n°1213
octobre 2009
Santé
Epidémiologie
Grippe A : le laboratoire réunionnais
Avec près de 60 000 cas de grippe A relevés entre le 5 juillet et le 30 août dernier, la Réunion a vécu l’épidémie de H1N1 en avant-première par rapport à la métropole.
Pas de panique. Ce pourrait être le mot d’ordre lancé aux Réunionnais qui ont pris la grippe A de plein fouet dès les premiers jours de juillet. « Ici, les épidémies de grippe H1N1 et de grippe saisonnière ont été concomitantes, même si la grippe A a écrasé en nombre de cas la grippe saisonnière. Début septembre, le nombre de cas estimés était de 63 400 personnes atteintes de grippe A », témoigne Florence Kermarec, épidémiologiste à la Cellule interrégionale d’épidémiologie Réunion-Mayotte. Les chiffres sont ahurissants : près de 12 % de la population réunionnaise touchée ! Ramené à l’échelle de la métropole, cela ferait près de 5 millions de cas. Mais attention, il ne s’agit que d’estimations : les patients ne sont pas systématiquement dépistés. Trop cher. On s’appuie donc sur des extrapolations en tenant compte du ratio des populations virales. « Dans le décompte des infections et des décès [quatre au moment où nous écrivons ces lignes, NDLR], il est difficile de faire la part des choses entre la grippe saisonnière et la grippe A. D’autant qu’à la Réunion, nous avons d’autres virus endémiques aux symptômes très proches, comme la dengue, dont nous avons relevé quelques cas sur la côte ouest pendant le mois d’août », confirme Jean- Luc Vincent, titulaire de la pharmacie de la Source, à Saint-Denis.
Malgré les nombreux patients potentiels, le raz de marée escompté n’a pas eu lieu dans les pharmacies. Même si certains confrères ont connu une augmentation certaine de leur activité, comme en témoigne Élisabeth Ah-Hot, titulaire à Saint-Denis : « Je suis installée en centre-ville et, même s’ils étaient malades, mes patients n’ont pas couru chez le médecin. Au contraire de certains confrères, je n’ai pas ressenti d’effet grippe A sur mes délivrances à part sur quelques produits comme le paracétamol, l’ibuprofène ou la vitamine C. » Impression confirmée par Jean-Luc Vincent : « Seules 10% des grippes étaient compliquées par un facteur de risque qui nécessitait la prescription de Tamiflu ou d’antibiotiques. En tout, sur le mois d’août jusqu’à mi-septembre, j’ai délivré dix-huit boîtes de Tamiflu, correspondant à autant de patients puisque le traitement est à prendre matin et soir pendant cinq jours. »
Rodés à la prévention
Dans l’hémisphère Sud, tout est inversé : c’est l’hiver en ce moment à la Réunion, qui est donc plongée en pleine période de contagion. Ajoutez à cela le caractère insulaire du département, la très forte densité de population (près de 300 hab./km2), des grands écarts de température entre bord de mer et montagne, et vous obtenez les conditions idéales de développement d’une épidémie carabinée. Pourtant, selon Frede Sautron, présidente du syndicat départemental et titulaire au Tampon, « les gens ne sont pas du tout inquiets, c’est plutôt mon équipe qui avait quelques craintes au début, certains se lavaient les mains après chaque ordonnance ! À la Réunion, nous avons déjà eu le chikungunya, donc les patients sont “habitués” à ces situations épidémiques ». Avec un peu de prévoyance et de jugeote, tout rentre dans l’ordre : « Nous avons été informés tout le long de l’épidémie par la Ddrass ou l’Union régionale des médecins libéraux (URML), je mettais au courant mon équipe au jour le jour. Le comptoir est nettoyé deux fois par jour avec de l’alcool et tous mes collaborateurs se lavent régulièrement les mains. Nous invitons les patients à mettre un masque en cas de suspicion mais, pour l’instant ni moi ni mon équipe n’en avons porté », témoigne Jean-Luc Vincent.
