolutions proposées ou imposées (indépendamment de celles imposées par l'administration) ne sont pas adaptées voire sans intérêt pour optimiser les actes de gestionnaires de santé, de conseiller médical ou de dispensateur de soins ». Il reste du pain sur la planche !