n°1194
novembre 2007
Actualité
Automédication
Et la santé dans tout ça ?
Sous couvert de transparence des prix et de libre choix des consommateurs, le gouvernement veut faire passer une partie des médicaments conseil devant le comptoir des officines.
Faut-il sacrifier la santé publique sur l’autel de la concurrence ? Cette question, les pharmaciens se la posent sérieusement, depuis que Roselyne Bachelot a annoncé son intention de mettre le non remboursable au contact direct des patients. La réforme n’a d’ailleurs plus rien d’hypothétique, puisque la ministre a réuni en ce sens les représentants de l’officine et les services concernés, le 19 octobre dernier, et a d’ores et déjà déterminé trois thèmes de travail*. Déjà, à lire ou écouter les médias grand public, l’affaire paraît bouclée : les médicaments sans ordonnance devraient, dès le début de l’année 2008, franchir la sacro-sainte barrière que constitue le comptoir de l’officine, et se retrouver, selon la formule consacrée, « en libre service ». Une révolution, dans un pays qui se croyait à l’abri de ce genre de pratiques, et un sujet d’étonnement pour tous ceux qui ont eu l’occasion de découvrir, aux USA ou ailleurs, les linéaires de médicaments placés dans l’entrée des drugstores. Et pourtant, c’est aussi au nom de la valorisation du conseil pharmaceutique que Roselyne Bachelot entend mettre en oeuvre cette réforme. Elle l’avait dit fin septembre devant l’Association des cadres de l’industrie pharmaceutique, elle l’a répété à Saint-Malo : « Je serai favorable à la mise à disposition de médicaments non remboursables [...] devant le comptoir, en valorisant le conseil pharmaceutique associé. Cette disposition permettra une plus grande transparence, un exercice de la concurrence plus performant et une information à impact plus important sur le bon usage des médicaments ». Effet garanti auprès de l’auditoire, guère convaincu – c’est le moins qu’on puisse dire – par les arguments ministériels.
« Une concurrence élevée au rang de dogme »
Ces arguments, quels sont-ils ? Il s’agit d’une part « de lever toute ambiguïté sur une éventuelle collusion entre l’impératif du monopole et une logique du profit qui imposerait ses diktats au détriment du patient ». Traduction : la ministre veut injecter plus de transparence et de concurrence dans le service pharmaceutique. Quant au conseil du pharmacien, il « se doit d’obéir au droit commun des consommateurs ». Des propos qui sèment le trouble dans l’esprit de la profession, élevée dans le principe de la sécurité du malade et de sa responsabilité professionnelle. Pourtant, et dans le même discours, Roselyne Bachelot, qui n’ignore rien de l’importance du conseil associé à la délivrance, érige en principe cardinal « l’accompagnement et les conseils d’un professionnel spécialisé, dont la responsabilité est pleinement engagée ». Un paradoxe qui n’échappe pas à Pierre Leportier : « Il y a une ambivalence dans le discours de la ministre de la Santé, lorsqu’elle lie la nécessité d’une plus grande concurrence et la garantie d’une information plus structurée ». Dans son propre discours, à Saint-Malo, il a d’ailleurs interpellé cette dernière sur l’étrangeté du raisonnement : « N’est-il pas paradoxal d’avoir créé, pour les traitements relevant de la solidarité nationale, un parcours de soins au travers du médecin traitant dans le but d’améliorer la qualité des soins en évitant nomadisme et redondance et, dans le même temps, d’organiser ce même nomadisme, générateur de non-qualité, pour une simple raison de concurrence élevée au rang de dogme ? »
Un risque de surconsommation
