n°1183
octobre 2006
Santé
Interview
Aux Dom, la pharmacie reconnaissante
Doit-on parler de Pharmacopée française ou juste métropolitaine ? La reconnaissance des plantes domiennes, c’est le combat que mène Henry Joseph, un pharmacien guadeloupéen, depuis plus de 20 ans. Non sans succès, mais avec quelques embûches.
Le Pharmacien de France – Votre parcours est atypique : pharmacien, chercheur et surtout grand prosélyte de l’utilisation des plantes « pays », propres aux Dom. D’où vous est venu le déclic ?
Henry Joseph – Nombre de plantes alimentaires guadeloupéennes ont des propriétés intéressantes et sont peu consommées : on peut citer la petite cerise des Antilles, plus connue en Europe sous le nom d’Acerola (voir photo 1), qui contient jusqu’à 1800 mg de vitamine C. Malgré un système de santé relativement développé, nous avons à la Guadeloupe un véritable problème de santé publique : les maladies cardiovasculaires sont responsables de 33 % des décès et le diabète de type II touche 7 % de la population adulte – trois fois plus qu’en métropole. Les raisons ? Nous mangeons trop de produits d’importation. Or, ce type d’alimentation est trop raffiné : c’est-à-dire à la fois trop sucré, trop salé et trop gras. Pour sensibiliser et éduquer la population sur la richesse nutritionnelle des fruits et légumes tropicaux, j’ai placé de grands panneaux informatifs sur le marché de Basse-Terre : chacun peut ainsi choisir ses aliments comme dans une pharmacie.
Un article de l’Express datant de 2003 vous présentait comme le seul spécialiste de pharmacognosie des Dom, est-ce toujours le cas ? Un kg de cerise des Antilles (Acerola) fruit contient autant de vitamine C que 40 kg d’oranges ou 400 kg de pommes.
Oui car il faut tout de même 12 ans de formation. Le besoin est pourtant réel. Nous avons mis en place en 2003 un diplôme universitaire de 3e cycle intitulé : “Plantes de la médecine traditionnelle de la Caraïbe et phytothérapie”. Il a déjà accueilli une cinquantaine d’étudiants : pharmaciens, médecins, dentistes ou biologistes. La plupart n’avaient jamais entendu parler dans leur cursus universitaire des plantes médicinales ultramarines, qui pourtant les entourent et font partie du quotidien de leurs clientèles. Dans les formateurs de ce DU, on trouve un phytochimiste, un botaniste, une avocate spécialisée en droit de santé, un clinicien et un pharmacognoste. Sans cette formation, un pharmacien exerçant ici ne connaîtrait strictement rien à la flore indigène : je rappelle qu’il n’y a pas de faculté de pharmacie dans les Dom !
Au-delà des formations universitaires, y a-t-il un intérêt dans la population pour ces savoirs patrimoniaux ?
Il y a malheureusement un phénomène d’acculturation de nos populations : les gens perdent peu à peu la connaissance de l’usage ancestral de ces remèdes au profit des plantes importées. Par exemple, un pharmacien à qui un patient viendra demander du romarin parce qu’il est atteint de ciguatera (une intoxication alimentaire liée à la consommation de poissons contaminés, NDLR) délivrera certainement du romarin métropolitain (Rosmarinus officinalis), comme on le lui a appris, au lieu du romarin bord de mer local (Strumpfia maritima), qui est la plante utilisée traditionnellement pour soigner cette pathologie typique de nos régions.
Les conditions du savoir ont changé : il faut maintenant des preuves scientifiques ! De quoi disposez-vous pour les plantes domiennes ? La Lippia alba est inscrite officiellement depuis octobre 2005 à la pharmacopée française.
