n°1204
octobre 2008
Santé
Galénique
Tout est affaire de goût
Elle soigne, mais elle a un goût épouvantable ! Aromatiser une molécule pour la rendre acceptable, c'est une opération décisive pour l'observance.
Il n'y a pas longtemps encore, on liait l'efficacité du médicament à sa saveur déplaisante. Qui n'a pas goûté ou entendu parler de la cuillérée d'huile de foie de morue, qui soulevait affreusement le coeur ? Aujourd'hui, les remèdes sont devenus agréables pour favoriser l'observance ou, concernant les spécialités d’automédication, pour se démarquer de la concurrence. L'aromatisation est l'aspect le plus créatif de la galénique Dès lors, comment s'étonner qu'on trouve des médicaments pédiatriques aromatisés à la fraise tagada ou à la barbeà- papa ? Et ne pas se féliciter que l'huile de foie de morue soit enfermée dans de jolies capsules dorées ? Bref, l'arôme participe, en tant qu'excipient, au masquage du goût de certaines bases pharmaceutiques. Car, conviennent les galénistes, il y en a des brûlantes, des irritantes, des acides, des savonneuses, des amères, des métalliques, des astringentes… sans parler de celles qui, en plus, dégagent une mauvaise odeur ! Parfois ce sont les excipients, conservateurs en tête, qui s'avèrent inacceptables. Alors il faut « bastonner », comme le confie Alexandre Koechlin, responsable grands comptes chez Cargill Flavor Systems à Grasse, « pour venir contrarier les mauvais goûts de la base ».
Un concept fluctuant
L'aromatisation est l'aspect le plus créatif de la galénique. Et le plus complexe, car il implique une étape de plus dans le process industriel ainsi qu'une dimension subjective et culturelle. Les aromaticiens sont d'accord : les goûts diffèrent selon les pays, l'âge, le sexe, voire l'évolution des maladies. « Une saveur fraise n'est pas identique en Grande- Bretagne, en France ou en Italie », indique Alexandre Koechlin. D'où l'intérêt de faire appel à des sociétés internationales qui connaissent les marchés locaux. Heureusement, il y a des standards : menthe, agrumes, framboise, fruits rouges, pomme, caramel… Et des constantes : on sait que les enfants préfèrent les saveurs bonbon ; les adultes, les goûts de fruits ; les personnes plus âgées, des saveurs mentholées ou chaudes comme les caramels. Souvent la combinaison de deux arômes permet un meilleur masquage : pomme – cassis ou vanille – caramel, par exemple. L'aromaticien dispose d'une vaste palette : arômes naturels, (substances aromatisantes identiques ou naturelles obtenues par synthèse) ou synthétiques. Ce sont des arômes alimentaires et ils obéissent à une législation stricte. Alors, comment parvient-on à mettre au point LA bonne formule ?
Une étape délicate
Pour un pharmacien, aromatiser un produit n'est pas anodin. « Il faut qu'il y ait une bonne raison, parce que cela complexifie la formule – stabilité, méthodes analytiques, compatibilité..., confie Guillaume Conrath, pharmacien galéniste responsable du développement industriel des gammes produits matures et OTC chez Sanofi aventis. C'est l'opération la plus compliquée mais la plus importante car elle détermine le succès de votre produit : le médecin le prescrira parce que ses patients le trouvent agréable. » Un arôme se construit par petites touches Dans un des centres de développement galénique du groupe, celui de Compiègne,une soixantaine de personnes font du développement analytique et réglementaire de la galénique et du packaging. La saveur des médicaments est l'une de leurs préoccupations : comment minimiser ou valoriser le goût de la base ? Voilà la question. « Avant tout, nous essayons de travailler la forme galénique, en mettant le principe actif sous forme de comprimés, pelliculés ou non. Dans le cas de suspensions, on peut jouer sur la viscosité : plus épaisses, elles passent mieux, confie Guillaume Conrath. Le masquage a deux aspects : le produit est édulcoré avec du saccharose ou d’autres édulcorants autorisés, puis aromatisé. On peut, par exemple, donner une fonction positive à l'amertume en ajoutant un parfum de pamplemousse, d'orange et de citron : c'est la partie artistique de l'histoire. En fait, un arôme se construit par touches. » Comme un tableau. « Nous travaillons soit en interne, soit avec des aromaticiens de dimension internationale comme IFF, Givaudan, Firmenich ou la division arôme de Gargill… Nous les mettons en concurrence avec un cahier des charges. »
