n°1183
octobre 2006
Santé
Grippe aviaire
Le retour en force
Tandis que l’influenza aviaire rôde en Asie du Sud-Est, la France, elle, continue de roder son plan contre une éventuelle pandémie humaine. Au-delà des formations qui débutent actuellement, le rôle des pharmaciens reste flou.
Après l’action, la réflexion. C’est paradoxalement la leçon qui peut être tirée de la situation actuelle vis-à-vis de la pandémie grippale. Celle-là même qui devait tous nous tuer, il y a un an de cela. La peur n’est plus là, même si du point de vue de la maladie, les choses ne se sont pas améliorées. Les premiers cas de contamination interhumaine tant redoutés sont survenus en Indonésie, le 28 juin dernier. Mais de tempête médiatique, point. L’heure est plutôt à l’humilité devant le péril manquant, et la seule chose que l’on sache... c’est que l’on ne sait rien. Ou presque. Les vaccins pandémiques en sont encore à leurs prometteuses études, la veille sanitaire fonctionne en temps réel au niveau mondial, à l’exception de la Chine, et le plan de lutte contre la pandémie grippale se complète petit à petit. Côté secteur privé, les entreprises s’activent de manière inégale, les grands groupes ou les collectivités ayant évidemment l’avantage de l’économie d’échelle pour préparer leur personnel. La Ville de Paris a ainsi formé 350 cadres et 50 élus municipaux à la gestion de crise, à charge pour eux de répercuter la bonne parole dans leurs services respectifs. En revanche, pour les TPE et les PME, c’est l’inconnu. Quant aux professionnels de santé...
Priorité à la formation
« Nous aurons plus besoin d’experts bien préparés que de héros », rappelle un article de la publication scientifique anglaise Journal of infection datant de 2004. Il était alors question de l’épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère, plus connu sous son diminutif Sras. Si les héros ne se bousculent pas au portillon pour l’instant, qu’en est-il aujourd’hui des experts et des professionnels formés à la gestion de crise ? Justement, les choses se précisent : les formateurs nationaux, chargés de relayer les informations au niveau régional, ont été mis au parfum. Les sessions ont commencé en juin et devrait se dérouler jusqu’en octobre. Reste à dispenser l’information vers le professionnel de santé lui-même, à savoir les pharmaciens, les médecins et les infirmières. De nombreuses conventions sont en signature entre les Drass (Directions régionales des affaires sanitaires et sociales) et les organismes agréés à dispenser ce module “grippe aviaire”, dont l’Utip (voir apparté). Au dernier niveau, le professionnel de santé fraîchement formé au péril aviaire – le pharmacien titulaire ou adjoint – devra délivrer ses connaissances à son équipe, en particulier les préparateurs, qui seront également en première ligne en cas d’apparition du virus muté. A noter, ce module “grippe aviaire” a un statut particulier : il ne rentre dans aucun cadre préétabli, Opca, Fif-PL ou Cnam. Organisation et financement émanent directement de l’Etat et de ses émissaires, les Drass. Elles se déroulent en journée ou en soirée, et sont d’une durée de deux ou trois heures. Le contenu ? L’accent a été mis sur la connaissance scientifique et sanitaire du virus ainsi que les méthodes de prévention. Bref du pratique, au cas où H5N1 muté viendrait faire un petit tour devant ou derrière votre comptoir. « Le pharmacien voit beaucoup de monde, il sera chargé de dispenser des conseils auprès du grand public pour limiter les contaminations en cas de pandémie. Il faudra connaître et endiguer le virus », commente Philippe Gaertner, président de l’Utip.