Un programme de recherche appliquée sur les plantes médicinales de la Caraïbe appelé « Tramil » existe depuis 1984. Il rassemble maintenant plus de 200 chercheurs de la zone, dans plus de 30 pays. Il y a trois phases dans la méthodologie Tramil. A partir d’une enquête ethno-pharmacologique sur une pathologie donnée, on ne retient que les plantes citées plus de 20 fois sur 100 parmi les personnes interrogées. On confronte ensuite les connaissances accumulées à travers des travaux de recherches réalisés sur les plantes retenues. Enfin, les plantes sont classées en trois catégories : les toxiques, celles nécessitant des recherches complémentaires et la catégorie REC, les plantes médicinales recommandées. Tramil dispose de données incontestables de leur innocuité et leur efficacité. Par exemple, les feuilles de goyave ont été citées plus de 70 fois sur 100 dans les enquêtes sur la diarrhée. Elles ne revêtent aucune toxicité et possèdent des molécules qui, non seulement diminuent le péristaltisme intestinal, mais aussi inhibent la prolifération des entérobactéries pathogènes pour l’homme.
Il y a un paradoxe : si la pharmacopée caribéenne, et plus spécifiquement domienne, est aussi efficace, pourquoi n’est-elle pas utilisée ?
En 1794 a eu lieu la première abolition de l’esclavage, qui fut ensuite rétablie en 1802. Des décrets parurent alors, interdisant aux noirs et personnes de couleur d’exercer la médecine, la pharmacie et par là même d’utiliser leurs plantes. Les colons avaient peur d’être empoisonnés ! Une quinzaine d’année plus tard, en 1816, la pharmacopée française vit le jour : elle n’inclut évidemment pas les plantes médicinales d’outre-mer. L’esclavage n’ayant été définitivement aboli qu’en 1848, les décrets précités n’ont pas été abrogés ! Malgré tous les travaux, les pharmaciens des Dom ne peuvent toujours pas utiliser librement « leurs » plantes médicinales. La situation perdure, mais il y a tout de même un espoir : en 2005, l’Afssaps a reconnu deux plantes présentées par notre équipe, Senna alata et Lippia alba (voir photo 2). Elles sont depuis octobre 2005 officiellement inscrites à la Pharmacopée française. Ce n’est que le premier pas. De notre côté, nous avons entrepris d’exploiter cette biodiversité en créant le laboratoire Phytobokaz. Notre équipe a notamment mis au point et breveté une spécialité à base de banane ce fruit contient des actifs capables de réparer la muqueuse gastrique en cas d’ulcère gastrique ou de fort stress oxydatif.
Dans quels cas l’utilisation de la pharmacopée domienne aurait une réelle supériorité sur des traitements « reconnus » ?
Le « pois de bois » (Cajanus cajan) diminue les crises drépanocytaires. On utilise par exemple des antifongiques testés principalement sur des germes européens. Les maladies spécifiques aux Dom n’intéressent pas les laboratoires pharmaceutiques, on pourrait les qualifier d’orphelines. Comme Scytalidium dimidiatum, un champignon qui provoque chez l’homme des onyxis et des lésions cutanées des pieds et des paumes de main : les spécialités prescrites sont inefficaces. Alors que des solutions existent dans la pharmacopée locale : pas moins de seize plantes domiennes inhibent la croissance de ce champignon. On pourrait citer aussi le cas du « pois de bois » ou Cajanus cajan (voir photo 3), qui diminue les crises drépanocytaires.
La reconnaissance de la pharmacopée domienne se fera-t-elle scientifiquement, économiquement ou politiquement ?
La volonté politique semble exister : M. Chirac a envoyé un courrier à l’Aplamedarom (Association pour la promotion des plantes médicinales et aromatiques en Guadeloupe, NDLR), que je préside. Le président de la République promettait de tout mettre en oeuvre pour légiférer sur la question des plantes médicinales domiennes, afin qu’elles soient enfin vendues dans toutes les officines françaises. Le processus traîne mais notre voix a été au moins portée jusqu’aux plus hautes instances de l’Etat.
Propos recueillis par Laurent Simon
Photo DR 
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