« On veut entendre un discours de santé publique ! » se désespère l’élu syndical, qui n’élude pas pour autant la nécessité d’une plus grande transparence dans les prix pratiqués : « Notre position n’a pas changé : les patients consommateurs ne réclament pas une concurrence entre les pharmacies, mais seulement plus de visibilité et de lisibilité sur les prix. Réglons le problème des prix fabricants, artificiellement élevés pour offrir plus de remises, Déjà, à lire ou écouter les médias grand public, l’affaire paraît bouclée et organisons la distribution pour que les pharmaciens puissent acheter à des tarifs similaires, quel que soit leur circuit d’approvisionnement ». Selon les projections opérées par la FSPF, une telle solution aurait pour conséquence de tirer les prix vers le bas, et d’empêcher les écarts suscités par des modes d’approvisionnement et des conditions commerciales disparates. « Et dans ces conditions, annonce Pierre Leportier, le fait de mettre ces médicaments devant ou derrière le comptoir n’aurait plus aucune incidence sur les prix ni sur les conditions d’une concurrence accrue entre les officines.» Il va de soi que, côté officinal, le choix entre l’une ou l’autre de ces localisations géographiques n’a rien d’accessoire. Franchir le comptoir constitue même, selon Pierre Leportier, « un facteur qui poussera les gens à la surconsommation, et qui mettra le pharmacien dans la situation délicate de devoir valider ou condamner le choix opéré a priori par le patient ». Difficile équation que celle qui s’impose aujourd’hui aux pharmaciens. La couverture tonitruante, dans des journaux de consommateurs, des écarts de prix constatés sur des produits d’automédication, de même que l’irrespect par un certain nombre de pharmaciens de l’obligation d’affichage des prix, ont imposé une remise à plat du dispositif. Mais à quel prix ? « Nous sommes ouverts à tout système qui permettrait de clarifier le jeu pour le patient, mais s’il s’agit de faire sauter le verrou du comptoir au seul motif d’une concurrence accrue, sans considération d’ordre sanitaire, nous nous opposons à la mise devant le comptoir de ces médicaments », annonce le président de la FSPF. Aucun doute : les prochaines semaines seront largement dominées par ce débat, et la Fédération compte bien faire valoir ses arguments. Il appartiendra à son Conseil d’administration d’en examiner les tenants et les aboutissants le 7 novembre prochain.
Laurent Gainza
Photo Miguel Medina
* Le ministère a demandé à l’Uspo et au Collectif des groupements de formuler des propositions sur l’agencement au sein de l’officine des médicaments en vente devant le comptoir ; Il a demandé au Leem et à l’Afipa d’établir une liste des médicaments susceptibles d’être concernés par cette migration ; enfin, il a prié l’Ordre des pharmaciens de plancher sur les modifications à apporter au Code de la santé publique et au Code de déontologie.

Marianne Binst, directrice de Santéclair.
Des assureurs à l’affût
« Depuis 2005, les pouvoirs publics nous annoncent un site d’information sur les produits d’automédication. Nous, nous agissons » se félicite Marianne Binst directrice de Santéclair, société de services et conseils en santé, commune aux assureurs AGF, MMA et Maaf. En quelques clics, les adhérents indiqueront leurs symptômes et accéderont à une solution adaptée par l’intermédiaire de conseils et, si besoin, de médicaments. Ils trouveront aussi des conseils pratiques, de l’information sur chaque médicament... mais surtout, ils auront à leur disposition un comparatif efficacité/tolérance, noté sur vingt, ainsi que les prix moyens constatés de quelque 3 000 spécialités. Plus préoccupante, la démarche de Santéclair accompagne aussi sa stratégie de prise en charge partielle de produits aux montants fixés. Ainsi, l’assureur rembourse trois paniers de soins d’automédication (rhumes/rhinites, sevrage tabagique, trousse du voyageur) à hauteur de 60 maximums par an. A condition que l’assuré se fournisse dans une des « pharmacies partenaires ». Liées par contrat, celles-ci s’engagent à pratiquer des prix inférieurs de 9 à 22 % aux prix moyens du marché. « Ces pharmaciens n’ont pas fait le bon choix. Certes, ils essaient de récupérer une nouvelle clientèle, mais quand on tire les prix vers le bas, on tire aussi la qualité vers le bas », estime Alain Jayne, président de la commission Protection sociale de la FSPF. De son côté, Philippe Liebermann, vice-président de la Fédération, résume le danger : « nous sommes encore dans une conception de la santé publique qui prend l’Homme en compte. Si les complémentaires santé deviennent des acheteurs pour le compte des assurés, on change de monde ! » Et quand on sait qu’il y a déjà plus de 500 pharmacies partenaires...
Jacqueline Machu