Officines : un rôle à préciser
S’il y a en revanche un point où beaucoup reste à négocier, c’est sur le statut des officines dans la distribution et la délivrance des “ressources rares”, en cas de pandémie grippale, à savoir les masques et les comprimés de Tamiflu. Ce point est pourtant crucial, à la fois au niveau financier – les pharmaciens seront-ils payés, si oui, comment ? – et organisationnel : à qui délivrer, quoi, comment et surtout pourquoi ? ‘‘Une épidémie, c’est la guerre’’ Les choses devraient se clarifier le 26 octobre prochain lors d’une réunion au ministère de la Santé à laquelle participera la FSPF. Ce qui est sûr, comme nous l’a déclaré Didier Houssin, directeur général de la santé, c’est que « les officines n’auront pas à gérer des déchets de soins liés à une éventuelle pandémie grippale. A l’hôpital, ces déchets suivront la filière normale des Dasri. En ville, le circuit des ordures ménagères sera utilisé : les employés s’en occupant seront protégés, le cas échéant. » A priori, aucun sac-poubelle rempli de masques ou de mouchoirs sales n’échouera donc dans les pharmacies ! Si le fléau débarque, l’inquiétude sera certainement autre pour les professionnels de santé. Lors d’un récent colloque “Ethique et pandémie grippale”, organisé par la Direction générale de la santé, le leitmotiv entendu était : « nous avons encore beaucoup à apprendre », en particulier de pays comme le Canada, touché par la première psychose épidémique du XXe siècle, le Sras. La médecine de catastrophe réserve quelques théories à faire froid dans le dos, en particulier vis-à-vis de la gestion et surtout de l’attribution des ressources médicales. En clair, deux patients en insuffisance respiratoire face à un seul respirateur artificiel : qui des deux sera sauvé et sur quel critère ? Doiton privilégier l’espérance de vie restante ou la fragilité du patient ? Si les deux sont jeunes, le respirateur ira-t-il à celui qui a des enfants ou à celui qui n’en a pas ? “Le groupe plutôt que l’individu”, en d’autres termes glaçants.
La fuite ou le dévouement
La France est à la fois très en avance par rapport aux pays qui possèdent peu d’infrastructures sanitaires, et en retard sur certains points, comme le partage d’autorité et les vides juridiques en cas d’état d’urgence si une pandémie survient. L’Angleterre dispose déjà d’un QG gouvernemental de crise appelé Cobra, alors que la France débat encore de l’autorité des différents ministères (Santé, Intérieur), comme l’ont montré les travaux de la Commission parlementaire sur la grippe aviaire. « Il reste des dizaines de champs de progression, confirme Bernard Boubé, préfet en charge des questions de sécurité au ministère de la Défense, de nombreux outils ne sont pas suffisants en terme de moyens techniques et juridiques, en particulier vis-à-vis du ministère de l’Intérieur pour tous les problèmes d’ordre public. » Se préparer à une catastrophe, c’est se préparer à mille. Comme le résume crûment Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans frontières : « Une épidémie, c’est la guerre. Il y aura certainement trois phases : le prodrome, où l’épidémie sera annoncée et diffusée comme une déferlante, puis l’acmé {point culminant, NDLR}, et le reflux, suivi par le bilan du désastre. Le rôle des soignants sera mis en avant, deux types de comportement vont en découler chez eux, l’un sera la fuite ou l’évitement, l’autre le dévouement. » En attendant de pouvoir se dévouer, regardez le ciel : les oiseaux reviennent pour leur migration automnale.
Laurent Simon
Photo Miguel Medina
Listes des régions où L’Utip a été retenue pour former les pharmaciens, et le cas échéant, les autres professionnels de santé :
Alsace
Aquitaine
Basse- Normandie
Bretagne
Champagne-Ardennes
Haute-Normandie
Ile-de-France
Languedoc-Roussillon
Limousin Lorraine
Midi-Pyrénées
Paca
Pays de la Loire
Rhône-Alpes
Ce qu’il faut retenir
• La situation épidémique est stable pour l’instant
• Les formations “grippe aviaire” pour les pharmaciens et les autres professionnels de santé vont débuter
• Les modalités de distribution des masques et des antiviraux par les pharmaciens doivent encore être précisées Les autorités craignent les migrations automnales des oiseaux