Construire une saveur
Auparavant, le laboratoire aura audité ses fournisseurs. « Ensuite, précise Alexandre Koechlin, nous signons un contrat de confidentialité avec le fabricant, qui nous fournit une ''base'' neutre. Une direction est définie en commun, par exemple de la menthe pour masquer un goût brûlant. Nous faisons une évaluation organoleptique, puis nous choisissons une orientation selon la cible : pays, sexe, âge… » Le développement aromatique se fait à Grasse, dans une entreprise traditionnelle de plus de 150 ans d'âge, rachetée par le géant américain Cargill. Ici ont été mis au point de nombreuses aromatisations pour les médicaments un sirop pédiatrique à la banane, un antiinflammatoire à la mandarine, un anti-acide à la menthe pour n'en citer qu'une infime partie. « Nous disposons de plus de 2 500 composants aromatiques : extraits naturels comme la vanille bourbon ou la menthe ; arômes “identiques nature” ou synthétiques. Nous avons l'expérience des goûts internationaux, des ingrédients et des textures et un centre d'application à Vilvoorde en Belgique avec 200 spécialistes. » Dans tous les cas, les aromaticiens feront des propositions au laboratoire pharmaceutique. Comment sont testées ces formules ? Pas vraiment une partie de plaisir. « Les tests sensoriels peuvent se faire en interne : nous faisons des cessions de ''dégustation'' sur le bout de la langue, avec rinçage immédiat. On peut aussi faire appel à des panels d'analyse spécialisés. Mais nous sommes dans l'impasse pour les produits très actifs, par exemple des morphines orales », regrette Guillaume Conrath. Les langues électroniques, une solution ? « Nous nous y intéressons, mais les avis semblent mitigés. Il semble difficile de s'affranchir de tests de goûts faits par les humains. » Subjectifs, disions-nous.
Jacqueline Machu
Photo Miguel Medina
A l'instar du nez électronique, la langue électronique pourrait, un jour, remplacer les testeurs humains
Arômes à la carte pour les enfants
« Pourquoi ne pas imaginer de donner le goût que j'aime au médicament dont j'ai besoin ? » Le Dr Vincent Grek, à la tête de la start-up O4C (Only for children), rue Gay-Lussac à Paris, se consacre au développement de médicaments pédiatriques, grands oubliés de la pharmacopée. Sa société travaille à une nouvelle galénique pour les molécules de méthotrexate et de mercaptopurine, utilisées dans le traitement de la leucémie blastique aiguë. Elle a développé un prototype de flacon unidose dont le principe actif se trouve dans le bouchon. Le sirop pourra être aromatisé à la demande. « La maladie et la lassitude peuvent changer le goût chez l'enfant ; il peut aimer la fraise et s'en lasser un an après. On pourra donc facilement lui proposer un arôme différent ». Sortie prévue vers 2010.
Langues électroniques versus langues humaines
Les molécules en développement ne peuvent être testées de façon répétée par des hommes. Partant de ce constat, de nombreuses équipes travaillent à la mise au point de robots testeurs. Une société française commercialise une langue électronique, Astree, composée de réseaux de capteurs aux propriétés physico-chimiques distinctes. Elle équipe certains laboratoires pharmaceutiques. Les résultats semblent satisfaisants en ce qui concerne les mesures de l'amertume des produits et des formulations de masquage. De leur côté, des chercheurs de Saint- Petersbourg ont mis au point une technologie capable de déterminer, par exemple, la variété ainsi que plusieurs des qualités organoleptiques d'une tomate, sans préparation préalable de l'échantillon. A suivre…