La grippe, pas chik
Sous beaucoup d’aspect, le « chik » était bien plus effrayant qu’une grippe A, certes plus contagieuse mais moins létale que la grippe saisonnière. Avec plus de 150000 cas sur l’île et près de 250 décès, la « maladie de l’homme courbée » provoquait des fièvres et des courbatures très douloureuses : ces douleurs articulaires pouvaient d’ailleurs persister plusieurs mois. Alors que, sans facteurs de risque sous-jacent, une grippe ne persiste pas plus de dix jours. Grosse différence néanmoins d’un point de vue épidémiologique, le virus ne pouvait pas se transmettre d’homme à homme mais seulement par les piqûres de moustique. « Le chikungunya a rendu plus naturels des gestes simples, confirme Jean-Luc Vincent. Par exemple, ne pas laisser d’eau stagnante sous les pots de fleur. Du coup les gens sont plus réceptifs au discours de prévention qu’on leur tient. Cela génère de bons réflexes : par exemple, les personnes atteintes par la grippe se faisaient accompagner pour ne pas avoir à rentrer dans la pharmacie. » Malgré le nombre de cas importants, l’île n’a pas été bloquée pendant le temps de l’épidémie, qui serait actuellement en phase décroissante d’après les professionnels de santé (lire encadré p. 30). Les plus sollicités ont été sans conteste les services d’urgence et les hospitaliers, qui ont connu une très nette recrudescence de leur activité, voire un engorgement. Mais le système de santé a tenu bon. Alors en attendant la grosse vague pandémique en métropole – s’il y en a une ! –, profitons de l’exemple domien. Comme le dit Jean-Luc Vincent : « Pour l’instant, personne de mon équipe n’est touché par la grippe. Pour plus de sûreté, j’ai mis tout le monde sous Oscillococcinum, on verra si ça marche, je touche du bois. »
Laurent Simon
Photo Miguel Medina
A SAVOIR
L’épidémie touche à sa fin
À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’épidémie reflue très nettement à la Réunion. En tout, 7 000 boîtes de Tamiflu ont été livrées par les grossistes sur toute l’île et près de 5 000 remboursements ont été envoyés à l’Assurance maladie, avec un pic fin août : pas moins 1600 boîtes délivrées !
Source : Inspection de la pharmacie
H1N1 fait le tour du monde
Le virus circule déjà depuis près de sept mois, provoquant craintes et interrogations : peu à peu, la maladie est devenue un phénomène de société.
• 24 février Premier cas avéré de grippe A chez une petite fille de 6 ans, habitant San Luis Potosi, au Mexique.
• 29 avril L’OMS passe au niveau d’alerte 5. La Commission européenne décide de rebaptiser la maladie « nouvelle grippe ». Le surnom n’a pas pris.
• 3 mai Douze morts au Caire dans des heurts opposant les éleveurs de porcs à la police suite à la décision du gouvernement égyptien d’abattre 250 000 cochons dans le pays.
• 11 juin L’OMS déclare la grippe A en situation pandémique (phase 6).
• 26 juillet Le professeur Bernard Debré assure au Figaro que « la grippe A reste une grippette », instrumentalisée à des fins politiques.
• 3 août Une journaliste autrichienne, Jane Burgermeister, dépose une plainte contre l’OMS pour génocide de masse. Selon elle, les vaccins anti-H1N1 seront volontairement contaminés par l’industrie pharmaceutique.
• 31 août Le président colombien Alvaro Uribe contracte la grippe A à son retour du sommet des chefs d’État de l’Union de l’Amérique du Sud.
• 2 septembre Des médecins et des chercheurs américains développent une application iPhone pour suivre en temps réel l’évolution de la maladie.
• 11 septembre Johnny Hallyday annule préventivement un concert à Saint-Denis, à la Réunion. Exergues Les chiffre sont ahurissants : près de 12% de la population réunionnaise touchée ! Le comptoir est nettoyé deux fois par jour avec de l’alcool et tous mes collaborateurs se lavent régulièrement les mains. Jean-Luc Vincent, titulaire à Saint-Denis Légende Alors que la métropole se prépare à affronter une pandémie grippale (ici le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux lors d’une démonstration de masques), la Réunion, elle, sort à peine de la tourmente.