n°1183
octobre 2006
Actualité
Europe
La pharmacie divise l’Europe
Lois de répartition, chaînes pharmaceutiques, monopole. La Commission européenne et les officinaux n’en ont pas vraiment la même conception. Les pharmaciens italiens et allemands en savent quelque chose.
Depuis quelques années déjà, DocMorris agite le monde de la santé : la société néerlandaise avait déjà mis un pied dans la porte en 2003, quand l’arrêté du même nom avait autorisé les patients allemands à acheter par correspondance des produits non prescrits, passant outre la législation en vigueur outre-Rhin. Mais encouragés par les avis de la Commission européenne, qui a les professions protégées dans sa ligne de mire, les Bataves ne se sont pas arrêtés en si bon chemin. Droit allemand contre droit européen, DocMorris a ainsi obtenu en août dernier, du ministère de la Santé saarois, le droit d’ouvrir une pharmacie en son nom : la première d’une longue chaîne... Même si la décision a été invalidée mi-septembre, et la pharmacie en question fermée, le ver est désormais dans la pomme et la société néerlandaise ne compte pas en rester là. Le concept de mise en concurrence ou, en d’autres termes, de libéralisation, est dans l’air du temps. Avec l’Allemagne, l’Italie et le Portugal, l’actualité récente en a fourni de nombreux exemples. A des degrés différents, les situations de ces pays tendent un miroir inquiétant pour peu que l’on soit attaché au système officinal “à la française”. C’est-à-dire plutôt protecteur pour la profession de pharmacien. Car d’autres pays les maternent beaucoup moins. « Cette tendance vers la libéralisation du marché de la pharmacie est surtout vraie chez les nouveaux entrants, dans les pays de l’Est, comme la Slovaquie. Il est un peu tôt pour parler de tendance de fond », tempère John Chave, secrétaire général du GPUE (Groupement pharmaceutique de l’Union européenne), le groupe de pression des pharmaciens d’officine au niveau des instances européennes. Néanmoins, « La Commission européenne pense qu’une régulation trop stricte n’est pas compatible avec le marché pharmaceutique. Qu’il y ait des règles, passe encore, mais il y a, selon elle, certaines “entraves” qui doivent êtres cassées », poursuit le lobbyiste. Les “entraves” évoquées sont au nombre de deux : la possession des officines par des pharmaciens à titre personnel, et les lois de répartition démogéographique, autrement dit les quotas d’officines par population.
Médicaments en hyper
Entrave, monopole... « privilèges ! », disent certains. En Italie, la transmission des pharmacies était un peu le « fait du roi », puisque le descendant d’un titulaire d’officine – fils ou fille – était en droit d’exploiter l’officine parentale sans être inscrit à l’Ordre. De plus, la plupart du petit risque n’est pas du tout remboursé en Italie, et de manière générale, les médicaments y sont beaucoup plus chers. A son arrivée au pouvoir, en mai dernier, le premier ministre Romano Prodi a donc décidé de libéraliser purement et simplement le marché de l’OTC. « Si certains s’attaquent à la pharmacie, c’est uniquement pour des raisons idéologiques » « La pharmacie plus libre, les prix plus bas », c’est le slogan qu’a logiquement adopté la chaîne de supermarché transalpine Coop pour vanter ses nouveaux points de vente. La société recherche d’ailleurs activement des pharmaciens capables de tenir les 150 espaces santé (« corner de la salute ») qui ouvriront prochainement. D’un trait de plume, c’est ainsi 9,2 % du marché pharmaceutique pour un total de près de deux milliards d’euros, qui vient de quitter le giron officinal. Sur ce segment, Coop promet des réductions de prix alléchantes, de l’ordre de 25 % à 50 %. L’enseigne prévoit même de commercialiser sa propre gamme de médicaments génériques. Imaginez en France un Paracétamol Auchan. Les pharmaciens italiens ont eu beau réagir de façon impressionnante – appel à la grève pour 16 500 pharmacies, “sit-in” de protestation à Rome – le processus semble bien mal engagé pour eux. « En Italie, le système de santé a dérivé sous Berlusconi : chaque région avait développé ses propres règles. Du coup, un médicament remboursé dans une province pouvait ne pas l’être dans une autre ! A son arrivée au pouvoir, Romano Prodi voulait revenir à un système unique. La coalition en place – qui va de l’archéocommuniste au libéral – a voulu agir par “anti-berlusconisme” et donner quelques gages à l’Europe sur ce domaine sensible que sont les professions protégées... », analyse Philippe Liebermann, président des affaires européennes à la FSPF.
Pas le monopole du coeur...
Le rapport de force est souvent le suivant : association de consommateurs et/ou sociétés capitalistiques le cas échéant, en y ajoutant parfois les autorités, attirées par les économies potentielles, contre... les pharmaciens. Autant dire qu’ils se retrouvent souvent seuls. L’opinion publique, touchée au portefeuille, n’est évidemment pas difficile à convaincre : en Allemagne, seul le Frankfurter allgemeine zeitung – « En Allemagne, la ministre de la Santé a décidé de se “payer” les pharmaciens parce que la réforme de la médecine avait complétement échoué ! » le plus grand quotidien du pays, tout de même – a défendu la position des officinaux dans l’affaire DocMorris. Le monopole y est unanimement considéré comme un « privilège de branche », et les pharmaciens comme d’habiles profiteurs, avec un petit arrière-goût de lutte des classes. Ni de gauche ni de droite, ces décisions ne sont même pas politisées, même si elles sont éminemment politiques. «En Allemagne, la ministre de la Santé a décidé de se “payer” les pharmaciens parce que la réforme de la médecine avait complètement échoué : le nombre de consultations remboursées étant limité, les consultations privées ont explosé ! Droite en Allemagne, gauche en Italie, cela prouve en tout cas que ce sujet n’a pas de bord politique », commente Philippe Liebermann. La compétition prônée par les libéraux fera baisser les prix et réalisera en théorie – les avis divergent sur ce point – quelques substantielles économies au système de santé. Le seul argument que les officinaux “tradi” peuvent mettre en avant, c’est le conseil associé et la sûreté d’utilisation qui en découlerait. « Nous l’avons montré récemment avec l’ouverture des premiers trois corner qui reçoivent des produits pharma-ceutiques : ils engendrent des effets immédiats sur le portefeuille des Italiens », se vante Aldo Soldi, président de la Coop- ANCC (Association nationale des coopératives de consommateurs) sur son site Internet. Argument tout à fait superposable à ceux que Michel-Edouard Leclerc expose sur son blog (site Internet personnel), lui qui milite depuis des années pour l’élargissement de la diffusion de la parapharmacie et de l’OTC : « les pharmaciens d’officine se sont abrités pendant longtemps derrière le monopole et l’alibi de la compétence pour s’opposer à la pluralité des circuits de distribution et donc à la liberté des consommateurs d’acheter moins cher. Heureusement, la jeune génération a su relever le défi. La preuve : il y a désormais plus de parapharmacies dans le réseau des officines que dans celui des grandes surfaces. Ce n’est que le début d’une évolution inéluctable de la distribution des produits de santé en France... »
Profession de foi
Le même Michel-Edouard Leclerc le disait déjà en 2004 dans son livre d’entretien Du bruit dans le landernau : « de toute façon, la donne est en train de changer. La discussion sur le déremboursement des médicaments de confort, tout comme le développement des produits génériques, justifient qu’on s’intéresse à leur prix... le combat continue ! » Prophétique ? Les fêlures dans le monopole pharmaceutique français existent d’ors et déjà pour certains produits, comme les tests de grossesse ou certaines plantes médicinales. Surtout que le sort du modèle hexagonal risque fort de ne pas se jouer à domicile. D’autres monopoles pharmaceutiques, comme celui de l’Espagne, sont déjà attaqués frontalement par les instances européennes. Cela aura valeur d’exemple. Il faut dire que le monopole ibérique est encore plus large qu’en France : même l’alimentation infantile et la parapharmacie y sont inclus. « La Cour européenne doit rendre à ce propos un avis très important : elle dira dans quelques années si seuls les pharmaciens peuvent posséder une officine et si les lois de répartition démogéographique sont légales au niveau européen ! La décision concernera directement la France : des grandes chaînes pourrait alors posséder des pharmacies sans entraves réglementaires. Et je vous assure que ces grands groupes vont se ruer dans l’Hexagone, un des plus beaux marchés du monde. Tous voudront une part du gateau ! », prévient John Chave, du Groupement des pharmaciens de l’Union européenne. Une fois la décision prise, son application ne devrait prendre que deux à trois ans. 2010 ? 2012 ? Autant dire le temps d’un soupir. Il y a pourtant quelques raisons d’être optimiste : « Du point de vue des patients ou des assurés sociaux en France, il est difficile de voir comment le système de santé pourrait être amélioré par plus de libéralisme : la situation est, à mon avis, déjà optimale ! Si certains s’attaquent à la pharmacie, c’est uniquement pour des raisons idéologiques », rappelle le secrétaire général du GPUE. Pour contrer cette tendance, les pharmaciens français devront faire montre de beaucoup de persuasion. Quant à l’opinion publique, peut-être s’en inquiètera-t-elle le jour où l’officine du quartier fermera ses portes... Ne restera alors qu’à compter sur un sursaut de la profession ou du gouvernement, comme les exemples de l’Autriche et de l’Espagne l’ont montré. Et à brûler quelques cierges pour Saint Nicolas, patron des pharmaciens.
Laurent Simon
Photo Miguel Medina

Autres pays, autres mœurs
Comme le rapporte le récent Contrat d’études prospectives (CEP) édité en mars 2006 « certains antalgiques, antitussifs, traitements des troubles gastriques peuvent être vendus librement dans des magasins de grande distribution, des drugstores ou même dans des stations-services (sic), comme au Danemark depuis 2001 ». « Le plein et un NeoCodion, s’il vous plaît ! » pourrait-on entendre du côté de Copenhague... Comme le rappelle le même CEP, deux tendances s’opposent parmi les 25 pays de l’Union : « la première, latine et française, centrée sur l’interprétation stricte du monopole, la seconde (nord européenne) axée sur la déréglementation du monopole de vente des médicaments. Mais la tendance prédominante va dans le sens d’un assouplissement croissant de la réglementation qui remet en cause l’interprétation stricte du monopole pharmaceutique. » Les récents “assouplissements” dans les circuits de distribution du médicament chez nos voisins portugais, italiens ou allemands ne sont-ils alors qu’une coïncidence ?
INTERVIEW
« Les pharmaciens doivent entrer dans la compétition »Karl Addicks, président du FDP (parti libéral allemand)
« Le système de santé allemand a besoin de grandes réformes. Aucune profession ne pourra éviter une réduction de son profit. C’est peut-être dur, mais inévitable. Les pharmaciens serait bien avisés d’initier une réforme eux-mêmes plutôt que de recevoir les potions amères des autorités. Cela ne veut pas dire que je sois pour la création d`une seule grande chaîne pharmaceutique, qui serait seule bénéficiaire de son monopole de marché, après avoir éradiqué les petites officines. Ce n’est certainement pas dans l’intérêt du public de se trouver dans la même situation que le secteur alimentaire, où seules quelques entreprises se partagent le marché. Mais pour cela, les pharmaciens doivent entrer dans la compétition. »
Ce qu’il faut retenir
• La Commission européenne pourrait remettre en cause les lois de répartition démo-géographique et autoriser les chaînes de pharmacie
• La législation européenne tend à libéraliser le marché du médicament
• L’OTC est maintenant disponible dans les supermarchés portugais et italiens
• DocMorris cherche à ouvrir une chaîne d’officines en Allemagne